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« Réussir l’Affectation Parcellaire »

20 février 2009

prsident.jpgNouvellement créée, l’interprofession des moûts et vins du bassin viticole des Charentes existe pour l’instant sous la forme d’une association loi 1901. Le 19 octobre dernier, lors de son assemblée constitutive, elle a porté à sa tête un négociant, Hervé Pogliani, président des Distilleries Charentaises à Saint-Savinien. Si les destinations autres que Pineau et Cognac traversent une passe difficile aujourd’hui, H. Pogliani défend la persistance d’une « troisième voie » pour le bassin viticole charentais. Le chantier n° 1 de l’interprofession concernera l’affectation parcellaire – prévue au plus tôt en 2008 – dont la réussite ou l’échec conditionneront l’existence d’une alternative moûts et vins en Charentes.

« Le Paysan Vigneron » – Le Cognac a taillé des croupières aux vins et moûts cette campagne.

Hervé Pogliani – C’était couru. A partir du moment où existait un déphasage entre les demandes du négoce et les propositions de la viticulture concernant le niveau de la QNV, il fallait s’attendre à ce que le négoce de Cognac aille chercher ailleurs ce qu’il ne trouvait pas dans son périmètre habituel. A partir de là, le négoce vins et moûts savait qu’il lui échoirait la portion congrue. A ce jour et selon nos estimations, la collecte vin de table/vin de base ne devrait pas atteindre les 100 000 hl vol., sauf à ce que tous les vins de distillation ne passent pas en chaudière.

« L.P.V. » – Que vous inspire ce fait ?

H.P. – Cela me renforce dans l’idée que nous devons réussir l’affectation parcellaire. A une époque, pas si lointaine, 55 à 60 000 ha étaient considérés comme largement satisfaisant pour alimenter les besoins Cognac. Sur les surfaces restantes, 12 000 ha partaient aux autres débouchés et 4 000 ha ne trouvaient pas de destinations. Aujourd’hui, l’intégralité des surfaces va au Cognac, Pineau, vins de pays, à 1 000 ha près. Mais si, pendant la période précédente, la région n’avait pas bénéficié d’une filière vin de table forte, capable d’écouler deux millions d’hl vol., la viticulture aurait arraché et, aujourd’hui, le Cognac manquerait peut-être de vin. Dans un premier temps bien sûr, notre but n’est pas de rivaliser avec le passé mais de pouvoir disposer d’un minimum de 600 000 hl de vin pour reprendre pied sur les marchés. Ce calibrage représente 4 à 5 000 ha de vignes. Dans un second temps, il serait certainement souhaitable d’atteindre un rythme de croisière d’1,2-1,3 million d’hl vol., capable d’assurer l’entretien normal et pérenne des marchés. A 100 000 hl vol., nous frôlons la catastrophe. Ne pouvant satisfaire qu’un petit pourcentage de nos commandes, nos clients sont invités à aller voir ailleurs. Heureusement que le marché des vins de table blanc est étroit et que les zones de productions sont rares. Les négociants vins de table/vins de base français restent friands des Charentes, tant pour des raisons d’origine, de qualité que de coûts de transports. Dans un contexte « vins rouges », il serait quasi impossible de reconquérir les marchés.

« L.P.V. » – En quoi l’interprofession vin de table peut-elle contribuer à la réussite de l’affectation parcellaire ?

H.P. – A l’évidence la viticulture va être en première ligne sur ce dossier mais les négociants, partenaires au sein de l’interprofession, ont leur part à prendre. Pour que les viticulteurs acceptent de diversifier leurs débouchés, il va bien falloir que les négociants s’engagent à l’achat. Comment imaginer que des gens prennent des risques sans que d’autres soient prêts à les suivre. Le Syndicat français des élaborateurs de vins mousseux, la FEVISE a émis dans sa lettre d’intention le besoin de 350 000 hl vol. Si nous ne voulons pas nous ridiculiser auprès de nos clients, nous allons devoir trouver les moyens de décrocher ces volumes. Au plan collectif, tout le monde ou presque est d’accord pour reconnaître que l’affectation est indispensable à la région. Les choses se corsent au plan individuel. Chaque viticulteur devra se convaincre que l’affectation ne s’adresse pas seulement à son voisin. Un très gros travail de persuasion attend les responsables viticoles. Il leur faudra expliquer aux gens qu’il y va de leur intérêt propre d’affecter à autre chose qu’au Cognac.

« L.P.V. » – Comment cela ?

H.P. – Si l’affectation aux autres destinations concerne 10 % du vignoble charentais, la QNV Cognac augmentera de façon automatique, du simple fait des 10 %. Les surfaces libérées procureront elles-mêmes un revenu complémentaire. Il s’agit d’une stratégie gagnante/gagnante, à la fois au plan du Cognac et au plan des autres débouchés. A condition bien sûr que tout le monde joue le jeu. Sinon le système s’auto-asphyxie. Si tout le monde affecte au Cognac, la QNV Cognac ne progressera pas et la région se privera d’une enveloppe supplémentaire.

« L.P.V. » – Une des difficultés réside dans le chiffrage du revenu complémentaire des ha « autres ».

H.P. – Sur la base des prix pratiqués cette année, pas spécialement élevés, les moûts de vinification ont été payés environ 27 € l’hl. A 130 hl vol., ils dégagent donc un revenu ha de 3 510 €. Avec 70 hl vol. de jus de raisin payés 980 €, le revenu total ha devrait atteindre environ 4 500 €. Si on multiplie cette somme par 7 000 ha potentiellement concernés par les débouchés autres, on s’aperçoit que la région peut garder ou perdre 32 millions d’€. Et le différentiel évolue d’autant plus positivement que le pourcentage d’affectation augmente. A 15 % d’affectation, les gains sur le Cognac et les autres destinations apparaissent encore plus significatifs.

« L.P.V. » – Vous plaidez régulièrement pour les hauts rendements.

H.P. – Lors de la première année d’affectation, je pense qu’il faudra en rester à 130 hl et 200 hl. Par ailleurs, les 130 hl de vin de table me semblent relativement incontournables, en tout cas tant que les autres régions françaises de vins de table ne dépassent pas ce niveau de production. Sur un produit identique, il paraît difficile de se démarquer du lot commun. Par contre, pourquoi ne pas demander un déplafonnement de la partie haute du rendement, dont les volumes seraient réservés aux produits de transformation, jus de raisin, moûts concentrés, vins de base mousseux, vinaigrerie… en fait tous les produits qui ne peuvent pas être consommés en l’état. Car un problème demeure en Europe. Les Espagnols et les Italiens disposent de la capacité de produire avec un rendement illimité. Tant que l’on ne jouera pas avec les mêmes règles à l’intérieur de l’Europe, les dés seront pipés.

« L.P.V. » – En dehors de la mise en place de l’affectation, l’interprofession vin de table s’assigne-t-elle d’autres missions ?

H.P. – Nous avons à régler le problème de nos statuts. Aujourd’hui nous ne sommes pas une interprofession mais une association loi 1901, même si nos statuts intègrent par avance toutes les obligations réglementaires d’une interprofession. Le problème vient du fait qu’il existe au niveau national une interprofession vin de table, l’ANIVIT, rendant incompatible l’existence d’autres interprofessions du même type. Et nous n’avons même pas le recours de devenir une délégation régionale ANIVIT, puisque notre périmètre englobe des produits comme les jus de raisin ou les vins vinés qui ne sont pas du ressort de l’ANIVIT. La solution ne peut venir que de la loi.

« L.P.V. » – Pourquoi ne pas se satisfaire du statut d’association paritaire, viticulture/négoce ?

H.P. – Une association ne peut pas prendre d’accords étendus, alors que le but consiste tout de même à gérer en interne notre production. Dès l’an prochain, j’ai obtenu que le Comité interprofessionnel des moûts et vins indique au BNIC les besoins de la filière. Aujourd’hui, ces besoins résultent d’un calcul mathématique consistant à retenir, pour l’année suivante, le volume des quatre dernières années de sorties divisé par deux.

« L.P.V. » – Si vous ne possédez pas le statut d’interprofession, vous ne pouvez pas percevoir de CVO.

H.P. – Exact. C’est le BNIC qui en est aujourd’hui le percepteur et le bénéficiaire. Nous discutons actuellement avec l’interprofession afin d’être destinataire, par convention, d’une partie de la CVO. Mais cet aspect ne va pas changer la face des choses. La cotisation volontaire obligatoire « vin », d’un montant de 20 cents d’€ l’hl vol., porte sur tout ce qui ne part pas au Cognac, à l’exception des jus de raisin. Nous n’envisageons pas de faire évoluer cette cotisation sur son montant. Par contre, la CVO pourrait s’étendre aux jus de raisin, ce qui relèverait d’une certaine logique. Partant d’une base identique à tous, des variations pourraient être ponctuellement introduites selon les produits, pour répondre à des besoins spécifiques de recherches, d’expérimentation, de publicité particuliers à telle ou telle catégorie.

« L.P.V. » – Pourquoi la famille du négoce a-t-elle souhaité briguer le poste de président de l’interprofession ?

H.P. – Dans leur très grande majorité, mes collègues, membres des deux syndicats de négociants – celui des vins de table et celui des vins vinés – ont en effet souhaité que la première présidence revienne au négoce, sachant qu’il s’agit d’une présidence tournante. Dans trois ans, viendra le tour de la viticulture. Je pense que, quelque part, il s’agissait de faire reconnaître notre activité spécifique de négociant en vin. Un viticulteur a généralement plusieurs casquettes et donc plusieurs occasions de s’exprimer. Il est producteur de Cognac, de Pineau, de vins. Ce n’est pas forcément le cas du négociant en moûts et vins, surtout si, comme moi, il n’intervient que sur le segment des vins. Nos amis viticulteurs ont très gentiment renoncé à briguer la présidence. Une très bonne entente marque d’ailleurs nos relations et j’ai découvert dans leurs rangs des gens de très grande qualité. La présidence n’est pas pour moi un exercice solitaire. Je l’ai dit lors de la première réunion de bureau.

« L.P.V. » – Quelles sont vos motivations à agir ?

H.P. – Je pense que le négoce en vin a une carte à jouer en Charentes. Pour moi, il est indispensable qu’un commerce local existe. En cas de coup dur, le dialogue est nettement plus facile. La filière a tout à y gagner.

Hervé Pogliani / Distilleries Charentaises
Indépendant Depuis 2002

Arrivé en Charentes quand Dichar (Distilleries Charentaises) appartenait au groupe Berger, H. Pogliani a été conduit à reprendre, à titre personnel, les rênes de l’entreprise. Depuis 2002, il se classe parmi les « indépendants ». Comme son nom ne l’indique pas, Hervé Pogliani est d’origine Lorraine. Mais – la logique est sauve – son grand-père descend du Piémont italien. Il arrive en France pour combattre aux côtés des Français lors de la Grande Guerre et reste à Verdun, où il se marie. H. Pogliani obtient à la faculté des sciences de Dijon un diplôme national d’oenologie, puis occupera plusieurs postes, d’abord chez un négociant en vins de Chevray-Chambertin puis auprès du groupe Castel, chez lequel il travaille cinq ans. Puis il intègre le groupe Berger. C’est ainsi qu’il arrive en Charentes en 1988 pour succéder à Guy de Laage, au poste de directeur des Distilleries Charentaises. Quelques années plus tard, les actionnaires du groupe le nomme, fait assez rare, P-DG de la société. Cela n’empêche pas qu’en 2001 le groupe, repris entre-temps par Marie-Brizard, avise H. Pogliani que son activité ne fait plus partie de ce que l’on appelle pudiquement « le coeur de métier de l’entreprise ». Ne disposant pas de fortune personnelle, le dirigeant n’avait jamais envisagé de voler de ses propres ailes. Avec le soutien des banques, il se lance dans l’aventure et rachète les parts de la société, acquérant ainsi le statut « d’indépendant » en avril 2002. Entre leurs deux dépôts, de Saint-Savinien et d’Orignole, près de Montendre, les Distilleries Charentaises disposent d’un peu plus de 100 000 hl de cuverie. L’entreprise emploie douze personnes et son activité fluctue au gré des heurs et bonheurs du marché du vin en Charentes. Car, originalité, Hervé Pogliani est le seul négociant charentais à être « exclusif vin ». Il ne travaille sur aucun autre créneau de produit. Agé de 53 ans, Hervé Pogliani est marié et père de deux filles, des jumelles de 26 ans.

 

Gilles Merlet – Distillerie Merlet : « Une Situation Très Perturbante »

Le tassement conjoncturel de l’activité vins en Charentes ne risque-t-elle pas de compromettre durablement la filière? Opérateur majeur sur le créneau des vins charentais, Gilles Merlet commente la situation.
« Clairement, vis-à-vis de nos clients, nous ne sommes pas bien. Les relations que nous nous étions attachées à construire dans le temps risquent d’être battues en brèche. Certes, l’activité s’était réduite au fil des années mais nous avions tout de même réussi à fidéliser certains clients en leur prouvant que les Charentes étaient toujours là. Au niveau de collecte actuel, cela devient effectivement très compliqué. Personnellement, j’espère pouvoir préserver partiellement certains marchés d’exportation, vins de base mousseux notamment, quitte à m’approvisionner à l’extérieur, afin de pouvoir rebondir le cas échéant. Quant au marché français, j’ai pratiquement tiré une croix dessus. Je ne suis plus en mesure de répondre à la sollicitation de mes clients, dont certains me font pourtant remarquer que nous travaillions ensemble depuis 20 ans. Je leur réponds que je ne peux tout de même pas aller acheter des vins du Gers pour les leur revendre. Cela n’aurait aucun sens. Je crains qu’une partie des opérateurs secondaires «baissent pavillon» sur l’activité vin. En 1989-1990, nous avions connu une période à peu près similaire, qui s’était traduite par la disparition de nombreux opérateurs. Les quelques-uns à rester avaient réussi à «sauver les meubles» en s’appuyant sur les vins pays tiers de l’article 28 et en allant chercher des produits ailleurs. Un scénario de substitution, en lui-même pas totalement satisfaisant. L’histoire se répète aujourd’hui. Une demande très forte s’exerce sur les vins pays tiers, principalement en provenance de la Russie, dont les vignobles du sud ont gelé et qui a fermé ses frontières avec la Moldavie et la Géorgie. La possibilité de livrer des quantités assez importantes préserve une certaine activité vin mais ne règle pas les problèmes intra-communautaires. Face à la politique d’affectation parcellaire, ces difficultés interviennent au plus mauvais moment.» Si G. Merlet déplore la tournure prise par le marché vin, il plébiscite l’arrivée des Vins de pays de l’Atlantique, lui qui fut l’un des protagonistes de l’élargissement des Vins de pays charentais. La Cave de Saintonge romane, dont il est le président, s’apprête à lancer un Vin de pays de l’Altantique. « Nous y croyons beaucoup. Alors que le périmètre des Vins de pays charentais nous semble plus ou moins cantonné aux deux Charentes, le territoire de commercialisation des VDPA a, régionalement, vocation à s’étendre de la Vendée au Pays basque. Nous n’y serons pas les seuls bien sûr. Nous envisageons aussi un développement export où la dénomination Vin de pays de l’Atlantique a des chances de se révéler porteuse. »
                                                                                                                              Propos recueillis par C.M.

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