Structurer les sols, produire de la matière organique,
limiter les pertes d'azote ou encore protéger la ressource en eau : expérimentés depuis une dizaine d'années par les fermes DEPHY de Charente et de Charente-Maritime, les couverts végétaux ont progressivement trouvé leur place dans les itinéraires techniques. Une nouvelle fiche « Pratiques remarquables » du réseau DEPHY revient sur les enseignements tirés du terrain, mais aussi sur les conditions nécessaires pour tirer réellement parti de cette pratique.
L'implantation de couverts végétaux dans les inter-rangs n'est plus tout à fait une pratique marginale dans le vignoble charentais. Au sein du groupe Fermes DEPHY 17, les premiers essais concluants conduits en 2016, 2017 et 2018 ont rapidement conduit les viticulteurs à développer la technique à plus grande échelle. Aujourd'hui, 91 % des exploitations du groupe utilisent des couverts végétaux, qui représentent 71 % de leur surface viticole. Le collectif couvre au total quelque 500 hectares en Charente et Charente-Maritime, avec des productions allant des vins de base pour la distillation au Cognac et au Pineau des Charentes, mais également des vins de pays, pétillants ou jus de raisin.
Cette expérience locale s'inscrit dans une réflexion désormais beaucoup plus large sur la gestion des sols viticoles. L'IFV souligne notamment l'intérêt de la couverture des sols pour lutter contre l'érosion, favoriser leur activité biologique et améliorer certaines de leurs propriétés physiques ; l'institut insiste cependant sur la nécessité d'adapter la stratégie aux conditions locales, l'équilibre entre les besoins du couvert et ceux de la vigne restant déterminant.
Graminées, légumineuses et crucifères : des fonctions complémentaires
Derrière l'expression générique de « couvert végétal » se cachent en effet des plantes aux fonctions différentes. Le principe retenu par les exploitations DEPHY consiste à profiter de cette complémentarité plutôt qu'à rechercher une espèce universelle.
Les graminées, parmi lesquelles l'avoine, le blé, l'orge ou le seigle, produisent une biomasse importante ; leur système racinaire fasciculé contribue à structurer les horizons superficiels et leur développement permet de limiter le lessivage des éléments fertilisants. Les légumineuses, telles que la vesce, la féverole ou le pois, présentent quant à elles l'intérêt de fixer l'azote atmosphérique grâce aux nodosités présentes sur leurs racines. Enfin, les crucifères, comme la moutarde, le radis, le colza ou la navette, disposent notamment de systèmes racinaires pivotants qui participent à la structuration du sol en profondeur.
Le réseau préconise donc généralement des mélanges, mais sans chercher à multiplier inutilement les espèces : deux à quatre suffisent en fonction des objectifs agronomiques recherchés. Au-delà, toutes ne parviennent pas nécessairement à lever correctement.
Les références de l'IFV vont dans le même sens : les mélanges peuvent favoriser la production de biomasse par rapport à une espèce seule, tandis que les effets attendus dépendent fortement de la composition du couvert, de son développement et de la manière dont il sera ensuite détruit.
Le calendrier de semis, un élément déterminant
L'un des enseignements intéressants de la fiche concerne précisément la mise en œuvre. Dans les exploitations observées, le semis peut intervenir avant ou après les vendanges, avec des avantages et des contraintes différents.
Avant les vendanges, il peut être réalisé lors du dernier passage du cultivateur, évitant ainsi une intervention supplémentaire. La contrepartie réside dans une plus grande exposition à une éventuelle sécheresse de fin d'été et dans le risque qu'une partie du couvert soit endommagée lors des vendanges. L'intérêt reste néanmoins de disposer rapidement d'une couverture du sol pendant l'hiver.
Après les vendanges, le viticulteur doit au contraire prévoir un passage spécifique ; surtout, plus l'implantation est tardive, plus le potentiel de production de biomasse diminue. Le réseau situe ainsi la date optimale de semis avant le 15 octobre. Plus généralement, ses recommandations retiennent une fenêtre allant de la mi-août à la mi-octobre, avec un sol frais et ressuyé, idéalement avant un épisode pluvieux, puis un rappuyage destiné à assurer le contact entre le sol et les graines.
La gestion ne s'arrête toutefois pas au semis. Certains mélanges dont les espèces possèdent des cycles très différents nécessitent deux interventions de destruction : une première lorsque les espèces précoces arrivent à floraison, parfois dès janvier ou février, puis une seconde au printemps pour les espèces plus tardives. C'est notamment l'un des points qui rappellent qu'un couvert constitue bien une culture intermédiaire à piloter, et non simplement une végétation que l'on laisse se développer entre les rangs.
Un intérêt particulier pour la qualité de l'eau
Dans les Charentes, la question dépasse par ailleurs la seule fertilité des parcelles. Certaines fermes du groupe sont implantées sur les bassins d'alimentation des captages de Coulonge et de Saint-Hippolyte, où la maîtrise des transferts d'azote et de produits phytosanitaires constitue un enjeu important.
Le couvert prélève une partie de l'azote présent dans le sol pendant l'automne et l'hiver, limitant ainsi sa lixiviation vers la ressource en eau ; après destruction, une partie des éléments immobilisés peut être restituée. Sa présence limite parallèlement le développement des adventices et protège physiquement le sol contre le ruissellement et l'érosion. Le maintien ou le développement de la matière organique et de l'activité biologique du sol peut également contribuer à retenir davantage certains résidus dans les horizons superficiels et à favoriser leur dégradation par les micro-organismes.
Cet intérêt pour la gestion de l'azote rejoint les références techniques nationales. L'IFV rappelle que les légumineuses peuvent enrichir le système en azote grâce à la fixation symbiotique, tandis que les couverts permettent de conserver temporairement certains éléments durant l'hiver et de réduire leur lessivage.
La démarche devient particulièrement intéressante lorsqu'elle ne s'arrête pas à l'observation visuelle du couvert. La fiche DEPHY recommande ainsi l'utilisation de la méthode MERCI, pour « Méthode d'Estimation des Restitutions par les Cultures Intermédiaires ». Elle consiste notamment à mesurer la biomasse aérienne sur trois placettes, généralement d'un mètre carré, puis à saisir les résultats afin d'estimer les restitutions potentielles en éléments nutritifs.
Selon les résultats obtenus dans les situations présentées, la fertilisation azotée peut alors être réduite, la fiche évoquant un passage possible de 40 à 60 unités d'azote à environ 15 à 20, sans pour autant présenter le couvert comme un substitut systématique à toute fertilisation. L'objectif est plutôt de raisonner celle-ci à partir de ce que le sol et le couvert sont effectivement capables de fournir.
Cette approche rejoint une évolution plus générale de la gestion de la fertilité : le sol n'est plus seulement considéré comme un support de culture, mais comme un milieu biologique dont le fonctionnement peut participer à l'alimentation de la vigne et à la résilience de l'exploitation.
Une pratique intéressante, mais qui doit rester pilotée
Les couverts végétaux ne constituent donc pas une solution automatique. Le choix des espèces, la date d'implantation, la disponibilité en eau, la production de biomasse, le moment et le mode de destruction doivent être adaptés à chaque parcelle et aux objectifs recherchés. L'IFV souligne notamment qu'une destruction trop tardive peut entraîner une compétition hydro-minérale avec la vigne, ce qui rappelle l'importance d'un pilotage adapté aux conditions du millésime.
Sur les fermes DEPHY charentaises, la destruction est notamment effectuée au broyeur à marteaux ou au girobroyeur, avant une incorporation superficielle quelques jours plus tard ; ce délai vise à éviter les phénomènes de fermentation anaérobie.
Après près d'une décennie d'expérimentation et de diffusion au sein du groupe, l'intérêt de cette pratique apparaît ainsi moins dans une recette unique que dans la capacité à mobiliser les fonctions naturelles du couvert en fonction d'un objectif clairement défini : structurer un sol, produire de la biomasse, restituer des éléments nutritifs, limiter les pertes d'azote, contenir certaines adventices ou encore protéger la ressource en eau. Une approche agronomique qui, dans un contexte de réduction des intrants et d'adaptation des vignobles, prend une place croissante dans la réflexion sur les itinéraires techniques.
La fiche pratique est à retrouver ici :
Pratiques remarquables du réseau DEPHY
2026_Fiche_pratique_remarquable_Viticulture_CouvertsVégétaux
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