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L’engagement triennal à l’épreuve des faits

8 mars 2009

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 Les appellations françaises sont en crise, y compris dans le Minervois, ce vignoble du Languedoc qui voue environ 200 000 hl de vin à la production de l’AOC Minervois. Cette région a pour particularisme d’être pour l’instant la seule en France à pratiquer à titre expérimental l’engagement triennal glissant sur ses surfaces identifiées en AOC. Cette originalité se justifie par la mixité de la zone. Car si 25 % des volumes du Minervois partent en appellation, le reste (75 % des volumes) va aux vins de table et de pays. C’est pour éviter les « touristes de l’appellation » et les phénomènes de « yo-yo » que le Syndicat d’appellation a inventé ce système d’organisation. Une idée reprise par la région des Charentes à travers son Schéma d’avenir viticole, connu sous le nom de Rapport Zonta (voir « Le Paysan Vigneron » de janvier 2004). L’engagement pluriannuel constitue un des quatre « piliers » du projet, à côté de l’abandon de la double fin, d’une meilleure définition de l’AOC Cognac et d’une demande de rendements différenciés pour les produits à usage industriel. Par une meilleure anticipation des volumes Cognac, les promoteurs du Schéma d’avenir voient dans l’engagement pluriannuel le moyen d’insuffler de la transparence et de la lisibilité au marché et, ce faisant, de stabiliser les quantités disponibles aux autres débouchés. D’où, quelque part, une affectation parcellaire qui apparaîtrait comme une caution indispensable pour décrocher les 150 hl + 30 hl/ha du rendement différencié. Une incursion de deux jours dans le Minervois fin avril a permis d’approcher le degré d’efficacité de l’engagement triennal face à une problématique Languedoc, certes assez éloignée de la problématique charentaise mais assez proche tout de même pour réveiller des questionnements. On ne voit jamais mieux sa propre situation qu’en prenant une certaine distance avec elle.

De la plaine de Narbonne se détache au loin la Montagne noire, extrémité sud du Massif central. A une trentaine de km de la mer, dans un triangle contenu entre Carcassonne, Béziers et Narbonne, les collines du Minervois caracolent en direction du Causse. Ciste, romarin, thym, pins d’Alep… la végétation est méditerranéenne sur ces bancs de grès, de calcaires et de marnes, sur ces terrasses de galets de quartz et de schistes, où les terroirs s’entremêlent en une infinie variété. Très vite la plaine et ses zones bien irriguées, aux sols profonds cèdent la place à un moutonnement où s’accrochent des terres maigres et beaucoup plus « radicales », le terroir de prédilection des AOC. Les villages circulaires s’enroulent sur eux-mêmes tels des coquilles d’escargots. Des maisons hautes et étroites, aux façades terre de Sienne tirant sur le rouge et aux grandes portes de bois plein, se dégage une certaine austérité qui a plus à voir avec la frugalité d’une économie montagnarde qu’avec la faconde d’un Midi méditerranéen pourtant tout proche. D’ailleurs le Minervois ne tire-t-il pas son nom de Minerve, place forte perchée sur son éperon, le dos au Causse sauvage. Avec ses verts profonds, ses hauts cyprès, son relief changeant, sa douceur altière, le Minervois n’est pas sans évoquer, toutes proportions gardées, la campagne florentine et ses fulgurances paysagères. Mais avant tout, le vignoble du Minervois est un vignoble de vent, propice à produire des « vins d’air » comme le dit joliment l’œnologue Jacques Puisais. Au fond du golf du Lion, les perturbations méditerranéennes et atlantiques lui parviennent atténuées, en « bout de course ». Ce caractère relativement tempéré, allié à l’altitude – certains étages viticoles peuvent atteindre 200 à 300 m voire plus – assurent une fraîcheur persistante, propice à donner « des choses élégantes », même et surtout en condition de surmaturité car les acides sont malgré tout récupérés. Ni de l’Aude ni de l’Hérault – les deux départements à se partager le vignoble – les vignerons du cru se déclarent « du Minervois ».

Reste que les indéniables atouts du vignoble ne l’empêchent pas de souffrir, beaucoup. Sur le marché du vrac, l’AOC Minervois se négocie aujourd’hui entre 400 F et 480 F l’hl vol., une contre-performance qu’elle partage il est vrai avec les autres grandes familles d’AOC du Languedoc, Corbières et Coteaux du Languedoc. Sauf que les Coteaux du Languedoc vendent davantage de produits embouteillés à la propriété (caves particulières comme caves coopératives), ce qui contribue à bonifier le prix. Sur le vrac, les AOC du Languedoc reconnaissent un déficit d’environ 200 F l’hl par rapport aux autres appellations françaises. Pire, au printemps 2004, des AOC du Languedoc se sont vendues moins chères que des vins de pays. Le jugement tombe, sans concession : « Nous ne sommes pas bons ! »

« le système a limité la casse »

phillipe_coste.jpgDans ce contexte, comment a joué l’engagement triennal ? Objectivement, ces dix-huit derniers mois, il n’a pas protégé les producteurs du Minervois de la déprime sur les prix ni même sur les volumes (voir encadré sur « le blues du Minervois »). Néanmoins, Philippe Coste, président du syndicat d’appellation, estime que le système a permis de « limiter la casse ». « Historiquement, en période de crise sur les AOC, le Minervois était toujours au quatrième dessous. Cette fois, nous sommes au même niveau que les autres. Ce n’est pas glorieux mais c’est un moindre mal. Je suis persuadé que c’est à l’engagement triennal que nous le devons. » Tout le monde ne partage pas cet avis. Certains, comme le directeur du CIVL, Bernard Devic, sur le point de rejoindre le groupement de producteurs Val d’Orbieu comme sous-directeur, parle même de l’effet d’inertie qu’aurait pu jouer l’engagement triennal, en retardant la nécessaire adéquation offre/demande. Pour lui, c’est l’aval qui doit piloter avec, tout de même, un garde-fou, l’équilibre offre/demande. « On peut faire tous les engagements triennaux que l’on veut, s’il n’y a pas un pilotage plus fort, plus ferme et plus fin de l’aval, accompagné d’une gestion des grands équilibres, rien ne tient la route. » Et, pour illustrer son propos, B. Devic cite l’exemple du secteur laitier, repris en main par l’aval, après avoir connu des débauches de stocks. « On va me prendre pour un affreux intégrateur ! »

la mixité, un piège mais aussi une force

La mixité du vignoble est au centre de l’engagement pluriannuel. Elle l’explique et le justifie. Comment les Méridionaux perçoivent-ils cette mixité de leur vignoble ? Par certains côtés comme une force et par d’autres comme un piège, la force ayant d’ailleurs tendance à l’emporter sur le piège. Vécue tous les jours par les vignerons méridionaux, la mixité est en général bien perçue. « Elle fait partie des meubles », structure les têtes comme les ha. Loin d’être considérée comme une « plaie », on la crédite de vertus, sans fausse honte. L’élaboration de vins de pays et de vins de cépage permet au vigneron de disposer d’une trésorerie un peu plus sereine, qui lui permettra d’attendre l’écoulement de son vin d’appellation. La mixité bouscule même les clivages entre la « grande famille » des appellations et celles des vins de table et de pays. Ancien directeur-adjoint de l’INAO, à Paris, Jacques Fanet est un homme du sérail. Pourtant, à 53 ans, il a fait le choix de revenir dans ce Languedoc-Roussillon où il avait débuté sa carrière. Il faisait partie des pionniers qui passèrent leurs soirées à vanter les mérites de la restructuration à des assemblées de vignerons. Aujourd’hui, à la tête du Syndicat d’appellation des Coteaux du Languedoc, il s’insurge contre ceux qui, à l’intérieur des appellations, refusent de comprendre la politique des vins de pays. « Pourquoi les vins de pays n’auraient-ils pas une stratégie de qualité, avec des prix élevés ? Si demain, le languedoc arrive à vendre, d’un côté, ses AOC en bouteilles à des prix allant de 3-4 € à 15 € et si, en face, les vins de pays d’oc se vendent entre 3 et 15 €, cela ne nous gênera pas ! Il ne faut pas moins d’application pour travailler des vins de cépages que des appellations. Tout simplement, les deux produits ne partagent pas le même itinéraire technique. » Ce compagnonnage vins de pays/AOC lui semble sain, à condition de s’accompagner d’une bonne identification de ceux qui produisent les AOC. La seconde condition qu’il y met, c’est l’implication commerciale des opérateurs. Dans son appellation, 50 % de la production est vendue en bouteilles par les vignerons sous l’étiquette domaines, caves particulières ou coopératives. « Ce n’est pas du tout la même chose que de vendre en vrac. » Dans les Corbières, une appellation qui connaît de grosses difficultés, ce pourcentage chute à 10-12 %. « Ce fut un choix délibéré du Syndicat des Coteaux du Languedoc de favoriser l’implantation de producteurs véhiculant des démarches haut de gamme, un choix qui date de vingt ans et qui s’est accompagné d’une hiérarchisation des terroirs par un zonage de l’appellation poursuit J. Fanet. Même si ce n’est pas « tout rose » dans les Coteaux du Languedoc, l’appellation estime tirer un peu mieux son épingle du jeu que ses collègues. Elle affiche un niveau de stock d’à peine une année. L’expérience du Minervois tente-t-il le syndicat ? « C’est pas que l’on n’en ressent pas le besoin, répond le directeur du syndicat mais la problématique du Minervois n’est pas exactement la même que la nôtre. Ils ont peut-être démarré un peu plus tôt que nous dans la reconversion du vignoble et leur potentiel de production déclarable est plus important que le nôtre. Il permet donc à plus de gens de faire de l’AOC de manière aléatoire. »

Les « touristes de l’appellation »

Cjacques_fanet.jpgar le piège pour les AOC, ce sont les « touristes de l’appellation », les phénomènes de « yo-yo » ou des hectares baladeurs. Il faut bien comprendre que dans le Midi, les appellations ont un peu le statut du Pineau en Charentes. Si le Pineau est le « petit frère » du Cognac et joue un peu de l’accordéon à l’ombre de son aîné, les appellations sont les outsiders des vins de table et de pays. Dans cette région, elles ont le rôle de second couteau. A meilleure preuve, la région du Minervois, pour ne citer qu’elle, a refusé par deux fois l’AOC, pour ne l’accepter qu’en 1985. Historiquement, rappelle Philippe Coste, président du syndicat d’appellation, « ce sont ceux qui produisaient le plus qui gagnaient le plus ». Le bâti et les urnes en portent encore les traces. Les maisons patriciennes se trouvent dans les villages de la plaine. Ces mêmes communes votent à droite et à gauche, selon une dichotomie bien tranchée propriétaires-ouvriers. Les villages des collines, tenus par les petits exploitants, se partagent entre centre droit et centre gauche. Encore aujourd’hui, ceux qui peuvent “faire le plein” des gros rendements font des gros rendements. A 80 hl/ha payés entre 500 et 550 F l‘hl, il vaut mieux produire des vins de cépages que des appellations, sauf si on les vend soi-même en bouteilles. Dans ces conditions, l’AOC se présente donc presque comme un choix par défaut, lorsque les terres sont trop « maigres » pour produire autre chose. D’où la plus grande nécessité encore de protéger cette production minoritaire mais cependant vitale pour ceux qui y recourent. Si l’on voulait transposer à la situation des Charentes, ce serait un peu la même chose pour les vins de table, de base et jus de raisins, débouchés indispensables pour ceux qui n’ont pas ou peu accès au Cognac. Dans le Minervois, on considère que si l’engagement triennal sur l’AOC n’avait pas existé, des exploitations auraient disparu. « Avec ce système, relève Philippe Coste, nous avons protégé certains secteurs qui n’avaient pas le choix. Pour eux, il y avait l’AOC et rien d’autres car leurs terres ne leur permettaient pas de faire un rendement suffisant. » Exemple : en 1998, le Midi connaît une très forte gelée, qui se traduit par des plafonds de rendements à 40-50 hl/ha. Regards d’envie des vignerons de la plaine vers les AOC, d’autant plus que ces appellations, à l’époque, ont le vent en poupe. « Avec tes c…, on ne peut pas se retourner vers l’appellation » lancent des vignerons dépités à Philippe Coste. « C’est fait exprès » leur rétorque ce dernier. Le même explique que le système de l’affectation triennal a permis au Minervois de s’extraire du phénomène de yo-yo si longtemps préjudiciable à l’appellation. « Une année, les cours montaient et les vignerons produisaient de l’AOC. L’année suivante, les stocks devenaient plus importants et la troisième année, rebelote, l’appellation Minervois était en crise. Nous n’arrivions pas à gérer un marché dont la production variait de 30 à 40 % d’une année sur l’autre. » Ce comportement opportuniste des vignerons, par ailleurs compréhensible, était rendu possible par le flou artistique entourant l’identification des parcelles produisant de l’AOC. Fondée sur du « déclaratif », cette identification – ou plutôt ce défaut de réelle identification – permettait toutes les dérives. Le vigneron attendait le 25 novembre, date de la déclaration de récolte, pour savoir s’il allait produire de l’AOC. Ignorant où se pratiquait l’appellation et combien il s’en produisait, le syndicat avait du mal à proposer un rendement de l’appellation. En posant comme principe qu’il faudrait attendre trois ans avant qu’une parcelle puisse produire de l’AOC, le système d’engagement triennal a eu pour mérite de mettre un terme à ces errements. Pourquoi trois ans ? Parce que cela correspond au temps physiologique pour qu’une vigne se « rééduque », en terme de taille, de fumure… Ensuite, en régime de croisière, si une parcelle affectée à l’AOC ne produit pas de vin d’appellation pendant deux ans, elle perd son droit à revendiquer l’AOC pendant les deux années suivantes (en fait la parcelle repart de zéro). Certes la parcelle a le droit de produire aux conditions du vin de table ou du vin de pays (et non de l’AOC) mais la sanction n’est tout de même pas neutre. D’autant plus que le viticulteur, en s’exposant de la sorte, prend le risque d’un contrôle de l’INAO sur les conditions de production de ses autres parcelles AOC. Il existait auparavant une contrainte supplémentaire qui aujourd’hui a disparu. Le viticulteur payait sa cotisation syndicale à l’ha engagé, même s’il ne produisait pas d’AOC (et dans ce cas-là, il semble même que la cotisation se trouvait multipliée par deux). L’administration s’en est mêlée et cette contrainte a disparu. « Dommage, disent certains car le producteur y regardait à deux fois. »

Un bon qualitatif

Si l’engagement triennal n’est pas perçu comme la panacée, on lui reconnaît plusieurs mérites. En premier lieu d’avoir réussi à faire réaliser un bon qualitatif à l’appellation, par l’introduction de plus de transparence sur les conditions de production. Pour beaucoup, c’est là son principal intérêt. « Parce que l’engagement triennal permet de savoir au moins trois ans à l’avance où les choses vont se passer, il permet de pouvoir les vérifier. A l’heure de la traçabilité, cela paraît la moindre des choses. »

Grâce à l’engagement triennal, le syndicat a pu mettre en œuvre, avec l’INAO, le suivi des conditions de production. Par ailleurs et même si l’engagement est individuel, les coopératives, qui supervisent 50 à 60 % de l’appellation, ont connaissance des listes de parcelles affectées à l’AOC. A l’intérieur des caves, elles ont pu spécialiser des filières : approche « industrielle » pour les vins de table et de pays (cuves thermo-régulées, etc.), approche plus traditionnelle pour les appellations qui sont parfois vinifiées dans « l’autre cave », séparée de l’unité initiale. Tri qualitatif, sélection des apports ont pris le pas sur la réception du « tout venant ». « Au plan de la qualité, il n’y a pas photo » confirme Philippe Coste, lui-même président de la coopérative de Peyriac-Minervois.

L’autre grande avancée de l’engagement triennal a été de faire réfléchir au concept de mise en marché. « Pourquoi déclarer ses parcelles en AOC et marcher sur les plates-bandes du voisin si on a pas les volumes en face ? » « L’engagement triennal oblige les gens à se mettre en position de s’organiser collectivement et quand on s’organise, on sauve du monde » explique Pascal Frissan, de la Confédération paysanne, producteur de Minervois à La Caunette. Sa femme Fran-çoise, elle-même membre du syndicat d’appellation, parle d’une moralisation de la production. « Les gens ont pris conscience de l’engagement moral que représentait une déclaration d’AOC. » Philippe Coste évoque quant à lui la tendance à la spécialisation des exploitations. « Des gens sont rentrés dans le système et leur mentalité a changé. D’autres n’ont pas voulu se casser la tête et sont restés sur des choses simples. Tout le monde a plus ou moins choisi son camp. » Est-ce cela ? Malgré la pression économique actuelle en faveur des vins de pays, on constate peu de décrochage parmi les producteurs d’AOC. Non seulement parce que « tout bon paysan vit beaucoup d’espoir » mais aussi parce qu’il n’est pas facile de reconvertir son exploitation quand on l’a réencépagée, avec une densité de pieds/ha…

Des arrangements avec le ciel

Ainsi, durant ces dix dernières années, l’engagement triennal a peu ou prou modelé le Minervois et personne ici ne songe à remettre en cause le système. Sauf que, pour être franc, force est de constater que le syndicat a un peu levé le pied en 2003. Car les engagements pris en 2001 et 2002 à l’horizon 2003 et 2004 – à l’époque où les AOC « flambaient » à 650 F l’ha contre 180 F pour les vins de table – se révèlent aujourd’hui des fardeaux. C’est pour cela que le syndicat, en prenant quelques arrangements avec le ciel, a décidé de renégocier l’esprit de l’engagement triennal, au moins temporairement. En 2003, il a appelé les producteurs à diminuer de 20 % leur déclaration de récolte en AOC, en assurant que le non-respect de l’engagement triennal n’entraînerait pas de pénalité pour ceux qui souscriraient à cette proposition. Une « pirouette » rendue possible par le caractère expérimental de l’engagement triennal mais qu’un cadre plus réglementaire interdirait sans doute. Quand Philippe Coste est venu à Cognac, lors de l’AG du SGV Cognac, il a reconnu avoir « fauté », lui et son syndicat. « En temps qu’outil de régulation, l’engagement triennal ne joue pas seul. Il s’inscrit dans une panoplie d’instruments. En oubliant de regarder les courbes de ventes dont disposait le CIVL et d’anticiper ainsi le marché, nous n’avons pas été bons dans les années 2001 et 2002. Nous le payons aujourd’hui. » Comme en écho, le directeur du CIVL confirme : « L’interprofession a alerté la profession en 2001 sur le dérapage qui allait se produire. Nous n’avons pas été écoutés, pour des tas de raisons. Peut-être n’avons-nous pas parlé assez fort ? »

A l’aune de l’exemple du Minervois, une série de questions se posent concernant l’engagement pluriannuel : peut-il avoir un effet sur les metteurs en marché et sur l’envie qu’ils ont de commercialiser un produit ? Oui sans doute, dans la mesure où il peut les rassurer sur leur approvisionnement. Mais l’exercice a ses limites car la maîtrise de l’approvisionnement n’est pas, loin s’en faut, le seul paramètre à influer sur la vente. La mécanique fonctionnera d’autant mieux que le marché sera équilibré. Alors l’engagement triennal peut-il favoriser l’équilibre offre/demande ? Certainement, par une meilleure connaissance des disponibilités mais, pour ce faire, il faut que l’information transite impeccablement entre l’amont et l’aval. Cependant, l’amont possède-t-il la visibilité suffisante à trois ans lui permettant d’anticiper ses ventes ? Si oui, est-il prêt à jouer la transparence avec l’amont en effectuant le retour sur information ? En admettant que l’amont dispose de l’information, est-il toujours prêt à suivre l’aval ? Quid de la flexibilité ? Entre laisser-faire/laisser-aller et flexibilité, où passe la limite ?

Le Blues Du Minervois

Le Minervois et plus généralement les AOC du Languedoc souffrent du retournement de marché. Ils déplorent le manque d’agressivité commerciale de leurs metteurs en marché – groupements de producteurs, négociants – qui préfèrent vendre des vins de pays plutôt que des AOC.
« Face à la mixité de nos productions, nous n’avon pas réussi la mixité de nos négociants. »

alain_barthes.jpgDans le Minervois, une viticultrice constate avec une certaine amertume que non seulement les prix ne sont pas à la hauteur mais encore que les volumes stagnent depuis 20 ans. « Nous n’avons pas gagné une goutte. Nous vendons toujours 200 000 hl vol. d’AOC Minervois. » Pour elle, il n’y a pas de doute. Les AOC du Languedoc et tout particulièrement la sienne souffrent d’un manque d’agressivité commerciale de la part du négoce local, qu’il soit d’essence coopérative ou privée. Un négoce suspecté de préférer vendre de la « masse » plutôt que de valoriser des AOC. « Il y faut une volonté stratégique claire. Il est plus facile de vendre du vin de table ou des vins de pays que des vins d’AOC. A la différence du commerce bordelais ou bourguignon, le commerce languedocien n’est pas un commerce d’AOC. C’est un commerce qui « écoule » du vin. Quand le Minervois est moins cher, il achète du Minervois et quand le vin de pays est moins cher, il achète du vin de pays. » A cette première explication s’en ajoutent d’autres, moins évidentes et peut-être plus difficiles à formuler. Si la qualité n’est sans doute pas au cœur du problème, il paraît difficile de l’évacuer d’un revers de main. D’ailleurs les interlocuteurs méridionaux ne cèdent pas à la tentation et dénoncent sans fausse pudeur « des déclarations de récoltes faites par informatique » ou un agrément de l’INAO « qui frise les 98 % ». « Comment peut-on être crédible à un tel niveau d’agrément ? » Un opérateur commercial de la nouvelle génération, qui défend par ailleurs les appellations, parle des trois niveaux de prix des AOC : le niveau premium, avec des prix de vente consommateur entre 70 et 150 F ; le moyen de gamme entre 40 et 60 F (prix de vente départ entre 20 et 25 F) et le reste dit-il à l’emporte-pièce, « n’a pas de marché, pas de qualité, rien » ! Par différence, le même souligne le process de qualité entourant les vins de pays d’oc même si, à l’évidence, il est plus facile de vanter les mérites de quelque chose qui a l’approbation du marché. A l’inverse, les AOC du Languedoc ont tout à prouver. Nées il y a à peine vingt ans – en 1985 pour la plupart – « elles n’ont pas d’antériorité, pas de références ». Malgré l’existence de quelques produits phares, une image leur colle à la chaussure « comme la boue de ce Languedoc », celle de « bibine ». Sur le marché français les appellations du Sud pâtissent d’une mauvaise image. A Paris, que propose-t-on sur les tables des restaurants sinon « un Bordeaux ou un Côtes (du Rhône) ».

Télescopage

De 1996-1997 à 2001, les AOC méridionales, grâce à l’export notamment, ont pourtant bien marché, trop bien marché peut-être. Les cours du vrac étaient élevés – entre 500 et 800 F l’hl vol. – et il est arrivé ce qu’il arrive toujours en pareille circonstance : les volumes ont dérapé. Sur la récolte 2001 et plus encore sur la récolte 2002, les viticulteurs ont beaucoup misé sur les AOC alors que, dans le même temps, la région commençait à cumuler les pertes de parts de marché. Les deux phénomènes se sont télescopés. Les entrées de gamme Corbières et Minervois ont perdu 100 000 hl sur la seule année 2002. Conséquences : une appellation comme le Minervois se retrouve aujourd’hui avec des stocks représentant une année et demie de vente, alors que les millésimes commencent à se commercialiser six mois après la récolte. Pourtant « les choses sont en train de se rééquilibrer et la nature, en 2003, y a aidé » constate-t-on au CIVL, l’interprofession des vins du Languedoc. Les sorties de chai sont en augmentation et si la situation n’est pas au vert « elle n’est plus au rouge. Les clignotants sont passés à l’orange ».

Est-ce le décalage entre le marché et la propriété ? Sur les exploitations, on a du mal à se rendre compte de ce début d’amélioration. Pour tout dire, « on ne sait même plus à quel saint se vouer ». Après avoir connu une crise sur les vins de table il y a deux ans, c’est aujourd’hui au tour des AOC de souffrir. « Comme tout le monde est mixte, tout le monde a des problèmes et cela fait quatre ans que cela dure ! » « Je me demande comment certains arrivent à tenir le choc » s’interroge Alain Barthes, président de la coopérative des Trois Blasons à Azillanet, commune située au nord de l’appellation Minervois. Lui-même a beaucoup fait pour orienter les vignerons vers le haut de gamme. Aujourd’hui, il se sent mal à l’aise. Président de sa coopérative depuis quinze ans, c’est la période la plus difficile qu’il ait connue. « Je ne sais pas si je vais tenir le choc. » Car, après avoir demandé de gros efforts aux adhérents, en terme de réencépagement, de pratiques culturales, aujourd’hui les cours de l’AOC Minervois ne sont pas au rendez-vous. A 35 ou 40 hl/ha, on imagine le prix qu’il faudrait pour arriver à tirer un revenu suffisant. Manifestement, les actuels 400 F par hl n’y suffisent pas. Ceux qui ne croyaient pas à l’appellation se trouvent confortés dans leur position. « Nous avons essayé de tirer la coopérative vers la qualité et aujourd’hui nous avons un peu le retour du bâton » relève A. Barthès qui constate la tendance de certains adhérents à rejoindre d’autres coopératives moins impliquées que la sienne dans l’AOC. Pour remédier à la déprime des cours, il faudrait vendre plus de produits embouteillés, en privilégiant les circuits cours types cavistes ou restaurateurs. Mais cela signifierait d’engager de gros investissements commerciaux alors que dans la situation actuelle, les adhérents dénoncent déjà des frais trop élevés. « C’est le serpent qui se mord la queue. Pour vinifier 50 000 hl, nous sommes huit équivalents temps plein. Si nous devions commercialiser nous-mêmes notre production, il faudrait être cinquante. Les sociétaires ne sont pas prêts à mettre l’argent sur la table et on les comprend. Mais, dans ces conditions, nous sommes tributaires du marché et d’une incohérence commerciale qui fait que les vins de table sont plus chers que les vins d’appellation vendus en vrac. »

 

Viticulture du Languedoc-Roussillon, quelques chiffres…

l Production totale : 16 millions d’hl vol.

l VQPRD : 3 millions d’hl vol. dont 1,5 million d’hl vol. d’AOC de Languedoc.

l Vins de pays d’Oc : 4 millions d’hl vol.

l Les principaux metteurs en marché intervenant sur les AOC (par ordre alphabétique) : le groupe Castel (d’origine bordelaise) ; les Chais Beaucairois (ex centre d’embouteillage de Casino repris par le groupe Marie Brizard) ; les Grands Chais de France ; la maison Jeanjean (négoce régional spécialiste des vins fins du Languedoc) ; le groupe coopératif UCOOAR, de l’ouest audois ; Val d’Orbieu, groupement de producteurs dont le siège est à Narbonne (marques commerciales : Listel, Cordier, Pradel, Vignerons de la Méditerranée…). Ces quelques noms représentent 90 % de la commercialisation des AOC du Languedoc.

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