Une interview de Jean-Bernard de Larquier

26 janvier 2017

Son mandat de trois ans à la tête de l’interprofession s’achèvera en novembre 2017. Après déjà deux ans d’exercice, Jean-Bernard de Larquier, le président du BNIC, habite sa fonction. Quel regard porte-t-il sur la filière, les missions de l’institution, son propre rôle ? Retour d’expériences.

Est-ce une lourde charge que d’être président du BNIC ?

 

Sans nul doute mais, dans mon cas, c’est aussi le cumul des mandats viticoles – à l’INAO, à la CNAOC, à la CNIVE – qui alourdit l’agenda. Je vais d’ailleurs m’alléger un peu même si cela fait partie de la fonction, telle que je la conçois en tout cas, d’être connectée au monde viticole.

 

Le Cognac se porte bien.

 

Oui, nous avons la chance d’avoir une filière qui marche bien. Pour autant, il faut veiller au grain. Ce n’est pas parce que la situation est bonne qu’il convient de s’endormir. Bien au contraire. Dans un tel contexte, nous devons redoubler de vigilance.

 

Vous avez pris vos fonctions le 18 novembre 2014. Il vous reste donc un an à accomplir à la tête du BNIC .


Tout à fait. Mon mandat s’arrêtera en novembre 2017. Aujourd’hui, la présidence court sur trois ans. Avant, c’était 5 ans mais pour celui qui assurait la fonction, c’était trop long.

 

Les dossiers qui vous attendent en cette dernière année ?

 

J’en citerai au moins deux. Il y a d’abord la mise en place du Business Plan, qui devrait être bouclé le printemps prochain. Il s’agit de la 3 ème édition de notre plan de marché interprofessionnel. Normalement, il avait été convenu de le réviser à chaque nouvelle mandature. Mais l’interprofession a souhaité anticiper un peu la démarche. Pourquoi ? Parce que la définition du rendement Cognac 2016 s’est soldée par un constat d’échec. Entre les mécanismes de l’ancien outil de calcul du rendement – phénomènes de rattrapages par rapport aux prévisions du négoce… – et les nouveaux dispositifs – coefficient de dispersion entre les viticulteurs, coefficients de fluctuation, intégration de la réserve climatique sur le long terme…- le système n’a pas fonctionné correctement. Nous avons essayé de le faire évoluer seuls  mais de nombreux sujets ont fait débat. C’est pourquoi nous sommes à nouveau autour de la table, avec l’aide d’Eurogroup, le cabinet de consulting qui, dans un premier temps, nous a permis d’identifier les points de blocage. Aujourd’hui, les discussions se poursuivent au sein du GT (groupe de travail) Business plan et aussi de manière plus élargie. J’espère que la nouvelle mouture sera prête en mai prochain, pour la fixation du rendement 2017. C’est un chantier important car l’idée n’est pas de « s’épuiser » tous les ans autour du rendement mais bien de pouvoir gérer le potentiel de production sur une période plus longue. Cela accorderait de la visibilité à tout le monde, aux négociants comme aux viticulteurs, qui pourraient ainsi se projeter plus facilement dans l’avenir, prévoir les plantations, les investissements…

 

Par révision du Business plan, faut-il entendre augmentation du rendement ?

 

Absolument pas. La question est ouverte. Certains viticulteurs se sentent submergés par les stocks. Des négociants, eux, veulent s’assurer la disponibilité de la marchandise. Entre les deux sensibilités, la décision sera forcément partagée. Personne n’y trouvera son intérêt à 100 % mais j’espère qu’une vision commune des deux familles se dégagera.

 

Quand on parle potentiel de production arrive très vite le sujet du dimensionnement du vignoble et donc des plantations nouvelles.

 

Justement, le Business plan doit également nous aider à prendre les bonnes décisions en la matière. L’objectif de l’outil, c’est d’arriver à dire ce qui serait le mieux pour la filière, en nous extrayant du tout ou rien : 8 000 ha une fois, 0 ha une autre fois.

 

Vous évoquiez un second dossier important. Quel est-il ?

 

Il concerne la sécurisation du statut du vin Cognac, afin de nous permettre de cloisonner entre le Cognac et les autres produits. Plus vite ce chantier sera réalisé, mieux ça sera.

 

Avaient été envisagées des possibilités de modification rapide des textes par la voie européenne. Il semblerait que cela demande un peu plus de temps.

 

Nous voyons bien la grande frilosité de l’Europe à ouvrir les textes agricoles. Si elle en ouvre un, tout le monde s’engouffrera dans la brèche. Le défi qui nous attend, c’est de mobiliser tous les leviers – fonctionnaires français et européens, parlementaires nationaux, eurodéputés – pour qu’en 2017 ou en 2020, lors de la réforme de la nouvelle PAC, nous soyons opérationnels. Et il ne s’agit pas d’attendre demain. C’est tout de suite que nous devons monter au créneau.

 

En attendant, vis-à-vis du dossier des transferts, des solutions palliatives existent-elles ?

 

Je ne sais pas s’il faut parler de solutions palliatives mais en tout cas, les services des Douanes, chargés d’enregistrer les actes de transferts de parcelles dans le CVI (Casier viticole informatisé), vont vérifier de manière systématique les autorisations d’exploiter délivrées par les préfets, dans le cadre du contrôle des structures. C’est un peu la nouveauté du système. Auparavant, ces documents n’étaient pas automatiquement demandés.

 

Où en êtes-vous de l’enregistrement du Cahier des charges Cognac auprès de Bruxelles ?  La question est un peu technique. Ele ressemble aussi à un serpent de mer.

 

En effet c’est technique mais c’est aussi fondamental pour notre appellation. En tant qu’organe chargé de la négociation au plan international, l’Europe s’est lancée dans une procédure d’enregistrement de tous les cahiers des charges des produits sous indication géographique. A Bruxelles on ne parle d’ailleurs pas de cahiers des charges mais de fiches techniques. Pour les vins, les fiches techniques sont déjà enregistrées. Pour les spiritueux, c’est en cours. Sur une liste de 67 spiritueux français à indications géographiques, seule une dizaine – les eaux-de-vie de marcs – a été enregistrée. En ce qui nous concerne, nous attendons un retour en 2017…ou 2018. La Commission se montre très ferme sur les noms d’appellation ainsi que sur le lien à l’origine. Cette passerelle entre lien à l’origine et cahier des charges a peut-être été minimisée par l’Etat français. D’où le retard.

 

Est-ce que cela perturbe le commerce ?

 

Non mais cela génère des débats, c’est évident. Je peux citer par exemple l’utilisation d’une mention de vieillissement comme partie constituante d’une marque. Qu’est-il possible d’accepter, de ne pas accepter ?  Il faut savoir qu’une mention de vieillissement comme « VSOP » appartient à tout le monde, Cognac, Armagnac, Rhum mais aussi à l’ensemble des boissons spiritueuses. Nous allons avoir cette discussion dans les jours qui viennent.

 

Vous disiez plus haut que le Cognac se portait bien. Qu’en est-il exactement ?  

 

Sur les douze derniers mois arrêtés à fin novembre, les expéditions de Cognac sur les marchés frôlent les 500 000 hl AP, 498 676 hl AP exactement, pour un chiffre d’affaires de 2,7 milliards d’€. Sur l’année mobile, les volumes sont en hausse de + 6,2 %. Avec + 16,6 % de croissance, les Etats-Unis tirent les ventes et notamment la qualité VS, à + 11,1 %. Au vu de ces chiffres, on peut dire que la réussite du Cognac se confirme tous les jours. C’est vraiment une très belle performance. Bien sûr, il ne faut pas être candide. Tout peut arriver. A ce titre, « l’imprévisibilité » du futur président des Etats-Unis  peut représenter une source d’inquiétude même si les milieux d’affaires, y compris Européens, semblent assez sereins. Les consommateurs américains ne répondent pas aux mêmes ressorts psychologiques que les européens. Leurs comportements d’achats sont davantage détachés du « climat ambiant ». La Chine reste un pays prometteur pour le Cognac. Le marché est d’ailleurs en train de se relever. Des signes très positifs se constatent sur place. Il ne faudrait pas oublier la Grande-Bretagne, qui reste notre 6 ème marché. Quelles répercussions aura le Brexit ? Difficile à dire.

Si les chiffres globaux sont plus que satisfaisants, on ne peut pas nier un problème d’équilibre au sein de la filière. Des maisons se portent mieux que d’autres, ce qui signifie que d’autres vont moins bien. Et quand la situation se dégrade un tant soit peu, la tentation est toujours la même : payer moins cher. Dans cette région, on ne changera pas le monde de fonctionnement ! Cela se vérifie en ce moment en Bons Bois et Bois Ordinaires. Si des négociants sacrifient à leurs vieux démons – privilégier une économie de cueillette plutôt que de choisir la politique de la valorisation – ils trouvent en face d’eux des viticulteurs prêts à céder à la fuite en avant – « Je préfère vendre 50 ou 100 € moins cher mais vendre quand même alors que je pourrais attendre. » Sans soute y a-t-il dans ces crus un déficit de contractualisation. Des engagements contractuels à un niveau plus élevé- conféreraient plus de sérénité. Par ailleurs, faut-il rappeler que les comportements spéculatifs trouvent toujours leurs revers. Quand des eaux-de-vie nouvelles partaient à 1 300  ou 1 400 € l’hl AP, ce n’était pas sérieux. Comme il n’est pas sérieux aujourd’hui de revoir les prix à la baisse. Je n’ai pas parlé des viticulteurs de Champagnes qui voient leur marché traditionnel leur échapper. On leur demande de livrer des eaux-de-vie de 00, pour coller au marché mais cela revient aussi à leur acheter moins cher leurs Cognacs. De manière plus générale, sans doute devrions nous montrer plus de responsabilité dans la gestion de nos produits. Ce message s’adresse aux deux familles.

 

A cet égard, quel rôle peut jouer l’interprofession ?

 

Le BNIC n’a pas vocation à régler ce genre de problème. C’est à chaque famille de faire son travail en interne. Le SMC – le syndicat des maisons de Cognac – doit faire son boulot, comme l’UGVC. Si un accord n’arrive pas à émerger au sein de la famille, nous n’y arriverons jamais. Aujourd’hui, effectivement, c’est un peu difficile. Avec la règle de la majorité des deux tiers pour la prise de décision, l’UGVC a sans doute trouvé le moyen d’aboutir plus facilement au consensus. Chacun accomplie une part du chemin.

 

Sur quel terrain se place le président du BNIC ?

 

Ma mission consiste à veiller à ce que tout le monde se parle. Et que tout le monde se sente écouté. Même si la formule peut paraître éculée,  je me sens un peu dans la position d’un sage. Clairement, le président doit incarner une ligne de modération, mettre en sourdine l’intérêt de sa famille pour faire sien l’intérêt collectif.

 

Même si l’heure du bilan n’a pas encore sonné, de quoi êtes-vous le plus satisfait ?

 

Le travail avait été largement entamé par mon prédécesseur mais, avec Mme Le Page,  directeur du BNIC, nous avons essayé d’améliorer la rapidité de prise de décision. L’époque n’est plus où les hommes peuvent donner beaucoup de temps au collectif. La question de la gouvernance a donc été repensée. Ainsi, par exemple, des 9 ou 10 assemblées plénières annuelles, nous en sommes à 6, dont 2 exceptionnelles. En gros, la voilure a été réduite de moitié. Et les dossiers avancent quand même. J’évoquerais un autre motif de satisfaction, celui d’avoir remis le Cognac au sein de la viticulture française. Grâce à notre participation à la CNAOC, à la CNIVE, nous sommes en phase avec la communauté viticole et je peux vous assurer que c’est important quand il s’agit de défendre un dossier.

 

Votre vision du Cognac a-t-elle changé ?

 

Non. J’ai seulement été conforté dans l’idée que notre filière suscitait l’admiration de beaucoup. J’ai constaté également la réactivité de la viticulture, dont je ne doutais pas mais qui se vérifie encore cette année. Malgré des aléas climatiques violents et à répétition, la région arrive à produire sur ses 73 000 ha 10,3 hl AP ha de moyenne et ce avant réintégration de la réserve climatique. La viticulture a fait son boulot et de belle façon ! Nous devons maintenant accompagner les viticulteurs pour qu’ils se dotent d’assurances, le plus vite possible. Le Cognac évolue, innove, s’adapte. A meilleure preuve les recherches sur les cépages résistants. Un jour notre vignoble ne sera sans doute plus complanté en Ugni Blanc. Ce sera un autre cépage. Mais au moment du Phylloxera, n’a-t-il pas fallu abandonner la Folle-blanche, cépage ultra-majoritaire parmi les 280 000 ha de vignes de l’époque, pour se tourner vers autre chose.

L’année qui me reste ne sera peut-être pas la plus simple. En tout cas, je vais essayer de laisser à mon successeur un outil évolutif, qui va de l’avant. Dans trop de structures, les hommes font du bon travail mais ne pensent pas à la suite. Le BNIC fonctionne sur la cohésion. La cohésion ne se décrète pas, elle se mérite. Et elle se mérite à tous les échelons, en n’oubliant personne.

 

 

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