« La Nouvelle PAC Incompatible Avec Les Valeurs Du Métier »

29 mars 2009

1030_37.jpegNée de la contestation de la PAC 1992, la Coordination rurale adresse une critique tout aussi radicale à la nouvelle Politique Agricole Commune en chantier. La formation syndicale n’y retrouve pas la notion « d’exception agriculturelle » qui lui est chère et l’idée que les agriculteurs puissent vivre d’aides découplées de la production l’a fait monter au créneau. « Ce ne sont pas les valeurs de notre métier ». Le syndicat a en ligne de mire les élections Chambres de 2007. François Lucas, président national de la Coordination rurale, s’exprime sur tous ces points.

« Le Paysan Vigneron » – Que vous inspire la réforme de la PAC ?

François Lucas – Cette réforme est aux antipodes de ce que nous souhaitons et même de ce que demandait le ministre de l’agriculture dans ses déclarations de mai 2002. Qu’il soit partiel ou total, le découplage aura de toute façon des effets pervers. C’est pour cela que nous préconisons de rentrer dans la réforme le plus tard possible, contrairement aux organisations majoritaires qui se prononcent pour une intégration rapide. Quant à nous, nous pensons que d’ici 2007, bien des changements peuvent se produire. Il n’est pas impossible d’espérer que le processus n’aille pas jusqu’à son terme.

« L.P.V. » – Quand vous parlez de changements, à quoi pensez-vous ?

F.L. – Est-ce que quelqu’un aurait pu prévoir il y a encore six mois la flambée des cours des céréales. A 160 € le quintal, le prix du blé a augmenté de 50 % en l’espace de quelques mois, un phénomène lié à la sécheresse sur une petite partie de l’Europe. Ce revirement nous vaut pour cette campagne un taux de jachère abaissé de 10 à 5 %. De même, a-t-on suffisamment intégré l’entrée des PECO dans l’Union euro-péenne ? On en parle peu mais le 1er mai 2004, huit pays d’Europe centrale et orientale ainsi que les deux îles de Chypre et de Malte franchiront officiellement la porte de l’U.E. Quel sera l’impact de cette entrée, alors que la réforme de la PAC a été ostensiblement conçue pour empêcher les nouveaux pays membres de bénéficier des mêmes avantages que les Quinze ? Cette discrimination pourra-t-elle jouer longtemps ? Et comment apprécier l’énorme facteur de déstabilisation que représentent des frontières européennes repoussées aux confins de l’Ukraine et de la Slovaquie ? En trois ans, beaucoup de choses imprévisibles peuvent advenir. Donc inutile de se précipiter en enfourchant la nouvelle PAC dès 2005.

« L.P.V. » – N’est-ce pas un pari risqué de se couper de la logique européenne qui plaide pour une entrée anticipée ?

F.L. – De quelle logique parle-t-on ? D’une logique irlando-irlandaise ? Par ses prix d’interventions, ces aides à l’ha, le système actuel représente tout de même un filet de sécurité. A-t-on vraiment intérêt à précipiter le mouvement pour rentrer dans un jeu de gladiateur où le plus fort écrasera les autres ? Les filières d’aval en souffriront peut-être mais l’intérêt des producteurs se confond-il avec celui des structures d’aval ? Je suis presque persuadé du contraire. De toute manière, cette PAC contient en elle-même les germes de sa destruction. D’abord parce que les aides découplées de la production sont inacceptables de l‘ensemble de la société ; et ensuite parce que le commissaire Ficshler est assez « culotté » en faisant semblant de croire que les aides découplées vont dédouaner la nouvelle PAC vis-à-vis des règles de l’OMC. Le découplage ferait passer les aides de la boîte bleue à la verte. La belle affaire ! Que les aides proviennent de la boîte bleue ou de la boîte verte, sur le compte en banque, elles apparaissent de la même couleur. D’ailleurs les pays pauvres de l’OMC ne s’y trompent pas, qui ont déjà remis en cause la réforme de la PAC comme étant de nature à fausser les prix à l’exportation. Pour ces pays en voie de développement, la nouvelle PAC ne représente pas une avancée. De toute manière, ils ne demandent pas à l’OMC de désarmer les politiques agricoles américaine ou européenne. Ils attendent de l’OMC qu’elle permette à chaque agriculture de s’organiser et de se protéger. Cette contestation des pays pauvres qui s’organise à l’OMC pourrait être considérée comme dangereuse pour notre PAC. Mais, de fait, elle va dans le sens des solutions que nous prônons depuis 1993 : la reconnaissance de l’exception agriculturelle.

« L.P.V. » – Qu’entendez-vous par là ?

F.L. – La Coordination rurale fait de cette exception agriculturelle à l’OMC le moyen de rebâtir les agricultures des différentes zones du monde. Notre syndicat y voit le préalable pour pouvoir, demain, prétendre à un développement économique de ces régions et faire en sorte que leurs habitants redeviennent nos clients.

« L.P.V. » – Vous partagez cette conception avec d’autres syndicats et notamment avec la Confédération paysanne.

F.L. – En effet, nous avons établi une plate-forme commune sur ce thème avec la Confédération paysanne, les jeunes agriculteurs et des ONG avant le 26 juin 2003, pour tenter de peser sur les discussions qui avaient lieu à Bruxelles sur la PAC. Par contre nos positions divergent sur au moins deux points avec la Confédération paysanne et nous l’avons fait savoir. Ainsi, avons-nous refusé de signer le texte qui visait à actualiser les propositions de la plate-forme commune.

« L.P.V. » – Sur quoi portent vos divergences. ?

F.L. – Contrairement à nous, la Confédération paysanne revendique une logique d’aide. Elle défend une redistribution du revenu agricole par le moyen des aides. C’est un premier point de divergence, de taille. Le second concerne l’agriculture dite « productiviste ». La Confédération paysanne cautionne les attaques contre cette agriculture qu’elle considère comme polluante. Nous refusons catégoriquement ce terme qui, pour nous, frise la diffamation. L’éthique de l’agriculteur ne l’a jamais amené à vouloir ni polluer son environnement ni produire des aliments qui seraient dangereux pour le consommateur. Il utilise des produits homologués en respectant la législation. Si ces produits se révèlent polluants, c’est à la puissance qui les homologue d’assumer ses responsabilités. Ce n’est pas le pulvérisateur qui pollue, c’est ce que l’on met dedans !

« L.P.V. » – En vous opposant à d’autres syndicats sur des points de « détail », n’avez-vous pas le sentiment d’affaiblir vos positions communes ?

F.L. – Il me semble toujours plus honnête d’affirmer les divergences que de feindre de les ignorer. C’est peut-être d’ailleurs ce qui assure la crédibilité de la Coordination rurale. Cette crédibilité n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Notre syndicat ne se situe pas dans une logique de compromis. Depuis 1992, date de notre création, notre discours n’a pas varié d’une virgule. Ce qui était à l’époque qualifié par les plus gentils d’utopiste ou d’irréaliste et par les plus méchants de ringard ou de démagogique, voire de réactionnaire, est aujour-d’hui repris par tout le monde. Notre message de 1992 avait dix ans d’avance. A ce titre, je voudrais réaffirmer que le découplage total des aides m’apparaît comme une négation des valeurs qui nous ont fait choisir notre métier. Cette politique laisse entendre que, demain, un agriculteur pourrait vivre des aides versées par la collectivité sans produire quoi que ce soit.

« L.P.V. » – A quelles valeurs faites-vous référence ?

F.L. – Les valeurs de notre métier consistent à produire un bien de première nécessité, un bien noble, qui procure la santé, le bien-être, voire même parfois le plaisir. Notre métier n’a jamais été de vivre d’aumônes. C’est dégradant.

« L.P.V. » – Quels effets pourraient avoir le découplage des aides sur l’agriculture ?

F.L. – Je pense que le premier effet pourrait être une glaciation des installations. L’EPI réclame des prévisions à sept ans. Comment voulez-vous qu’un jeune qui s’installe le 1er juin 2004 soit en mesure de dire de quoi se constituera son revenu dans les années futures, sauf à indiquer des chiffres « bidons «. La seconde conséquence portera sans doute sur une accélération des agrandissements. Les exploitations laissées par les agriculteurs à l’âge de la retraite ne trouveront pas de repreneurs chez les jeunes. Par ailleurs, la réforme de la PAC risque de perturber fortement les points d’équilibres trouvés par les exploitations qui s’étaient diversifiées dans les cultures légumières et autres après le basculement de 1992. L’adaptation se fera soit par la disparition des plus faibles soit par la reconversion professionnelle d’agriculteurs qui, finalement, refuseront de continuer un métier qui ne correspond plus à celui qu’ils avaient choisi. Aujourd’hui, dans les campagnes, les gens sont tout à la fois groggy et ressentent une sourde colère. Ils ont les poings serrés. Ils enragent. On sait ce que ce type de comportement peut avoir d’imprévisible.

« L.P.V. » – Comment percevez-vous le climat qui règne au sein du syndicalisme majoritaire aujourd’hui ?

F.L. – Je crois que l’organe FNSEA est en proie à d’énormes débats internes. Le président de l’AGPB, Henri de Besnoit, par ailleurs vice-président de la FNSEA, s’inquiète de la hausse des prix des céréales. Comment voulez-vous que cette attitude soit compatible avec la position officielle de la FNSEA qui revendique des prix rémunérateurs pour les agriculteurs. Ce type de contradictions s’exprime en permanence au sein de la « grande maison ». Je pense qu’aujourd’hui les agriculteurs sont en mesure de faire la différence entre les organisations majoritaires et nous. Pour notre part, nous avons un mandat et un seul : la défense des intérêts de nos adhérents. Les organisations majoritaires au contraire possèdent un double mandat : la défense des agriculteurs adhérents et la défense de la logique des organisations économiques dans lesquelles elles sont impliquées.

« L.P.V. » – Est-ce à dire qu’un engagement syndical s’oppose à un engagement économique ?

F.L. – Naturellement, rien n’interdit à un syndicaliste d’avoir une démarche économique. Mais quand on sait que les organisations économiques ont tendance à devenir monstrueuses et à échapper totalement au contrôle des agriculteurs, il apparaît dangereux de mélanger syndicalisme et économie au sens pur. Le syndicalisme doit se garder de deux dépendances : de la dépendance économique et de la dépendance politique.

« L.P.V. » – Les élections Chambres d’agriculture ont lieu début 2007. Comment vous vous y préparez-vous ?

F.L. – Il s’agit clairement d’un de nos objectifs syndicaux prioritaires. Les Chambres représentent tout de même un maillon essentiel dans la chaîne qui permet la compréhension et la communication entre l’Etat et l’agriculture. En 2001, le contexte médiatique avait largement favorisé une formation syndicale, la Confédération paysanne pour ne pas la nommer. Je ne pense pas que ce contexte se reproduise en 2007. A l’époque peut-être les agriculteurs n’avaient-ils pas nettement identifié les différences entre les formations syndicales et les médias nationaux ont des critères de tri assez difficiles à cerner. C’est vrai que nous ne pratiquons pas le double langage et que nous ne faisons pas non plus de marketing agricole : « Tu es le plus beau, tu es le pus fort, tu es le meilleur. » La Coordination rurale s’adresse à ses mandants, les agriculteurs, et elle est complètement à l’aise pour dialoguer avec eux. Nous souhaitons communiquer avec des gens adultes, capables de comprendre un langage intelligible et en même temps honnête.

« L.P.V. » – En terme de suffrages, d’où partez-vous et quelles sont vos marges de progrès ?

F.L. – Aux dernières élections Chambres, nous avions réalisé un score moyen de 23 % dans les départements où nous étions représentés, départements au nombre de 55, ce qui a fait retomber notre résultat national à 13 %. En 2007, nous estimons avoir un potentiel de 30 présidences de Chambres, même si nous nous fixons des objectifs plus ambitieux. Aujourd’hui, la Coordination rurale est à la tête de deux départements, le Calvados et le Lot-et-Garonne, et nous co-présidons avec une liste dissidente de la FNSEA la Chambre d’agriculture de l’Allier. Notre organisation s’est musclée considérablement, en s’entourant de pas mal de compétences. Après avoir longtemps vécu de moyens de fortune, relayés par des gens efficaces, nous disposons aujourd’hui de moyens bien plus adaptés en terme de personne.

« L.P.V. » – Comment ?

F.L. – Grâce au combat syndical que nous avons mené pour obtenir un financement plus équitable. Nos fonds proviennent de deux sources : des fonds de promotion collective dont la distribution, à une certaine époque, était totalement opaque ; et une autre partie versée en 2002 par l’ANDA puis par l’ADAR en 2003. Ce sont des fonds prélevés par l’Etat sur l’ensemble des agriculteurs et redistribués selon des règles de calcul qui se rapprochent des résultats aux élections Chambres.

« L.P.V. » – Vous occupez la présidence nationale. Briguerez-vous un nouveau mandat ?

F.L. – En effet je suis président de la Coordination rurale depuis 1999, après avoir pris mon mandat en cours de route. J’ai été réélu en 2001 et les prochaines élections auront lieu en 2004. A défaut de successeurs qui se manifestent, je me porterai probablement candidat à la présidence de la Coordination rurale.

« L.P.V. » – Quel regard portez-vous sur la situation du Cognac ?

F.L. – Le Cognac semble heureusement à contre-courant de la crise qui s’abat sur les autres régions viticoles. Il y a cinq ans, j’étais pessimiste sur le court terme. Aujourd’hui, j’ai plus de raisons d’être optimiste pour le présent. Les Charentes bénéficient de la gestion extrêmement sévère de la production mise en œuvre depuis 1995. La région est donc en bonne posture pour pouvoir valoriser les sacrifices consentis durant toutes ces années, si elle s’accorde sur la nouvelle réglementation INAO. A Cognac s’applique un triptyque, le produit, le producteur, le négociant. Si l’on soustrait un des éléments, l’équilibre s’effondre. La Coordination rurale a toujours manifesté une participation loyale et active au SGV. Nous n’avons pas d’objet de désaccord avec le syndicat mais si tel devait être le cas, nous le ferions savoir. Aujourd’hui comme hier, nous restons très pointilleux sur les niveaux de prix. Il existe un juste prix pour le produit Cognac.

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