Entre solidarité européenne et menaces économiques, une filière confrontée à des enjeux géopolitiques qui la dépassent
Alors que les exportateurs de vins et spiritueux commençaient à envisager une relative stabilisation après une année 2025 mouvementée, la menace d’une nouvelle surtaxe américaine ravive les tensions. Donald Trump a annoncé le 17 janvier dernier une hausse progressive des droits de douane sur huit pays européens, dont la France, pouvant atteindre 25 % dès le 1er juin 2026, tant que le Groenland ne serait pas « vendu intégralement » aux États-Unis.
Sur FranceInfo, Gabriel Picard, président de la Fédération des Exportateurs de Vins et Spiritueux (FEVS), souligne la nécessité de diversifier les marchés et de repenser la stratégie européenne d’accords commerciaux.
Au-delà de ses répercussions immédiates sur le secteur, cette crise met en lumière la vulnérabilité des filières économiques face à des dynamiques géopolitiques qui les dépassent. Si la solidarité avec les partenaires européens s’impose naturellement, elle expose aussi à des risques économiques accrus. Le monde évolue rapidement, les repères se déplacent, et la filière viticole doit composer avec une incertitude croissante sur la scène internationale.
Une accalmie de courte durée pour les exportateurs français
Après une année 2025 marquée par des tensions répétées sur les droits de douane, la filière française des vins et spiritueux croyait voir se dessiner une phase de stabilisation. Le maintien d’une taxe à 15 % semblait offrir un cadre plus prévisible, permettant aux entreprises de recalculer leurs marges et d’ajuster leurs stratégies d’exportation.
Mais cette parenthèse a été de courte durée. Le retour des menaces américaines vient bousculer un équilibre encore fragile. Dans un marché où les États-Unis demeurent le premier débouché extérieur des vins et spiritueux français, chaque annonce tarifaire se traduit par une onde de choc économique immédiate : gel des contrats, révision des prix et incertitude logistique sur les volumes à expédier.
Les chiffres illustrent bien cette volatilité : les expéditions de cognac vers les États‑Unis ont atteint 152 114 hectolitres d’alcool pur en 2025, un niveau nettement inférieur à celui des années précédentes — 321 966 hl en 2021, 311 615 hl en 2022, 163 512 hl en 2023 et 190 300 hl en 2024. Cette dernière hausse s’expliquait déjà par des envois de précaution, les importateurs américains anticipant alors un possible relèvement des droits de douane. La tendance de 2025 confirme, elle, un marché devenu instable, suspendu aux décisions politiques autant qu’aux dynamiques commerciales.
Pour, Florent Morillon, président du BNIC "dans un contexte déjà extrêmement difficile, la filière compte et milite sur une désescalade géopolitique pour ne pas exposer une nouvelle fois la filière cognac, et les vins et spiritueux d'une manière générale, à des surtaxes qui seraient fatales pour ces filières". Il a eu l'occasion de s'en entretenir, avec ses homologues bordelais, avec l'Ambassadeur des Etats Unis en France ces jours-ci.
Un nouveau bras de fer commercial engagé par Donald Trump
Le 17 janvier, sur son réseau social Truth Social, Donald Trump a annoncé l’instauration d’une surtaxe de 10 % dès le 1er février, portée à 25 % le 1er juin 2026, visant huit pays européens, dont la France. Une décision justifiée par la “non‑vente” du Groenland, motif pour le moins déroutant mais revendiqué comme un geste de fermeté vis‑à‑vis de l’Europe.
Derrière ce prétexte, c’est un bras de fer politique et stratégique qui se profile. Le Groenland, immense territoire riche en ressources et positionné sur des routes arctiques de plus en plus convoitées, cristallise désormais les tensions entre Washington et les capitales européennes.
Pour les exportateurs français, cette offensive ne fait qu’accentuer la vulnérabilité d’un secteur pris dans un jeu diplomatique qui le dépasse. L’Europe, elle, se retrouve face à un dilemme : comment défendre la souveraineté et la cohésion entre alliés sans exposer ses propres filières à de nouveaux coûts ?
Dans ce nouvel épisode du protectionnisme américain, la France doit conjuguer solidarité politique et prudence économique — un équilibre fragile, dicté par un monde où tout bouge plus vite que les cargaisons sur les quais.
Solidarité européenne et dilemme économique
Face aux annonces américaines, Bruxelles et Paris ont réagi d’une même voix, dénonçant des « mesures unilatérales injustifiées ». L’Union européenne a rappelé la nécessité de soutenir le Danemark, souverain sur le Groenland, afin de présenter une réponse coordonnée et de préserver la cohérence politique du bloc. Une position difficilement contournable sur le plan diplomatique — mais dont le coût économique pourrait vite devenir lourd pour certaines filières.
Car cette solidarité a un prix. Les exportateurs français, déjà éprouvés par des mois d’incertitude tarifaire, savent qu’ils seront parmi les premiers touchés si le bras de fer s’intensifie. Avec des droits de douane actuellement fixés à 15 %, cumulés à des effets de change défavorables, les opérateurs de Cognac subissent déjà un surcoût réel proche de 30 % sur le marché américain. Qu’en sera‑t‑il si les nouvelles surtaxes annoncées par Donald Trump viennent s’y ajouter ?
Sur le terrain, les chiffres parlent d’eux‑mêmes. Les expéditions de Cognac sont tombées à environ 140 millions de bouteilles, soit une baisse de plus de 25 % en un an, 43 % en comparaisons avec l'année 2022. La Chine, autrefois locomotive en valeur, reste en retrait depuis la mise en place de droits antidumping, l’interdiction de consommation d’alcool par les officiels, la montée du chômage et la crise du pouvoir d’achat, tandis que le marché européen ne parvient pas à absorber les volumes. Résultat : les chais se remplissent. Le stock global excède désormais six millions d’hectolitres d’alcool pur.
Dans un tel contexte, chaque décision politique à Washington ou à Bruxelles a un impact immédiat sur les comptes des maisons de Cognac. Entre défense de l’intérêt européen et impératifs économiques, la filière avance sur un fil.
L’appel de la FEVS à une diversification stratégique
Interrogé sur FranceInfo, Gabriel Picard, président de la Fédération des Exportateurs de Vins et Spiritueux (FEVS), a appelé à une réorientation rapide des stratégies d’exportation face à l’instabilité américaine. Pour lui, la dépendance de la filière à un petit nombre de débouchés – les États‑Unis et la Chine en tête – expose durablement les entreprises françaises aux aléas diplomatiques et économiques.
"Cela renforce le fait qu'on doit diversifier nos marchés, nos zones de distribution, le Mercosur est une option, l'Inde en est une autre"."L'Europe doit nouer des accords commerciaux avec un maximum de pays dans le monde et qu'on ne dépende pas uniquement des Etats-Unis ou de la Chine."
Il plaide pour une diversification géographique assumée, passant par une accélération des négociations commerciales avec de nouveaux partenaires comme le Mercosur, l’Inde, ou certains pays d’Asie du Sud‑Est. Objectif : rééquilibrer les flux d’exportation, réduire la dépendance vis‑à‑vis des marchés dits « sensibles » et s’inscrire dans une logique de croissance plus prévisible.
Mais sur le terrain, les contraintes logistiques, réglementaires et culturelles freinent encore cette ouverture. Les opérateurs rappellent que se passer du marché américain ne s’improvise pas : il représente à lui seul près de 30 % de la valeur totale des exportations françaises de vins et spiritueux. Diversifier, oui ; mais sans déstabiliser davantage un modèle déjà sous tension.
Dans un contexte où la diplomatie s’impose sur l’économique, la FEVS veut éviter que la filière ne devienne otage des équilibres politiques internationaux. L’enjeu n’est plus seulement de vendre ailleurs, mais de redéfinir une stratégie d’influence et de résilience commerciale à l’échelle mondiale.
Naviguer à vue dans un monde en recomposition
Passé l’effet de surprise, la filière française des vins et spiritueux mesure la portée de ce nouvel épisode tarifaire. Après une période de stabilisation espérée autour de 15 %, le spectre d’une surtaxe portée à 25 % dès le 1er juin 2026 relance les incertitudes et bouleverse une fois de plus les équilibres bâtis à court terme.
Les exportateurs, déjà secoués par un marché chinois en repli et des taux de change défavorables, doivent désormais composer avec un environnement où le politique dicte le tempo économique. L’exemple du Cognac en est la démonstration : entre hausse des coûts, ralentissement des ventes et accumulation des stocks, les marges de manœuvre s’amenuisent.
Cette crise illustre un phénomène plus large : les filières agricoles et agroalimentaires se trouvent désormais exposées à des enjeux géopolitiques qui les dépassent. Défendre la solidarité européenne face aux pressions américaines paraît incontournable, mais elle implique d’accepter une part croissante d’incertitude économique.