Pôle Universitaire de Segonzac : Sous le signe des relations internationales

31 janvier 2010

Site « délocalisé » de la faculté de Poitiers, le pôle universitaire de Segonzac délivre une formation en droit, gestion et commerce des spiritueux. Depuis sa création en 1987, 380 étudiants sont passés dans ses murs et obtenus leurs diplômes. La 22e année universitaire s’est ouverte le 4 novembre dernier à Segonzac, en présence de deux intervenants très tournés vers l’international, Lionel Lalagüe, chargé des relations internationales au département « affaires juridiques » du BNIC et Frédéric Dezauzier, président du CIEDV.

bureau_ciedv.jpgLa 21e promotion du pôle universitaire de Segonzac comptait dans ses rangs un étudiant marocain, deux étudiant(e) s russes, 2 étudiant(e) s chinoises. Sur des effectifs annuels d’une quinzaine de personnes, c’est dire le caractère résolument international de la formation. « Un œil au bout de la vigne, un œil au bout du monde » promettaient les deux fondateurs, Paul Hosteing et Pierre Hitier. Pari tenu. La petite cité des eaux-de-vie de Segonzac incarne à la fois cet ancrage dans le territoire et ce regard tourné vers l’extérieur propre aux régions d’appellation fortement exportatrices. L’université de droit de Poitiers l’a bien compris, qui avoue « le besoin d’être au contact des compétences bien particulières de la filière des spiritueux ». Elle-même est engagée dans un intense réseau de conventions internationales. A Segonzac, la faculté de Poitiers propose un double diplôme, le master professionnel en droit, gestion et commerce des spiritueux et le master professionnel en commerce international de l’IAE (Institut de l’administration des entreprises) de Poitiers. Parallèlement, le lycée agricole de l’Oisellerie a mis en place une licence pro « conseil juridique et développement technico-économique de la filière des vins et spiritueux », dont la première promotion vient de sortir. Cette formation bénéficie d’une gestion bicéphale entre le lycée agricole de l’Oisellerie et l’université de Poitiers (le diplôme est délivré sous l’autorité de cette dernière). Dans tous les cas, masters et licence pro prévoient l’intervention de professionnels du secteur à côté d’un enseignement plus académique. Ce partenariat avec le tissu économique, l’université de Poitiers le revendique : « Certaines choses gagnent à être transmises et non enseignées. C’est toute la richesse de l’expérience. Par ailleurs, nos étudiants profitent du soutien des sociétés de négoce en eaux-de-vie et spiritueux pour trouver des stages. » Le vice-président du Conseil général de la Charente, Jean-Pierre Denieul, a noté que le département de la Charente offrait un vaste éventail de formations. « Le Conseil général est un partenaire fidèle de l’enseignement supérieur. Il y consacre annuellement une enveloppe d’1,4 million d’€ alors que cette mission n’entre pas dans son domaine de compétences obligatoires. Mais, en tant qu’élus, nous considérons qu’il s’agit d’un moteur de création d’emplois. Souhaitons que la réforme des financements des collectivités territoriales ne remette pas en cause les investissements humains et financiers consentis. » Le doyen de la faculté de droit et de sciences sociales de l’université de Poitiers a déclaré « être tout à fait attentif aux propos tenus et partager l’inquiétude des élus ».

un pan de bric

Après la cérémonie d’ouverture solennelle de la 22e année universitaire du pôle de Segonzac, est venu le temps des interventions. Lionel Lalagüe, diplômé de Montesquieu IV (faculté de droit, sciences sociales et politiques de Bordeaux), a présenté un thème sur les opportunités et les contraintes du commerce des spiritueux sur les marchés émergents. Il a centré son propos sur les BRIC, groupe de pays composé du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine. Utilisé pour la première fois en 2001 par la banque Golden Sachs, l’acronyme désigne des pays qui se caractérisent par un fort développement et un poids dans l’économie mondiale. Quant au poids politique, il reste parfois en deçà de l’envergure économique. « Ces pays jouent un grand rôle dans le G 20, un rôle un peu moins important dans le G 8 mais à coup sûr, ils aspirent à une meilleure représentation, comme ils l’ont dit au sommet d’Ekaterinenbourg en juin 2009. »

Avec 198 millions d’habitants, le Brésil est le 6e pays le plus peuplé de la planète. En 2008, son PIB (Produit intérieur brut) s’est élevé à 193 milliards de $, ce qui l’a classé au 10e rang des économies mondiales (102e rang pour le revenu par habitant, équivalent à 10 200 $ par an). Très modérément touché par la crise, le Brésil fait partie des priorités françaises à l’export. Au printemps 2009, le Brésil a participé pour la première fois à Vinexpo, avec une grande réussite. Le marché du Cognac au Brésil occupe la 79e place. Autant dire qu’il y a du chemin à parcourir et des obstacles à franchir. Là-bas, le mot Cognac désigne toutes formes d’eau-de-vie de vin, y compris du « Cognac au gingembre ». Par ailleurs, les pays du Mercosur jouissent d’une fiscalité relativement discriminatoire.

En juillet 2009, la Russie comptait 140 millions d’habitants, ce qui en faisait le 10e pays le plus peuplé du monde. En 2008, son PIB a atteint 2 266 milliards. La Russie arrive au 7e rang des puissances mondiales. Mais de gros écarts entre les populations les plus aisées et les plus pauvres ramènent le pays au 73e rang mondial selon le critère du revenu par habitant. De 2006 à 2009, le marché du Cognac a rétrogradé de la 7e place à la 11e, avec une baisse importante des expéditions en vrac (de 22,8 % à 7,5 %). Avec 18 litres d’AP par an et par habitant, la Russie connaît une des plus importantes consommations de spiritueux au monde, en passe de devenir un fléau national. L’alcoolisme aurait tué 500 000 personnes l’an dernier en Russie. La production illégale d’alcool porterait sur plus de 30 % des volumes consommés et la part illégale du marché du Cognac représenterait environ 20 %. Les mafias locales s’emploient notamment à récupérer et remplir frauduleusement d’authentiques bouteilles de Cognac, avec les problèmes d’intoxication à la clé. Pour lutter contre l’alcoolisme, le gouvernement Medevedev a instauré dans les grandes villes un « couvre-feu alcool ». Dans un contexte de crise économique, la part des produits locaux augmente par rapport aux produits importés et leur qualité a tendance à progresser.

Une population d’1,166 milliard d’habitants fait de l’Inde le 2e pays le plus dense de la planète. Son PIB frise les 300 milliards de $. Si l’Inde arrive au 5e rang des puissances économiques mondiales, elle ne se classe qu’à la 166e place en terme de revenu par habitant (2 900 $ par habitant et par an). Il n’empêche ! La jeunesse de sa population – la moitié a moins de 25 ans – en fait l’un des pays les plus prometteurs au monde, en dépit du protectionnisme économique (très fort niveau de taxes) et du régionalisme qui caractérise le pays. Les experts parlent d’un délai de 15 ou 20 ans pour voir s’abaisser les barrières douanières. Si les professionnels du Cognac et des autres spiritueux gratifient l’Inde d’un très fort potentiel, la patience sera de rigueur. Pour l’instant, le marché du Cognac en Inde est infinitésimal – 200 hl AP par an, essentiellement consommés dans les grands hôtels et restaurants – mais tous les groupes de spiritueux sont en veille et gardent le marché en ligne de mire.

Champion toute catégorie, la Chine est à la fois le pays le plus peuplé au monde – 1,331 milliard d’habitants en juillet 2009 – et l’une des principales puissances économiques mondiales. Avec un PIB de 7 733 milliards de $, elle occupe la troisième place. Bien évidemment, son revenu par habitant n’est que de 6 000 $ (133e rang) mais tout est relatif. La première place pour le revenu par tête d’habitant revient… au Luxembourg. Sur le troisième trimestre 2009, la Chine a enregistré une progression de son PIB de 8,9 %, « ce qui laisse rêveur » a souligné L. Lalagüe. Le marché des vins et spiritueux en Chine se révèle très porteur, auprès de la classe moyenne urbaine. En valeur, le marché chinois du Cognac arrive dorénavant au 1er rang (3e rang en volume et même 2e rang si on consolide ses chiffres avec la plate-forme de Singapour). Indéniable vecteur de croissance pour le Cognac, la Chine reste tout sauf un marché facile. Le pays vient d’adopter une directive emballage qui va poser de nouvelles contraintes aux exporteurs (allégement…).

Après l’exposé très documenté du juriste Lionel Lalagüe qui, outre ces aspects chiffrés, fourmillait d’informations réglementaires et douanières, Frédéric Dezauzier, président du CIEDV, avait souhaité créer la rupture. Son objectif ? Donner « à voir et à sentir » son pays d’adoption, l’Inde. Président du CIEDV depuis environ six mois, cet homme de Charente-Maritime (il vit à Saint-Thomas-de-Conac, sur les bords de la Gironde), passe à peu près la moitié de son temps en Inde, comme consultant ou, préfère-t-il dire, « comme assistant technique au développement des vins et spiritueux en Inde ». De ce pays si complexe et foisonnant, il a voulu livrer quelques clés de compréhension, sur un mode sensible et imagé. Un bol d’air frais (ou d’air chaud) particulièrement apprécié de l’assistance, peu habituée à ces plongées dans un univers d’odeurs, de saveurs, de coutumes et de religions.

« L’Inde, a-t-il dit, ressemble à son animal emblématique, l’éléphant. Le continent se lève, commence à courir, prend de la vitesse et devient très difficile à rattraper. L’Inde, c’est 7,3 % de croissance annuelle, un pays complexe constitué de 28 Etats, de 300 millions de divinités. C’est plus d’un milliard d’habitants qui parlent 29 langues, 600 à 700 dialectes. Bon courage pour les communicants ! L’Inde, ce n’est pas un pays où l’on va en se disant « je vais vendre ». Rien ne fonctionne comme vous le pensez. Il y a des clés pour rentrer en Inde, des clés qui sont adaptées à des segments de marchés. L’image du train reflète assez bien la société indienne. Vous avez la première classe avec l’air conditionné. Le top ! Puis la seconde classe avec l’option couchette. En 3e classe vous pouvez vous asseoir et en quatrième classe, vous êtes installé sur des banquettes en bois. Bien sûr les compartiments symbolisent le système des castes et la hiérarchie sociale associée mais, paradoxalement, tout bouge, rien n’est figé. En ce qui concerne les clés d’accès à l’Inde, il y a bien sûr la langue. L’anglais est indispensable. Naturellement, tout le monde ne parle pas anglais et même assez peu de gens le parlent. Mais si vous ne maîtrisez pas correctement la langue, vous vous attirerez toujours la réponse « no problem sir », qui est une autre manière de vous ignorer. Car le non n’existe pas en Inde. Une autre clé d’accès est le respect de la hiérarchie, fondé sur le patriarcat. Dans une université indienne, les étudiants se lèvent quand le professeur entre et ne commencent à parler que quand ils en reçoivent le signal. Ce respect confère une force considérable aux Indiens. D’ailleurs comment ne pas respecter le protocole établi dans une société qui compte 1,2 milliard d’habitants ? Cette rigueur est nécessaire, indispensable.

En Inde, à la naissance, tout le monde ne démarre pas avec les mêmes atouts. Ou vous avez de la chance, ou vous n’en avez pas. Et si vous n’avez pas de chance, c’est que vous payez pour une vie antérieure. L’Indien « qui n’a pas de chance » va mettre tout en œuvre pour réussir et progresser dans la société car, en Inde, vous n’êtes pas mise sous perfusion.

Le système des castes cloisonne les emplois. Le milieu de l’alcool est tenu par une caste et pas par une autre. Vous avez intérêt à vous renseigner et « savoir où vous mettez les pieds ».

En Inde, la dimension temps s’apprécie différemment qu’en Europe. Les Indiens nous disent « vous, vous avez la montre, nous, nous avons le temps ». D’une certaine façon, il faut se calquer, se noyer dans ce temps long. S’armer de patience et avoir le sens des convenances. Votre rendez-vous a 5 heures de retard. Vous croyez que tout est perdu. La personne arrive et tout se remet d’aplomb. A l’inverse, votre hôte peut débouler avec 6 heures d’avance, cravaté, rasé de frais. Vous le recevez en pyjama – « no problem sir ».

C’est un euphémisme de dire que religion et spiritualité sont extrêmement importantes en Inde. Il n’y a pas mieux pour « planter » un marché que mal se comporter à l’égard des divinités. A la campagne, vous vous approchez du feu sans y avoir été invité. Vous insultez les dieux. L’attitude à tenir consiste à rester dans son coin et observer la manière de faire des autres. Les Indiens sont des gens extrêmement ouverts aux choses de l’esprit. C’est vraiment un plaisir de parler avec eux. Si vous êtes mariés, avez des enfants, si votre vie est « droite », vous marquerez des points.

Les différences régionales sont énormes. A vingt kilomètres de distance, vous tombez dans un autre monde. La façon d’aborder les affaires s’en ressentira même si, en Inde, « tout se paie ». L’accès au marché n’est pas gratuit. Vous payez toujours des « faux frais ».

On ne « prend » pas un marché en Inde. On négocie, apprend à faire des concessions. C’est toujours la vision long terme qui l’emporte. On commence à marquer des points quand on dit aux Indiens : « Je veux collaborer avec vous, produire avec vous. »

 Deux indiens dans la Ville
A l’invitation du CIEDV, deux Indiens ont participé à l’ouverture solennelle de l’année universitaire du site de Segonzac. Tous les deux appartiennent à VSI (Vasantdada Sugar Institute), une importante structure de recherche et d’enseignement autour du sucre de canne et de la distillation d’alcool à partir de la mélasse et du grain. Etaient présents le directeur général de VSI (photo) ainsi qu’un maître de recherche de l’Institut indien. Au-delà du renforcement des liens avec le CIEDV (voir article sur Frédéric Dezauzier), leurs déplacements pourraient se doubler d’un intérêt pratique. En quelques années, l’Inde est devenu producteur de vin et de raisins de table. Mais tout ne se vend pas. S’exprime un besoin de distillation des excédents. Le savoir-faire régional en matière de distillation d’alcool de vin (pour les brandies) pourrait être le bienvenu. « Il y a une très belle carte à jouer » estime le président du CIEDV.

 

 

 

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