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Respect des contrats : la filière Cognac cherche l’équilibre entre fermeté et dialogue

Date de publication non disponible.

Par Nina Couturier
Respect des contrats : la filière Cognac cherche l’équilibre entre fermeté et dialogue

Mobilisation viticole à Sireuil, réactions du négoce, appel partagé à la responsabilité

L’appel à manifester lancé par l’UGVC devant la distillerie des Moisans le 18 février prochain met en lumière un malaise croissant autour du respect des contrats dans la filière Cognac.

Certains viticulteurs dénoncent des engagements revus unilatéralement, tandis que les négociants invoquent un contexte économique dégradé et la contraction des ventes. Si la colère du terrain traduit une inquiétude légitime pour la pérennité du modèle contractuel, d’autres voix rappellent la nécessité de ménager le dialogue et d’éviter les ruptures. Derrière ce bras de fer, c’est toute la mécanique de la contractualisation — pilier historique des relations entre producteurs et maisons — qui appelle aujourd’hui à être réévaluée avec discernement.

 

Une mobilisation syndicale pour rappeler le sens de l’engagement

L’appel à manifester lancé par l’UGVC à Sireuil illustre un point de rupture latent entre viticulture et négoce : celui du respect des contrats, considéré par les producteurs comme la base de la relation économique dans l’appellation Cognac. Pour le syndicat, il ne s’agit pas d’une opposition frontale mais d’un signal d’alerte. Derrière cette initiative, l’objectif déclaré est de défendre un principe, celui de la contractualisation, qui constitue depuis plusieurs décennies un amortisseur des aléas du marché comme des crises conjoncturelles.

Sur le terrain, des viticulteurs évoquent des contrats non honorés en vin ou annulés unilatéralement, parfois assortis de paiements différés malgré des enlèvements effectués. Ces situations nourrissent un sentiment d’injustice et de désarroi dans les exploitations déjà éprouvées par la baisse des volumes et la dégradation des trésoreries. L’UGVC invoque la nécessité d’un sursaut collectif, estimant que la remise en cause de quelques contrats pourrait à terme fragiliser l’ensemble du dispositif contractuel qui structure la région.

Mais cette mobilisation n’est pas envisagée comme une démonstration de force. De nombreux responsables syndicaux rappellent que le mouvement se veut apolitique, non violent et respectueux du cadre légal. L’objet n’est pas de désigner un acteur, mais d’alerter sur une dérive possible : celle d’une érosion du modèle d’équilibre entre producteurs et maisons, fondé sur la parole donnée et la réciprocité d’engagements.

Le message est double : défendre les viticulteurs touchés mais aussi, plus largement, préserver un principe collectif dont dépend la cohésion du vignoble.

Derrière la colère contenue des exploitants, se lit une préoccupation partagée — comment maintenir la confiance entre acteurs d’une même filière lorsque la conjoncture met chacun sous tension ?

Une mobilisation syndicale pour rappeler le sens de l’engagement

Distillerie des Moisans : de la contrainte économique, aux accusations de manquement

La distillerie des Moisans se retrouve, malgré elle, au centre de cette tension. Plusieurs viticulteurs affirment avoir vu leurs contrats réduits ou différés, dénonçant des pratiques qu’ils jugent contraires aux accords signés. De leur côté, les dirigeants de l’entreprise revendiquent une transparence totale. Le directeur général, Olivier Petit, précise à nos confrères de Vitisphère que les engagements ont été ajustés en fonction des capacités réelles d’écoulement, évoquant une réduction d’environ 60 % des volumes sur une vingtaine de contrats.

Selon lui, la distillerie ne cherche ni à tirer profit de la situation ni à spéculer sur les marchés. Il insiste : aucun achat n’a été effectué sur le marché libre, contrairement aux rumeurs circulant dans la campagne charentaise. « Nous ne sommes pas malhonnêtes », affirme-t-il, estimant faire « le maximum possible » dans un contexte de forte contraction des ventes. Les contraintes économiques évoquées traduisent une difficulté partagée par d’autres maisons : celle d’un marché mondial du cognac en repli, pesant directement sur les trésoreries et sur la capacité à honorer les engagements pris plusieurs campagnes auparavant.

Pour autant, sur le terrain, la distinction entre ajustement économique et manquement contractuel reste difficile à percevoir. Les viticulteurs concernés expriment une perte de confiance face à des engagements qu’ils estiment « vidés de leur sens » lorsque les termes convenus ne sont plus respectés. Du côté de la distillerie, l’argument est inverse : mieux vaut réduire pour tenir, plutôt que promettre ce qui ne peut être tenu.

Entre perception d’injustice et réalité économique, le dialogue s’avère délicat. Les deux parties, dans leurs discours, affirment vouloir maintenir la relation et préserver la durabilité du partenariat.

Le regard du négoce : soutenir l'équilibre et ne pas rompre

Face à la montée des tensions, le Syndicat des Maisons de Cognac (SMC) prend position avec prudence. Dans un communiqué, le syndicat rappelle « le respect des contrats est un principe auquel le négoce demeure profondément attaché », tout en replaçant la situation dans un contexte global de crise d’une ampleur inédite. Selon le SMC, les Maisons subissent elles aussi les effets cumulés de la contraction de la consommation internationale, des tensions géopolitiques et d’un ralentissement brutal des marchés d’exportation.

Le syndicat souligne que, depuis plusieurs années déjà, les maisons de négoce ont joué un rôle d’amortisseur économique, maintenant les achats pour préserver le tissu viticole, y compris dans des conditions peu favorables. Aujourd’hui, elles atteindraient les limites de leur capacité de soutien. Dans cette lecture, la réduction des engagements n’est pas assimilée à une stratégie de désengagement, mais à une mesure de survie visant à ajuster les volumes à la demande réelle du marché.

Le SMC déplore néanmoins la voie choisie par l’UGVC, qu’il considère comme inadaptée au règlement des différends. Pour lui, la médiation et les recours juridiques doivent prévaloir sur la confrontation publique, jugée contre-productive. Le syndicat rappelle que la filière repose sur un équilibre fragile, fruit d’une interdépendance entre producteurs et maisons, et qu’en période de crise, la responsabilité collective doit primer sur la désignation de fautes individuelles.

Dans un ton mesuré, le message du négoce se veut d’apaisement : éviter l’escalade et replacer le débat sur le terrain du dialogue. La distanciation exprimée par les Maisons ne traduit pas un désintérêt pour les difficultés du vignoble, mais une volonté de préserver la cohérence du système. En filigrane, l’idée demeure que la survie du modèle repose autant sur la confiance contractuelle que sur la compréhension des contraintes économiques de chacun.

Entre vigilance et adaptation : un modèle à repenser ?

La tension autour du respect des engagements contractuels révèle une fragilité plus structurelle : celle d’un modèle bâti sur la confiance, aujourd’hui mis à l’épreuve par la dynamique économique mondiale. Depuis plusieurs campagnes, le système des contrats privés, hier symbole de sécurité et d’équilibre, se complexifie. Les volumes engagés dépassent parfois les niveaux de ventes effectives, et la baisse de la demande expose mécaniquement les limites de ce dispositif lorsque les équilibres économiques se rompent.

Dans ce contexte, n’est ce pas le moment de rouvrir le débat sur un éventuel cadre interprofessionnel.

L’idée qui n’est pas nouvelle mais pourrait ressurgir : celle d’un contrat commun, négocié à l’échelle du BNIC, qui fixerait des règles de référence — non pas pour uniformiser les pratiques, mais pour garantir une forme minimale de lisibilité et de protection collective. Sans remettre en cause la liberté contractuelle, certains y voient une manière de renforcer la régulation et de restaurer une équité entre les différentes parties prenantes.

La question n’est donc pas seulement économique — elle touche à la gouvernance même de la filière. Le respect des contrats ne constitue plus un sujet isolé de contentieux : il devient un symptôme d’un système en recherche de redéfinition.

Préserver le lien, garantir la continuité

Ce n’est pas ici la seule question du non-respect ponctuel d’un contrat qui se joue, mais celle, plus large, du maintien d’une relation de confiance entre partenaires économiques interdépendants. Dans la région de Cognac, où la contractualisation sert de socle à la stabilité, chaque entorse réelle ou supposée érode un peu plus la confiance collective.

Pour autant, réduire cette situation à une opposition entre « signataires et fauteurs » serait trop simpliste. La crise actuelle, profonde et multifactorielle, ne peut se prêter des jugements univoques. Le droit contractuel fixe des obligations, mais il n’éteint pas les réalités économiques qui les contraignent. Les viticulteurs, légitimement attachés au respect de la loi et à la valeur de leur travail, expriment une colère nourrie d’incertitudes. Les négociants, eux, défendent un principe de responsabilité économique face à une consommation mondiale en retrait et à des stocks qui pèsent.

Entre ces deux postures, la voie reste étroite mais indispensable : celle de la survie d’un modèle fondé sur la complémentarité.

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