La vie après Les Distillations Européennes

12 mars 2009

A N – 1 de la disparition annoncée des distillations européennes ou, en tout cas, de leur profonde mutation, la distillerie coopérative de Coutras, acteur majeur de son secteur, cherche à se donner les moyens de la réactivité. Elle vient de prendre le contrôle de l’un des deux élaborateurs français de brandies, l’UFAB, à Vauvert, dans le Midi.

ucva.jpgLa logique semble imparable : quand le marché européen du vin sera équilibré, la distillation des excédents deviendra obsolète. En proposant, en juin 2006, l’arrachage de 400 000 ha de vignes dans le cadre de la nouvelle OCM vin, la Commission européenne entend bien tendre vers cet objectif. Quid alors des distillations de soutien ? Leur avenir paraît sérieusement compromis. La Commission n’a-t-elle pas inscrit un budget de 2,4 milliards d’euros sur 5 ans pour l’arrachage des 400 000 ha. Ce budget correspond grosso modo au coût annuel des distillations communautaires, de l’ordre de 480 millions d’€. Personne n’ignore que les jours de la distillation de retrait « cépages double fin » de l’article 28 sont comptés, avec l’accord tacite de la région des Charentes d’ailleurs. La persistance de la distillation article 29 « alcool de bouche » ne paraît guère plus avérée. Car, dans sa vision libérale de l’économie agricole, la Commission considère qu’aucun marché n’a vocation à être alimenté par des mesures d’intervention. Or la distillation « alcool de bouche » destinée à la fabrication de brandies profite aujourd’hui d’une aide européenne à la distillation ainsi que d’aides au stockage, toutes mesures qui participent à son « modèle économique ». En contrepartie du démantèlement de ces contributions financières, la Commission propose la création d’un vignoble spécifique, dédié aux brandies, libre de tout contingentement de production. Et à priori, dans sa globalité, la viticulture ne se mobilise pas pour défendre la distillation « alcool de bouche ». Si tant est qu’elle puisse peser dans la balance, elle préfère concentrer ses efforts sur la préservation d’une distillation de crise « filet de sécurité » ainsi que sur la conservation du principe de distillation des prestations viniques, marcs et lies.

des valeurs menacées de disparition

Dans un tel contexte, une structure comme l’UCVA risque-t-elle de voir s’éroder son « fonds de commerce » ? A l’évidence oui. Au titre de l’article 28, la distillerie coopérative de Coutras a reçu des Charentes, en 2005-2006, 270 000 hl vol. de vin « cépages double fin » transformés en 27 000 hl AP, soit 26 % de la production d’alcool de la distillerie. A ce jour, on peut considérer que ce volume est appelé à disparaître, sans appel. Toujours sur le même exercice, la distillation volontaire « alcool de bouche » porta sur un tout petit volume – 12 000 hl vol. – qui engendra la production de 1 470 hl AP. Il y a également de fortes chances pour que ces quantités figurent définitivement aux abonnées absentes. Apparemment sans trop de dommage pour l’unité de production.

En ce qui concerne la distillation de crise de l’article 30, ouverte de manière exceptionnelle aux vignobles d’AOC en 2005-2006, elle se traduisit, à l’UCVA, par la distillation de 125 000 hl vol. de vin dont 48 000 hl vol. en sous-traitance, débouchant sur l’obtention de 15 000 hl AP. Cette distillation de crise existera-t-elle toujours après la réforme de l’OCM ? Là aussi la question est ouverte. Si la distillation de crise ne fait pas partie des « fondamentaux » de l’UCVA, distillerie implantée au cœur d’un vignoble d’AOC, celui de Bordeaux, le maintien d’un outil de gestion des excédents apparaît a beaucoup comme le minimum minimorum.

la « légitimité » des marcs et des lies

Reste le « gros morceau », ce sur quoi la distillerie fonde sa légitimité : la distillation des marcs et des lies. En 2005-2006, à Coutras, la collecte du « fonds de chai viticole » a porté sur 92 000 tonnes de marcs et 151 000 hl vol. de lies. Il a engendré la production de 56 500 hl AP, soit la moitié de la production d’alcool de la distillerie coopérative. Demain, les sous-produits de la vinification, marcs et lies, continueront-ils de passer par la « case distillation » ? Leur préférera-t-on un autre mode de destruction, le retrait sous contrôle par épandage par exemple, tel qu’il se pratique en Allemagne ? Ce point concentre les craintes de la structure et, plus généralement, de la filière alcool. Frédéric Pellenc, directeur de la Fédération nationale des distilleries coopératives vinicoles, a évoqué la nécessité de faire revenir la Commission sur ses propositions de juin 2006. « La persistance des distilleries – et donc leur capacité à être mobilisées en cas de crise, toujours envisageable – ne pourra être assurée que si, et seulement si, elles conservent la possibilité de traiter les marcs et lies. » D’ici juillet prochain, la Commission devrait sortir les grandes lignes de sa réforme de l’OCM viti-vinicole. En attendant, la FNDCV a décidé d’éditer un numéro spécial sur l’activité des distilleries vinicoles (connaissance du secteur, éléments chiffrés…) pour que les décideurs et autres leaders d’opinion se forgent leur religion. Hubert Brunereau, président de l’UCVA, a émis le souhait que les viticulteurs puissent continuer à livrer leurs sous-produits aux distilleries sans que cela leur coûte rien. « Quant à la possibilité de les rémunérer, j’ai peur que cela relève du passé. » Aujourd’hui, l’aide communautaire à la distillation des marcs équivaut à 88 € par hl AP (différence entre le prix de revente à l’intervention et le prix d’achat aux producteurs, tous les deux fixés par l’U.E). Ce montant de 88 € est là pour couvrir les charges et assurer la marge de la distillerie. A ce propos, H. Brunereau a eu l’élégance de reconnaître « le confort que représentait, pour une structure, la garantie de vendre à un prix prédéterminé la quasi-totalité d’une production. Lorsque les installations sont maîtrisées et les équipes techniques efficientes, cette assurance d’écoulement permet de mettre en œuvre des investissements que l’on sait pouvoir amortir et supporter sur la base d’une production moyenne ». A ce jour, les investissements consentis par l’UCVA à l’outil industriel sur les dix dernières années sont évalués à 13 millions d’€. Ces dépenses qualifiées de « considérables » à l’échelle de l’entreprise ont essentiellement porté sur la production et l’environnement : récupération des jus de silos, traitements des effluents, traitements des fumées… Si, demain, l’alcool issu des prestations viniques devait être revendu sur le marché mondial de l’alcool (environ 55 € l’hl AP), les distilleries ne se bercent pas d’illusion : elles perdraient de l’argent, y compris les plus performantes telle l’UCVA. Evidemment, personne ne verrait de gaieté de cœur la disparition d’un tel outil, considéré comme l’un des plus performants du secteur.

Dans ce contexte, le secteur alcool envisage plusieurs parades. Evidemment, il souhaiterait le maintien d’une aide à la transformation. Cette aide paraît éminemment souhaitable pour équilibrer les comptes des distilleries « et investir dans les contraintes environnementales, toujours plus importantes ». H. Brunereau a lancé un appel à ses collègues présidents de coopératives. « Je demande à la viticulture de nous soutenir dans notre démarche de défense de l’outil. Dans cette affaire, les distilleries se sentent un peu esseulées. La balle est dans le camp de tous les viticulteurs ! » Dans la salle, des présidents de cave se sont levés pour exprimer leur inquiétude. « L’orientation prise par la Commission européenne ne nous semble pas la bonne. L’aide apportée par l’UCVA dans les comptes de nos structures n’est pas primordiale mais elle est précieuse. Elle se traduit par un “plus” d’environ 1,5 à 2 € de l’hl vol. Je souhaite que vous arriviez à trouver une solution pour éviter que cela disparaisse. » Une autre réponse envisagée par le secteur des distilleries consisterait à raccrocher la production de marcs et lies au secteur marchand, en rendant possible leur utilisation dans la fabrication de brandies. Cette proposition a été émise par la Fédération française des brandies, présidée par Maurice Crouzet. Aujourd’hui, le brandy européen ne peut être élaboré qu’à partir de distillat de vin. Demain, le Règlement européen des spiritueux, lui aussi en négociation, ne pourrait-il ouvrir la production de brandy aux distillats viniques, élaborés à partir de la distillation de rafles et de lies ? Déjà, des pays comme les Etats-Unis ou l’Australie recourent à cette pratique. Les distillateurs et élaborateurs français de brandies n’y voient aucune contre-indication technique. « Nous savons faire » disent-ils. Par ce biais, les distilleries nourrissent l’espoir de maintenir les rémunérations. « Ce serait tout à fait satisfaisant. »

une valorisation alcool

La participation supplémentaire de l’UCVA au capital de l’UFAB, l’un des deux principaux élaborateurs français de brandies (voir encadré), ne s’explique pas autrement. Pouvoir prendre pied sur le marché de l’alcool de bouche, via les marcs et lies. « Plus nos débouchés alcools de bouche seront importants, meilleur sera la revalorisation de nos alcools » a énoncé le président Brunereau. « Cependant, a-t-il ajouté, il n’entre pas dans les attributions de l’UCVA de vendre des brandies sur un marché libre, international et très concurrentiel. C’est pourquoi il n’était pas question pour nous d’assurer en direct la gestion de cette entreprise. Souhaitons qu’assistés d’une équipe compétente et fidèle, nous parvenions à conserver au moins les positions acquises, sinon à les renforcer. Pour l’UCVA, ce serait le meilleur gage de perpétuer son activité industrielle, d’assumer le rôle que la production viticole coopérative lui assignera, pour garantir le meilleur service et donc la meilleure rémunération à ses associés-coopérateurs. » A ce jour, la distillerie de Coutras détient 75 % du capital de l’UFAB, ce qui en fait l’actionnaire majoritaire. Sa participation s’élève à 2 millions d’€. Elle fait suite à une première mise de fonds effectuée en 1997, après la disparition de la SAV et la libéralisation du secteur des alcools viticoles. De facto, le président Brunereau est devenu le P-DG de l’UFAB.

« La modification de l’OCM est en train de faire bouger le milieu des distilleries. Les grandes manœuvres ont commencé ! » Ces propos font explicitement écho aux décisions stratégiques prises par quelques grosses unités de distillation pour essayer d’anticiper sur la nouvelle donne réglementaire. C’est le cas à l’UCVA mais aussi dans le camp des betteraviers. Cristal Union, la deuxième coopérative sucrière française, vient de racheter l’une des plus grosses distilleries privées de Champagne (collecte de 200 000 tonnes de marcs, production de 25 à 30 000 hl AP par an d’alcool de bouche). Il y a deux ans, Cristal Union avait déjà acquis la distillerie Deulep (1) dans le Midi, une des deux distilleries françaises disposant, sur le marché vinique, d’un agrément pour produire du biocarburant. Cette distillerie possède elle-même des actions dans le capital de l’UFAB. Jean-Claude Raynaud, président « historique » de l’UFAB, a parlé des rapprochements qui s’opéraient, « d’une famille qui se retrouvait, coopératives sucrières d’un côté, coopératives vinicoles de l’autre ». « J’espère que cela jouera dans l’intérêt de nos adhérents coopérateurs. »

(1) Deulep : Distillerie, entrepôts et usine du Languedoc et de Provence.

Les chiffres

Toutes activités confondues, le chiffre d’affaires de l’UCVA a atteint, sur l’exercice 2005-2006, 24 millions d’€. Comme toujours à l’UCVA, la marge dégagée par les co-produits (tartrate de chaux, pépins de raisins, pulpes séchées) a permis d’abonder le prix de base communautaire. Cependant, sur les marcs et les lies, le complément de prix de la récolte 2005 a dû être ajusté à la baisse – retour au niveau de rémunération de la récolte 2003 – pour tenir compte de l’évolution des coûts de l’énergie et de la dépollution. Ainsi, sur les marcs, la rémunération de base de 75 € l’hl AP a été complétée à hauteur de 35 € pour atteindre au total 110 € l’hl AP (- 5 €/2004-2005). Sur les lies le décompte s’est établi de la manière suivante : 90 € de rémunération de base + 40 € de complément = 120 € l’hl AP (- 10 €/2004-2005). Les apports « Vins » de l’article 28 ont bénéficié, quant à eux, d’un complément de prix de15 € au titre de la valorisation des co-produits (10 € pour les DPLC).

Distillerie De Coutras

Un Pied Sur Les Marchés Des Brandies

« Vous nous avez aidé. Nous voulions vous renvoyer la balle. » Jean-Claude Raynaud, président de l’UFAB avant que Hubert Brunerau n’en devienne le P-DG en titre, explique ainsi la cession de 75 % du capital à la distillerie de Coutras. Pris à la gorge par des ennuis momentanés de trésorerie, l’élaborateur de brandies méridional s’est au moins octroyé le privilège de choisir son repreneur. Car, nonobstant le mal qu’elle a eu à boucler une fin de mois difficile, l’UFAB (Union française des alcools et brandies) ne se vit pas comme une entreprise en difficulté. Bien au contraire. elle est consciente de l’intérêt que représente son stock d’eau-de-vie de vin, véritable « trésor de guerre » constitué à une époque où les ventes ne tournaient pas à plein. Les comptes d’âge s’accumulaient. Aujourd’hui, l’alcool flambe – dans le sens pacifique du terme – et les prix de mise en stock risquent d’être valorisés par trois ou quatre. « Si tout se passe bien, attendez-vous à réaliser des marges importantes dans les prochaines années » pronostique, bon camarade, J.-C. Rayanaud. Créée il y a une trentaine d’années par la coopération, l’UFAB est aujourd’hui à la tête d’un stock de 82 000 hl AP, représentant une valeur de 9 millions d’€. Et l’avenir s’annonce plutôt bien pour l’opérateur. « Récemment, nous sommes devenus le fournisseur prioritaire, exclusif d’une très grande maison basée à Cognac. Ce seul contrat permet de couvrir l’ensemble de nos charges. En décembre, nous avons signé un engagement avec le 1er importateur russe de spiritueux. Voilà cinq ans que nous y travaillions. Annuellement, 60 containers de comptes 3-5-8-14 et 21 devraient partir vers le marché russe. En conquérant des marchés importants, l’UFAB est en train de faire la démonstration de son utilité. » De 65 000 hl AP en 2005, les ventes de l’élaborateur de brandies sont passées à 75 000 hl AP en 2006. L’outil UFAB se compose de trois chais de stockage bois, d’une capacité totale de 80 000 hl vol. (dont 7 000 barriques), de 120 000 hl vol. de cuves inox, de 3 ha de terrain. Des salariés, au nombre de 10 à 11 selon l’époque, assurent l’exécution des tâches. Pour l’ancien président, pas de doute : « L’UFAB est en capacité de proposer des produits haut de gamme. »

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