« La Création d’Un Nouveau Musée, Une Démarche Exceptionnelle »

18 mars 2009

La création d’un nouveau musée fait partie d’une démarche exceptionnelle, que l’on a pas forcément l’occasion de revivre plusieurs fois dans sa vie. Laurence Chesneau-Dupin, conservatrice du musée de Cognac, parle de la motivation que cela représente pour elle, de son métier et des nouvelles tendances muséographiques.

photo_23.jpg« Le Paysan Vigneron » – Pourquoi la municipalité de Cognac a-t-elle ressenti la nécessité de créer un nouveau lieu consacré aux « arts du Cognac », alors que le musée du boulevard Denfert-Rochereau recelait déjà une collection « ethno-industrielle » sur le Cognac ?

Laurence Chesneau-Dupin – Je pense que parmi les motivations des élus, existait la volonté de moderniser le discours sur le Cognac et aussi le souhait de valoriser l’ensemble de la filière, y compris les industries de l’emballage et du design-packaging, parfois un peu tenus dans l’ombre mais qui révèlent aussi toute la complexité de la fabrication du Cognac. C’est au début des années 80 que Pauline Reverchon, alors conservatrice du musée, conçoit cette section Cognac, avec toute la conviction et la passion qu’elle consacre à l’histoire locale. Elle prend contact avec les maisons de négoce, les viticulteurs, l’interprofession et rassemble des objets emblématiques du Cognac, à une époque où ce patrimoine n’est pas forcément respecté. Son travail se situe dans la veine du grand modèle de l’époque, le musée des Arts et Traditions populaires de Paris. Aujourd’hui, la démarche muséographique a évolué. Si l’on s’intéresse toujours à l’objet, c’est peut-être moins pour lui-même que pour essayer de comprendre l’environnement dans lequel il se situe. En quelque sorte, le faire sortir de sa vitrine.

« L.P.V. » – Existe-t-il un public pour cela ?

L.C.-D. – Depuis une dizaine d’années, l’on assiste à une densification du réseau des musées des Sciences et Techniques. Des colloques se tiennent sur le patrimoine industriel, le public cherche à comprendre ce qui constitue l’identité d’un territoire. En fait, le phénomène n’est pas si nouveau que cela. On pourrait presque dire qu’il remonte à la naissance des musées, sous Napoléon et durant tout le XIXe siècle. A l’époque, la création de musées – musées des Beaux-Arts mais aussi musées des Sciences et Techniques – répond à une vision politique et ma foi très démocratique des choses. On a l’ambition de faire accéder la population aux collections particulières et, pour ainsi dire, lui transmettre une forme d’enseignement. Dans les années 1970, les écomusées prennent le relais. Aujourd’hui, le tourisme a intégré cette dimension de découverte du patrimoine industriel. Un vrai public existe pour cela. On peut également dire que les musées des Sciences et Techniques ont fait évoluer la muséographie, notamment dans la manière de présenter les objets. C’est par leur intermédiaire qu’ont été intégrés les audiovisuels, les bornes interactives que l’on retrouve aujourd’hui dans les musées des Beaux-Arts.

« L.P.V. » – Pour une ville et pour un conservateur, cela ne doit pas être une mince affaire de mettre en chantier un musée.

L.C.-D. – Pour une ville et surtout pour une ville petite ou moyenne, cela représente un effort très conséquent, qui ne se justifie que « s’il y a quelque chose à dire ». Et c’était le cas à Cognac, qui avait non seulement un propos à tenir mais aussi des collections existantes à montrer. En ce qui me concerne, la perspective de participer à la création d’un nouveau lieu – une démarche assez exceptionnelle – a constitué une motivation très forte à ma venue. De telles créations ex nihilo sont rares même si nous avons la chance, ici, en Poitou-Charentes, de bénéficier d’une politique très active de rénovation des musées (Angoulême, Rochefort, Saint-Jean-d’Angély…).

« L.P.V. » – A ce propos, à qui reviendra la responsabilité – et la charge – du musée des Arts du Cognac ? A la Ville ou à l’Etat ?

L.C.-D. – Cet équipement appartient à la ville de Cognac qui en est maître d’œuvre. Toutefois l’Etat exerce une tutelle scientifique par l’intermédiaire du ministère de la Culture, de la Direction nationale des musées de France et de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles). En France, on peut distinguer quatre grandes catégories de musées : les musées, qui, comme Cognac, appartiennent aux collectivités territoriales, villes, départements, régions mais qui sont contrôlés par l’Etat. On en dénombre environ mille. Il y a ensuite la série des musées classés, grands musées régionaux avec à leurs têtes des conservateurs d’Etat, rémunérés sur fonds publics. Au sommet de la pyramide, on trouve enfin les musées d’Etat (Louvre, Orsay, Versailles…), généralement dirigés par des directeurs des musées de France. Il en existe 32 à ce jour. Cette présentation ne serait pas exhaustive si elle omettait tous les musées privés. Dans ce vaste ensemble, le meilleur côtoie le pire. Certains musées privés peuvent être charmants ou très pertinents, comme le musée de Migron, dans notre environnement proche ; d’autres beaucoup moins, avec les risques de confusion que cela risque d’engendrer. Il faut savoir que le mot « musée » n’est pas protégé. N’importe qui peut créer son propre musée.

« L.P.V. » – En quoi consiste le rôle de conservateur ?

L.C.-D. – Le conservateur a la responsabilité de tout ce qui concerne la constitution des collections, la manière de les présenter, l’organisation des expositions, la logistique… Un musée fonctionne en fait comme une mini-entreprise. Cet aspect est d’ailleurs assez méconnu.

« L.P.V. » – Quel est votre employeur, l’Etat ou la Ville, et comment devient-on conservateur de musée ?

L.C.-D. – Statutairement, je dépends de la ville de Cognac. Je suis ce que l’on appelle un conservateur territorial du patrimoine. Mon supérieur hiérarchique est le directeur des services administratifs de la Mairie. Pour répondre à votre seconde question, je vous dirais qu’il existe deux niveaux hiérarchiques dans la profession de conservateur de musée. La plus haute est attachée à la qualité de conservateur du patrimoine. Il s’agit d’un fonctionnaire public, recruté par un concours d’Etat organisé tous les deux ans, avec malheureusement très peu de places disponibles. Un autre concours permet d’accéder à la fonction de conservateur territorial du patrimoine. Votre nom figure sur une liste d’aptitude et, à partir de là, vous pouvez être recrutée par une collectivité.

« L.P.V. » – Quelles études préparent à ce type de concours ?

L.C.-D. – Personnellement, j’ai un DEA d’histoire de l’art et un DESS plus scientifique en rapport avec la datation des œuvres. J’ai commencé une thèse sur le patrimoine industriel que je n’ai pas soutenue. Il est dit que l’on peut se présenter au concours de conservateur avec une licence en histoire de l’art. En réalité c’est faux. Il y a bien trop de candidats.

« L.P.V. » – Pour revenir au musée des Arts du Cognac, quel a été votre rôle ?

L.C.-D. – Mon rôle a d’abord consisté à bien m’imprégner du projet, dessiné par les élus et par mon prédécesseur Pierre Bour et ensuite à réfléchir sur le moyen de restituer ce que l’on avait à dire. On ne tient pas le même discours avec un livre, un film ou un musée. Surtout, ce discours sera différent en fonction du ou plutôt des publics. Bien cerner son public est premier dans la démarche. Reste la tâche d’affiner le contenu avec les professionnels de la filière.

« L.P.V. » – Comment avez-vous pratiqué ?

L.C.-D. – J’ai travaillé zone par zone, en me faisant conseiller par des professionnels, toujours plusieurs, jamais seul, pour élargir le champ. Un comité scientifique existe mais il n’a jamais été réuni de manière formelle. A l’usage, ce sont les vues croisées qui s’avèrent les plus pertinentes et les plus riches. Par contre, un comité de pilotage, composé du maire, de différents élus et de cadres administratifs, se réunit très régulièrement pour valider mes propositions.

« L.P.V. » – De quelle manière les maisons de négoce ont-elles reçu le projet de création d’un musée des Arts du Cognac ?

L.C.-D. – La Ville souhaitait créer un lieu identitaire et patrimonial fort mais qui ne nuise en aucun cas aux partenaires économiques. Très tôt, les maisons de négoce qui proposaient des circuits de visites ont été tenues informées du projet. Sa philosophie leur a été présentée et le dialogue a sans doute permis de désamorcer ici et là des doutes ou des craintes. Ensuite, pour les besoins des collections ou pour alimenter la réflexion, nous nous sommes adressées plus directement aux maisons – maîtres de chai, responsables du packaging… – et nous avons reçu un très bon accueil. Aujourd’hui, le climat me paraît sain. Pour ma part, je travaille en transparence et je crois que tout le monde à envie d’œuvrer ensemble. Je pense que nous ciblons une clientèle qui n’est pas forcément la même que celle des circuits de visites. Avec ce musée, nous intervenons sur un territoire plus institutionnel que les acteurs économiques.

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