Une stratégie de combat pour « faire Vieillir » Une Parcelle

8 mars 2009

un_recepage_reussi.jpgL’eutypiose, l’esca et la nécrose bactérienne représentent une préoccupation de première importance pour M. Alain Suire qui depuis 20 ans a essayé beaucoup de choses pour limiter l’extension de ces maladies sur sa propriété d’une vingtaine d’hectares. Une jeune parcelle de cette exploitation a été soumise à une pression extrême d’eutypiose à partir du début des années 80, ce qui a amené ce viticulteur à mettre en place une stratégie de lutte « de combat ». Après 20 ans d’entretien intense, la parcelle produit encore 100 hl/ha mais la situation n’est pas assainie. Bon nombre de souches recépées 2 ou 3 fois sont toujours dans une phase de survie, mais pour combien d’années encore ?

alain_suire.jpgLe parcourt technique de ce viticulteur de Saint-Quentin-de-Rançanne est assez représentatif du dynamisme dont ont fait preuve bon nombre de producteurs pour faire face à un contexte de forte pression des maladies du bois. En effet, Alain Suire possède une solide culture technique et une grande motivation en matière d’entretien des vignes qu’il a mis pleinement à profit pour améliorer la pérennité de son vignoble. Depuis 25 ans, il s’est attaché à bien observer le comportement de ses parcelles et a enregistré une multitude d’éléments. Cela lui permet actuellement de nourrir sa réflexion technique en prenant un certain recul. La pérennité des souches représente pour lui un enjeu majeur sur le plan économique au point que sur l’exploitation, une parcelle de vignes à 2 m de 80 ans qui a été bien entretenue produit encore facilement ses 100 à 110 hl/ha.

Le gel sur des vignes non vendangées en novembre 1980 a fissuré les souches

Alain Suire relie la forte montée en puissance des maladies du bois sur sa propriété aux gelées du début du mois de novembre 1980 où des températures inférieures à – 5 °C avaient transformé en glace les baies de raisins qui n’étaient pas encore récoltées. En effet, 1980 avait été un millésime très tardif et à l’époque, les vendanges manuelles n’avaient pas permis de finir la récolte avant les premiers jours de novembre : « En 1980, une jeune plantation de 8 ans d’environ 2 ha vigoureuse et portant une récolte abondante n’était pas vendangée au moment de la gelée. Les raisins ont été gelés sur pieds alors que la vigne étaient en pleine sève et je suis sùr avec le recul que cette forte gelée a constitué une voie d’entrée privilégiée pour les maladies du bois. En effet, dès le printemps suivant, cette parcelle a été infestée de nécrose bactérienne et il a fallu quelques années avant de la récupérer et en ayant déployé des efforts considérables. Une fois la nécrose bien stabilisée, l’eutypiose s’est exprimée dans cette parcelle avec une intensité rare et très supérieure au reste de l’exploitation. Cette situation extrême m’a amené à regarder de près les jeunes souches et j’ai découvert sous l’écorce des fissures importantes sur toute la hauteur du tronc. J’explique ce phénomène par l’effet du froid sur ces jeunes ceps encore plein de sève qui n’avaient pas libéré leur charge de raisins et cela avait sûrement fissuré le bois sur toute la hauteur des troncs. »

Une mobilisation d’énergie pour faire « vieillir » la parcelle

L’importance de la sortie de nécrose bactérienne dans cette parcelle au début des années 80 a été si brutale que A. Suire s’est alors beaucoup démené pour essayer de rétablir un niveau de productivité correct. Il a mis en œuvre une véritable stratégie de combat vis-à-vis de la nécrose bactérienne : taille précoce, brûlage des sarments de l’année, badigeonnage des plaies de taille avec des solutions cupriques, réintroduction d’une protection cuprique de pré et post-débourrement, désinfection du matériel de taille des rogneuses… Au bout de deux ans, la parcelle a commencé à bien se refaire mais au fur et à mesure que la nécrose bactérienne baissait d’intensité, les symptômes d’eutypiose montaient en puissance au point qu’à un certain moment, la détermination de la priorité en matière de lutte prophylactique entre les deux maladies est devenue problématique. En effet, les périodes de taille, les approches en matière de recépage, les moyens de protection des plaies de taille sont très différents et face à une souche extériorisant à la fois des symptômes de nécrose bactérienne et d’eutypiose, quelle stratégie de lutte faut-il adopter. Avec le recul, Alain Suire estime que l’efficacité de la protection cuprique vis-à-vis de la nécrose a donné de bons résultats alors que l’énergie qu’il a mobilisée pour lutter contre l’eutypiose est beaucoup moins bien valorisée. Dans le milieu des années 80, cette situation de pression extrême de nécrose bactérienne et d’eutypiose dans la parcelle la plus récente de la propriété a été très mal vécue par ce jeune viticulteur : « Je me demandais si cette plantation allait pouvoir vieillir et moralement j’ai vécu cette situation comme un échec. La nécrose et surtout l’eutypiose m’ont souvent empêché de dormir à cette époque car aucune stratégie de lutte laisser envisager l’éradication de ces maladies. L’état d’avancement des connaissances scientifiques sur ces sujets était maigre et les pronostics en matière de longévité des souches s’avéraient peu encourageants. Les seules solutions qu’on nous proposait avaient comme finalité de prolonger la survie des souches. » A. Suire ne s’est pourtant pas découragé et il a mobilisé toute son énergie pour lutter contre la nécrose bactérienne et l’eutypiose, et le travail qu’il a réalisé dans cette parcelle et sur le reste de son exploitation est énorme depuis 25 ans.

La maladie descend vite dans les troncs

L’aspect le plus surprenant dans le développement de l’eutypiose a été justement une intensité des symptômes dans cette parcelle bien supérieure au reste de l’exploitation. A. Suire s’est entouré de conseils car la pérennité des parcelles semblait remise en cause. A l’époque, les équipes du SRPV de Cognac, du professeur Ridet, de l’INRA d’Angers (spécialiste de la nécrose bactérienne), et de Mme Bernadette Dubos, de l’INRA de Bordeaux (spécialiste de l’eutypiose), se sont beaucoup intéressées au comportement de ces vignes gelées et leurs réflexions sur les conséquences de cet événement climatique exceptionnel étaient assez convergentes. Mme Danièle Le Gall, qui à l’époque était la responsable de l’antenne SRPV de Cognac, nous a confirmé que dans les parcelles non vendangées lors des gelées de novembre 1980, la pression de nécrose bactérienne et ensuite d’eutypiose avait été exceptionnelle : « Dès le printemps 1981, ces parcelles ont été infestées de nécrose bactérienne et 4 à 7 ans plus tard, nous avons vu exploser l’eutypiose. Chaque fois qu’un cep extériorisait des symptômes marqués sur un bras, l’observation du tronc permettait de repérer une fissure sur toute la hauteur. La section du tronc à différentes hauteurs montrait aussi que, malheureusement, la maladie était déjà descendue jusqu’au point de greffage et dans ces conditions le recépage ne représentait plus un moyen de prendre de vitesse la maladie mais seulement une alternative de survie temporaire de 5-7 ans… Avec le recul, on peut dire aujourd’hui que ce gel dans les vignes non vendangées a joué un rôle majeur vis-à-vis de la pénétration des champignons responsables de ces maladies. »

Réorganiser la taille et recéper les souches les plus atteintes

souche_recepee_3fois.jpgA. Suire voulait absolument sauver cette jeune parcelle de vigne parfaitement établie et au-delà l’objectif économique, faire passer le cap des 30 ans à cette vigne a été pour lui un véritable défi personnel. Au niveau de la nécrose bactérienne, la constance de la protection cuprique s’est avérée très efficace au bout de quelques années et la situation dans la parcelle s’est bien assainie. Au niveau de l’eutypiose, une véritable stratégie de « combat » a été mise en place avec une taille réalisée en sève montante, une protection chimique des plaies de taille systématique avec du Bayleton, des recépages précoces pratiqués d’une manière intense, une élimination du bois mort, la réalisation de provignage, le remplacement des manquants… L’une des premières actions mises en œuvre par ce viticulteur a été de réorganiser le chantier de taille pour y inté-grer toutes les mesures prophylactiques. En premier lieu, l’intervention était réalisée en mars et chaque jour après la taille de 4 rangs, le vieux bois et les sarments de l’année étaient sortis, les plaies de taille badigeonnées et au départ le recépage était réalisé simultanément. Durant le mois de mai, lors de l’égourmandage, les ceps présentant de nets symptômes d’eutypiose sont identifiés et si des repousses sont présentes, elles sont attachées et conservées en vue d’un futur recépage. Au départ, A. Suire n’hésitait pas à receper immédiatement les souches fin mai ou courant juin quand elles présentaient des repousses suffisamment vigoureuses. Le recépage est une intervention simple à réaliser et qui semble provoquer une stimulation végétative permettant d’obtenir de bons taux de réussite en matière de rétablissement de la souche l’année même du recépage. La seule difficulté est de bien apprécier le moment où il est souhaitable de réaliser le recépage et ce viticulteur avoue que dans ce domaine la prise de décision est souvent difficile : « En général, je décide de pratiquer un recépage quand un des deux côtés de la végétation extériorise des symptômes marqués. J’avoue que c’est dur de prendre la décision de couper une souche, surtout quand on voit de beaux raisins, mais il ne faut pas trop attendre non plus car la maladie descend dans les troncs. »

Une récidive des symptômes après plusieurs années de rétablissement

Le résultat de tout ce travail a fait reculer l’expression d’eutypiose dans un premier temps mais malheureusement des pieds recépés une fois ont souvent extériorisé de nouveaux symptômes 5 à 6 ans plus tard et le taux de mortalité des ceps a aussi eu tendance à augmenter. Ce phénomène de récidive de l’eutypiose a beaucoup inquiété Alain Suire et il s’est beaucoup interrogé sur l’efficacité du recépage. La section des troncs des souches recépées et extériorisant de nouveaux symptômes a permis de se rendre compte que la maladie était descendue très bas, d’où le phénomène de récidive. Ce viticulteur ne s’est pourtant pas découragé, il a continué son travail de « fond » en pratiquant un second, puis un troisième recépage sur des ceps extériorisant de faibles symptômes et en n’hésitant pas à remplacer les souches les plus atteintes. L’opération de remplacement a été effectuée au départ par un provignage et ensuite carrément par une entreplantation d’un nouveau greffé-soudé. L’organisation du chantier de taille a été aussi simplifiée et surtout abordée d’une autre manière. Les opérations de badigeonnage des plaies de taille ont été arrêtées et l’élimination du bois mort est effectuée d’une manière plus rationnelle par rapport à la taille, et le discours de ce viticulteur sur ce sujet est intéressant : « Au moment de la taille, on évite de faire de grosses coupes pour limiter les risques de pénétration de la maladie. Le tailleur travaille sans scie en ayant comme consigne de ne pas chercher à éliminer le bois mort car l’objectif est de minimiser le nombre de grosses plaies de taille. Concrètement, la section de sarments plus gros que le pouce est déconseillée et l’élimination du bois mort est gérée de façon complètement séparée. Je passe tous les 3 ou 4 ans en mars-avril dans chaque parcelle avec un sécateur hydraulique pour éliminer toutes les cornes de bois mort en évitant de trop araser les coupes. Je suis aussi très attentif aux conditions climatiques durant la taille dans les parcelles à haut risque. Nous ne taillons pas les premiers jours d’une séquence pluvieuse ou en début de redoux après de grands froids pour limiter les risques de contamination dans des périodes où l’émission de spores est importante. A une époque, je taillais les jeunes plantations et les parcelles très infestées en sève montante (en mars), mais depuis 7 à 8 ans je fais plutôt le contraire et à priori les vignes ne s’en portent pas plus mal. Au 31 décembre de chaque année, j’ai taillé toutes les vignes à haut risque en respectant tout de même les aspects concernant les périodes pluvieuses et les phases de redoux. »

Des souches recépées 3 fois, productives qui passent le cap des 30 ans

Aujourd’hui Alain Suire considère que le travail énorme qu’il a réalisé pour lutter contre l’eutypiose n’est pas réellement récompensé car la maladie est toujours bien présente, mais la parcelle la plus touchée produit toujours ses 100 hl/ha. Économiquement, le temps passé à entretenir cette parcelle a-t-il été rentabilisé ? Ce viticulteur a beaucoup de mal à répondre objectivement à cette question car le travail et l’argent investis dans l’entretien de cette parcelle sont énormes. L’aspect positif de cette lutte permanente est qu’aujourd’hui la parcelle a franchi le cap des 30 ans, mais le côté négatif est la présence encore significative de l’eutypiose sur les souches qui de toute façon hypothèque sa pérennité. A. Suire fait une analyse très lucide de son expérience de lutte et s’interroge aussi pour l’avenir : « Si je n’avais rien fait dans cette parcelle, il y a longtemps que je l’aurai arrachée car le nombre de ceps d’origine non recépés est aujourd’hui très faible. Beaucoup de souches ont été recépées trois fois et le niveau d’entreplantation a été important. Je suis arrivé à seulement prolonger la survie des ceps et la parcelle vit aujourd’hui avec une pression d’eutypiose significative. Comme tous les viticulteurs de région, je me sens complètement désarmé vis-à-vis des maladies du bois et je suis inquiet pour la pérennité de mon vignoble. Cela m’a amené à repenser la gestion de mes vignes et j’ai arrêté de renouveler les vignes étroites à 2 m qui, malgré leurs 40 ans et plus, possèdent un potentiel de pieds sains bien supérieur aux autres. J’ai sur la propriété une vigne de 80 ans qui produit encore ses 100 hl/ha et les souches sont proportionnellement beaucoup moins abîmées que celles de ma parcelle gelée. Ce constat tout simple m’amène à me poser beaucoup de questions sur les caractéristiques du matériel végétal qui est utilisé pour la production de plants certifiés depuis 35 ans. Les plants que l’on met en terre aujourd’hui ne sont-ils pas beaucoup plus sensibles et réceptifs aux maladies du bois ? Cela me paraît être une préoccupation importante pour l’avenir à laquelle les travaux de recherches en cours n’ont encore pas apporté de réponses. »

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