Maladie Du Bois : Constat Alarmant Et Pistes De Recherches

27 février 2009

Cinq ans après l’arrêt de l’utilisation de l’arsénite de soude, comment a évolué la pression de maladies du bois dans le vignoble de Cognac ? Les résultats de l’observatoire national mis en place depuis 2003 attestent d’une forte présence d’eutypiose et d’une augmentation des niveaux d’infestation d’esca-BDA. L’expression de ces maladies dans le vignoble de Cognac et dans la plupart des régions viticoles française peut être qualifiée d’inquiétante. Les professionnels se sont mobilisés depuis quelques années et des travaux de recherches beaucoup plus importants sont engagés. On peut penser qu’à moyen terme le capital scientifique acquis va permettre de trouver des moyens de lutte efficaces. La perspective d’un traitement chimique contre l’eutypiose, l’esca-BDA ne verra pas le jour avant les années 2010, mais toute la communauté technique s’est investie sur le sujet et cela constitue un espoir pour l’avenir des vignobles !

 

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Des symptômes d’eutypiose.

Les maladies du bois, l’eutypiose, l’esca et le BDA, représentent un danger latent pour la pérennité des vignobles et depuis l’interdiction de l’utilisation de l’arsénite de soude en 2001, un observatoire national de leur développement a été mis en place pour quantifier précisément leur degré de nuisibilité dans les différentes régions viticoles françaises. Dans chaque vignoble, les techniciens ont engagé une démarche de suivi annuel d’évolution des symptômes dans un réseau de parcelles identifiées. Ce travail devra se poursuivre au moins pendant trois ou quatre ans encore avant de pouvoir en tirer de véritables conclusions. En Charentes, l’antenne régionale du SRPV de Cognac, associée aux techniciens de la FREDON, de la Station Viticole du BNIC, des Chambres d’agriculture de Charente et de Charente-Maritime, et de la FD Ceta, ont construit un réseau d’observation qui est suivi depuis 2003. Les deux premières années, 46 parcelles réparties dans l’ensemble de la région délimitée ont été suivies et en 2005 cet échantillon a été ramené à 29 parcelles, suite au désengagement de la Station Viticole (par manque de disponibilité humaine au moment des notations). L’observatoire reste tout de même tout à fait représentatif de la région délimitée puisque plus de 12 000 ceps font l’objet de notations. Le cycle de développement épidémique des maladies du bois s’étalant sur une très longue période (7 à 10 ans) oblige à une certaine prudence après seulement trois années de recul, d’autant que sur ces millésimes la climatologie a été contrastée. L’expérience d’expérimentations antérieures sur l’observation des symptômes d’eutypiose et d’esca tend à prouver que ce n’est qu’au bout de 5 voire de 10 ans que les techniciens sont en mesure de pouvoir interpréter les résultats. Or, à l’origine, l’observatoire avait été mis en place pour une durée de 3 ans, mais déjà le travail va se poursuivre sur une durée de 5 ans et probablement plus pour justement tenir compte de la lenteur des cycles de développement de ces maladies.

L’ugni blanc en Charentes est sensible aux maladies du bois

Le vignoble de Cognac est historiquement très touché par le développement de l’eutypiose et de l’esca-BDA, et ce n’est pas un hasard si l’inquiétude des viticulteurs et des techniciens a franchi une étape supplémentaire depuis quelques années. En effet, le fait de ne plus disposer de moyens de lutte chimique pour « bloquer » le développement des maladies du bois allait-il créer une nette recrudescence de l’expression des symptômes ? Le pouvoir de nuisibilité de l’esca et de l’eutypiose est une réalité à laquelle les viticulteurs sont confrontés de longue date. Cela fait près de 25 ans que la communauté technique régionale n’a cessé de se mobiliser pour sensibiliser les viticulteurs vis-à-vis de la gravité de ces maladies. Au milieu des années 80, de fortes expressions de symptômes avaient fait déjà naître de fortes craintes pour la pérennité de l’Ugni blanc. La mise en œuvre de mesures prophylactiques associées au développement des traitements d’hiver (avec des panneaux récupérateurs et de façon très régulière dans les parcelles) durant la décennie 90 avait permis de stabiliser la situation sans pour autant éradiquer la présence des maladies. Le vignoble de Cognac s’était donné les moyens de contenir et de limiter l’expansion d’un mal incurable, mais cet équilibre fragile n’allait-il pas être remis en cause avec l’arrêt de l’utilisation de l’arsénite de sodium ? Cette réflexion, beaucoup de viticulteurs dans d’autres régions viticoles l’ont aussi eue et la bonne mobilisation des professionnels auprès des services du ministère de l’Agriculture a débouché sur la mise en œuvre de l’observatoire maladies du bois pour une durée de cinq années. Dans le vignoble de Cognac, la mise en place du réseau et des méthodes d’observation a été rapide compte tenu de l’expérience des techniciens régionaux dans ce domaine. Depuis 2003, les ingénieurs de l’antenne SRPV de Cognac réalisent la synthèse des observations du réseau et les trois premières années de résultats dressent un tableau assez noir de la situation. L’Ugni blanc, dans le contexte de production du vignoble de Cognac, extériorise une grande sensibilité aux maladies du bois.

Des effets millésimes à relier à la climatologie

M. Patrice Rétaud, du SRPV de Cognac, a effectué une synthèse des trois années de notations et les premières tendances confirment la forte implantation des maladies du bois dans la région. On constate des effets millésimes propices certaines années à l’esca-BDA et d’autres à l’eutypiose qui sont à relier à des séquences climatiques souvent marquées à des périodes clés du cycle végétatif. L’extériorisation des symptômes est toujours la conséquence d’une émission de toxines dont la synthèse est stimulée par un contexte climatique particulier à un moment donné. Un climat humide et froid en avril et en mai est favorable à la production de toxines et à l’apparition de symptômes d’eutypiose. L’expression de symptômes dit lents d’esca et de BDA précoce courant juin et début juillet reste encore difficile à relier à un contexte climatique particulier. Par contre, les symptômes de plein été de type « apoplexie » sont en général consécutifs à des périodes de fortes chaleurs et des sécheresses estivales. La dégradation des tissus du bois limite le niveau de circulation de la sève, ce qui ne perturbe pas trop le développement végétatif tant que les conditions climatiques restent normales. Par contre, en période de forte chaleur, l’évaporation beaucoup plus importante de la surface foliaire accentue les besoins en eau qui ne sont pas satisfaits en raison de l’insuffisance de fonctionnalité des vaisseaux de transport. Cela entraîne un phénomène de rupture d’alimentation de sève se matérialisant par un flétrissement brutal de toute la surface foliaire : l’apoplexie.

Des niveaux de Symptômes d’eutypiose autour de 20 %

La climatologie de l’année 2003, marquée par une très faible pluviométrie et des niveaux de températures nettement au-dessus de la moyenne durant les mois de mars, avril et mai, était à priori peu favorable à l’expression de symptômes d’eutypiose et pourtant 19,9 % des ceps en ont extériorisé. Ce chiffre moyen très élevé d’expression de la maladie n’est pas réellement une surprise et a permis à notre région de « décrocher » le titre peu enviable de champion de France de l’eutypiose. En 2004, le printemps plus contrasté, avec un mois d’avril arrosé et un mois de mai sec, semblait beaucoup plus favorable à la production de toxine et finalement le pourcentage de ceps atteints est de 20 % avec tout de même une proportion de symptôme forts plus importante qu’en 2003. En 2005, le printemps particulièrement sec et ensoleillé aurait dû être peu propice à l’expression de la maladie, mais les résultats des notations font état d’une nouvelle progression de l’infestation qui atteint 20,7 %. Il est tout à fait notable d’observer l’année dernière une diminution des symptômes forts au profit d’un niveau d’expression faible. Les chiffres moyens d’implantation de l’eutypiose dans les parcelles d’Ugni blanc constituent un record national qui suscite de véritables inquiétudes car le champignon Eutypa lata est aussi un précurseur de l’esca. L’analyse plus détaillée des résultats des observations 2005 met en évidence de fortes disparités parcellaires qui localement permettent soit de se montrer plus optimiste soit au contraire d’être très pessimiste.

Sur les 26 parcelles de l’observatoire Charentes, seulement 3 sont infestées à moins de 5 % alors que ce niveau correspond au taux d’attaque moyen dans l’ensemble des vignobles français. Par contre, 9 parcelles présentent un taux d’attaque compris entre 10 et 20 % et 12 sites sont touchés à plus de 20 %. Les notations sur les trois années avec une présence de symptômes moyens autour de 20 % ne comptabilisent pas le cumul des souches infestées entre 2003 et 2005, mais M. P. Rétaud tient sur ce sujet un discours réaliste : « Dans le protocole de notations défini avec nos collègues des autres régions viticoles, le calcul du cumul pluriannuel de souches porteuses de la maladie n’a pas été retenu pour l’instant. Néanmoins, l’expérience de plusieurs suivis régionaux de longues durées nous laisse penser que dans les parcelles d’Ugni blanc en Charentes plus d’un cep sur deux est porteur de la maladie.

L’esca BDA se développe régulièrement

Le niveau d’expression des symptômes d’esca et de BDA depuis 2003 n’atteint pas les records de l’eutypiose et la situation moins « dramatique » reste tout de même préoccupante pour l’avenir. La séquence d’observations de trois années est trop courte pour permettre aux techniciens de relier l’augmentation d’expressions des symptômes soit à un contexte climatique favorable, soit à une montée en puissance de la maladie dans le vignoble qui serait la conséquence directe de l’arrêt des traitements à l’arsénite de soude. Cinq ans après l’arrêt des traitements d’hiver, on peut considérer que l’impact du passé de protection à l’arsénite de soude dans les parcelles est désormais néant. Le taux moyen d’attaque d’esca et de BDA est passé de 2,6 % en 2003 à 4,4 % en 2004 et 4,7 % en 2005. Le niveau record de 19 % a été atteint dans deux parcelles avec une forte proportion de symptômes lents. La variabilité des taux d’infestation d’une parcelle à une autre est importante mais globalement les sites présentant de forts symptômes en 2005 en ont extériorisé aussi les années précédentes. Les plus fortes variabilités d’une année à l’autre concernent les symptômes lents, ce qui laisse penser que le taux de souches porteuses de la maladie doit être nettement supérieur au niveau moyen d’expression de 4,7 %. M. Patrice Rétaud nous indiquait que d’autres expérimentations, des suivis de parcelles sur plus de 5 ans avaient mis en évidence un nombre de pieds porteurs de l’esca-BDA supérieur à 20 %.

Le taux de mortalité et les interventions de rajeunissement

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Des symptômes d’esca.

Dans l’observatoire, les techniciens comptabilisent la proportion de pieds morts ou absents, ce qui atteste aussi partiellement de l’implantation des maladies du bois dans les parcelles. Le fait de remplacer les souches mortes dans les parcelles est un sujet dont l’intérêt ne fait pas l’unanimité au sein des viticulteurs. Certains considèrent cet investissement rentable pour faire durer leur plantation bien au-delà de leur durée d’amortissement comptable. D’autres, qui jugent les travaux d’entreplantation et de recépage trop lourds à réaliser et le taux de réussite des jeunes ceps aléatoire, préfèrent renouveler plus régulièrement leurs plantations quand celles-ci ont atteint un taux de manquants pénalisant leur productivité. Ces deux types de comportements se retrouvent dans le réseau de parcelles de l’observatoire Charentes puisque le taux de ceps morts et absents se situe en moyenne autour de 4,5 % au cours des trois dernières années. Ce chiffre cache bien sûr de fortes disparités liées à l’âge des parcelles et à leur niveau d’entretien. Le niveau record atteint 27 % dans une parcelle de vigne à 2 m plantée en 1971. Cette notion de mortalité doit être reliée à la proportion de pieds remplacés (par entreplantation, recépage ou provignage) qui en moyenne se situe entre 1,5 à 1,6 %. Le travail d’entretien du capital souches des vignes est réalisé de façon hétérogène et environ 30 à 40 % des parcelles du réseau ne font l’objet d’aucune démarche de rajeunissement. En 2005, 3 sites présentaient un taux de ceps morts ou absents supérieur à 20 % et à l’inverse, 5 parcelles (sur 26 au total) ont fait l’objet d’intervention de rénovation nettement supérieure à la moyenne.

Une situation alarmante pas suffisamment anticipée sur le plan scientifique

Même si les techniciens considèrent que les trois premières années d’observations sont insuffisantes pour pouvoir en tirer des conclusions, la situation du vignoble charentais est préoccupante. Les données chiffrées confirment ce que tous les professionnels avisés de la région avaient pressenti : « Le vignoble de Cognac est malheureusement triple champion de France de l’eutypiose et la pression d’esca-BDA ascendante suscite de véritables inquiétudes. » En effet, les techniciens ne cachent pas que l’interaction eutypiose-esca est un sujet de préoccupation soulevant beaucoup d’interrogations. P. Rétaud tient sur ce sujet un discours lucide : « Comme l’Eutypa lata est un des champignons précurseurs de l’esca, la liaison entre ces deux maladies nous amène à nous interroger et à envisager différents axes de réflexion dans l’avenir. Tout d’abord dans dix ans, l’esca va-t-il continuer à se développer et si c’est le cas, quelle va en être la conséquence sur le plan de la mortalité ? Ensuite, certains techniciens se demandent s’il n’existe pas un phénomène d’antagonisme entre l’expression des symptômes d’eutypiose et d’esca puisque l’on voit rarement les deux maladies s’exprimer en même temps sur les souches ? La liaison entre les deux maladies joue-t-elle un rôle aussi néfaste et cumulatif vis-à-vis de la pérennité des souches ? »

Les observations réalisées dans la région dans le courant des années 80 faisaient déjà état d’une situation très inquiétante et il est bien difficile de dire si la situation est beaucoup plus alarmante aujourd’hui ? Les notations réalisées à l’époque par les techniciens révélaient des niveaux d’infestation très préoccupants, mais aujourd’hui la mise en place de l’observatoire apporte sûrement une vision plus représentative de la situation dans l’ensemble de l’aire de production. Actuellement, le manque d’acquis scientifiques sur la connaissance de la biologie et du cycle épidémique des maladies du bois ne permet pas de répondre à toutes ces questions. Or, le constat de la situation en Charentes est particulièrement inquiétant car une souche sur deux serait porteuse de l’eutypiose et une sur quatre serait colonisée par l’esca-BDA. Contrairement à des parasites comme le mildiou, oïdium ou le botrytis, les grandes firmes d’agrochimie n’ont jamais investi sur les maladies du bois car la perspective de pouvoir trouver rapidement un moyen de lutte chimique paraissait très incertaine. Des équipes de chercheurs ont bien sûr travaillé sur l’eutypiose et l’esca depuis 25 ans mais avec des moyens trop limités pour être en mesure de proposer une réponse technique globale à la fois préventive et curative. La profession et les industriels de l’agrochimie ne s’étaient jusqu’à présent pas réellement mobilisés autour du complexe des maladies des bois dont le cycle de développement est très long. Même dans les régions viticoles les plus concernées par ces maladies, les responsables viticoles ont trop longtemps sous-estimé leur potentiel de nuisibilité, d’autant que les traitements à l’arsénite de soude permettaient de stabiliser la situation. Quand, à l’automne 2001, l’interdiction d’utiliser l’arsénite de sodium (« qui planait depuis plusieurs années ») a été effective, l’eutypiose, l’esca et le BDA sont devenus des préoccupations de première importance dans toutes les régions viticoles françaises.

Des maladies qui s’apparentent à des dépérissements forestiers

Au début de l’année 2002, la mobilisation des professionnels et des techniciens sur les maladies du bois a débouché sur un inventaire des connaissances scientifiques qui s’est révélé bien maigre par rapport aux acquis sur les principales maladies cryptogamiques de la vigne. Le sérieux des acquis scientifiques existant a permis de construire des actions de recherche concertées prenant en compte les spécificités des maladies du bois et dans un article scientifique paru dans la revue Phytoma de novembre 2005 (1), les auteurs apportent des explications sur ce sujet : « Les maladies du bois doivent être considérées comme des phénomènes à causes multiples demandant une approche globale de la plante dans son environnement. Comme pour les dépérissements forestiers, l’identification et la hiérarchisation des facteurs liés, d’une part, aux champignons pathogènes et aux cépages, et, d’autre part, aux éléments extérieurs, la pédo-climatologie et les techniques culturales, sont des phases incontournables. Les maladies du bois apparaissent de plus en plus comme des maladies d’équilibre pour lesquelles il convient d’identifier les paramètres entraînant un déséquilibre du système conduisant à l’expression des symptômes. » Actuellement, les seuls moyens de lutte contre les maladies du bois sont des mesures prophylactiques qui peuvent être complétées pour l’eutypiose par une protection chimique préventive des plaies de taille par un badigeonnage de la spécialité homologuée l’Escudo (carbendazime + fludilazole). Cette dernière intervention n’est pratiquement jamais réalisée (même dans les jeunes plantations) compte tenu de la lourdeur du travail que nécessite son application. La dureté du contexte économique sur les propriétés oblige les exploitants à réduire leur coût de production et tout particulièrement leur temps de travaux en hiver (forte demande de main-d’œuvre). Aussi le fait de passer 5, 10 ou 15 heures par ha supplémentaire pour mettre en œuvre des démarches de prophylaxie n’est plus économiquement accessible à la majorité des domaines viticoles. Les viticulteurs attendent qu’on leur propose des démarches plus « mécanisées » comme la réalisation d’une protection chimique par pulvérisation préventive et curative. Depuis 2002, la communauté technique s’est littéralement mobilisée pour faire avancer le dossier maladies du bois qui est devenu une préoccupation nationale, mais le chantier est énorme. La meilleure connaissance des cycles biologiques et épidémiques de ces maladies représente un enjeu majeur pour pouvoir s’intéresser ultérieurement aux aspects concernant la lutte.

Un Investissement conséquent dans la recherche depuis le début des années 2000

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Des symptômes de BDA.

Les chercheurs et les professionnels en sont arrivés à la conclusion qu’il fallait « investir » dans des travaux de recherche sur les connaissances biologiques des maladies du bois afin de connaître les points faibles des champignons et depuis maintenant 5 ans, cette véritable volonté « de mettre les bouchées doubles » s’est concrétisée dans les faits. Cependant, « le chantier » est multiple car, d’une part, les agents responsables de ces maladies sont un complexe de champignons (ce qui complique les approches biologiques) et, d’autre part, les dégâts sont concentrés dans les tissus ligneux (difficiles à explorer). M. Philippe Larignon, de l’ITV (ancien chercheur au sein de l’équipe de Mme Bernadette Dubos à l’INRA de Bordeaux), qui est devenu le coordinateur national des recherches sur les maladies du bois, observe depuis 4 à 5 ans un net développement des travaux de recherche sur l’eutypiose et surtout l’esca. La petite équipe de l’unié mixte ENITAB-INRA à Bordeaux (animée aujourd’hui par Mme Lucia Gudrin Dubrema et M. Pascal Lecomte) n’est plus la seule à travailler sur le sujet en France. L’ITV et le CNRS de Poitiers développent des actions de recherches coordonnées avec le soutien financier de la filière viticole (Onivins, ITV, interprofessions et acteurs privés). M. Ph. Larignon a beaucoup travaillé ces dernières années sur l’esca et il est arrivé à mettre en évidence que deux champignons pionniers de l’esca (le Phaeomoniella clamydospora et le Phaeoacremonium aleophilum aleophilum) avaient la capacité à se conserver dans les bois (de greffons et porte-greffes) durant les interventions de production des plants de vignes. Apparemment, c’est pendant les phases de réhydratation des bois avant le greffage et ensuite durant la stratification que les risques de contaminations seraient les plus importants. Cette étude, réalisée en pleine transparence avec des acteurs de la filière bois et plants de vigne dans le Midi de la France, intègre un volet pour remédier à ce problème. L’enjeu est simple : pour éviter tout risque de contamination de la maladie au niveau des bois et plants de vigne, de nouvelles méthodes de désinfection sont à l’étude. Le fait que les bois destinés à la production puissent être porteurs de champignons responsables de l’esca constitue une avancée scientifique importante, d’autant qu’il a été démontré depuis longtemps l’inverse au niveau de l’eutypiose.

Beaucoup de recherches en cours qui sont bien coordonnées

Le développement récent des recherches fondamentales au niveau de l’eutypiose et de l’esca est conduit en partie au niveau du laboratoire de biochimie et de physiologie végétale du CNRS de Poitiers. Cet organisme s’est intéressé aux maladies du bois depuis le milieu des années 90, mais les moyens investis étaient au départ très limités. Ce n’est qu’à partir de 1999-2000 que les équipes du CNRS ont pu bénéficier de moyens financiers plus importants, ce qui a permis de constituer des équipes de recherches à temps plein. M. Ph. Larignon considère que les quatre thèses en cours sur l’eutypiose et l’esca au CNRS de Poitiers sont en mesure de faire progresser les connaissances à la fois sur les aspects biologiques et les perspectives de lutte. Un financement ANVAR durant les années 2003 et 2004 a permis de lancer un programme de recherche consacré aux aspects biologiques de l’eutypiose. M. Stéphane Octave, le jeune chercheur ayant conduit cette étude, a mis au point un diagnostic de détection rapide (par immunologie) de la présence du champignon dans les souches. L’utilisation de ce kit de diagnostic se fait en prélevant de la sève et le résultat est immédiat. Au laboratoire, l’intérêt de cette découverte a été confirmé mais le souhait des chercheurs était aussi de la valider au champ. Le CIVB (le Comité interprofessionnel des vins de Bordeaux) finance la deuxième phase d’étude au champ de M. S. Octave qui a pris ses fonctions (pour 2005 et 2006) récemment au sein de l’équipe ITV d’Aquitaine à Blanquefort. Le travail de M. S. Octave sera de valider le diagnostic au champ sur les cépages d’Aquitaine et l’Ugni blanc. La finalité d’ici deux ans sera de disposer d’un outil de diagnostic fiable pour les techniciens et les viticulteurs afin de pouvoir identifier très rapidement dans les parcelles les pieds sains de ceux qui sont porteurs du champignon Eutypa lata (même s’ils n’extériorisent pas de symptômes). Une deuxième thèse, financée par l’ITV, l’ONIVINS, INTERHONE et le CIVC, a été commencée en 2003 et se terminera à la fin 2006.

L’expérience du CNRS de Poitiers au niveau des maladies du bois

Le jeune chercheur M. Cyril Jousse consacre ses travaux à la meilleure connaissance des mécanismes de transfert des composés dans la plante (étant donné l’obligation d’aller « attaquer » les champignons au cœur du bois) et à l’évaluation de l’efficacité de certains produits (des dérivés de molécules chimiques et des substances ayant un effet SDN) sur les champignons responsables de l’esca. Un autre partenariat a été construit pour trois ans entre le CNRS de Poitiers et le BNIC pour financer un travail de thèse sur d’autres aspects de recherche fondamentale concernant l’esca. M. Gabriel Robelin, du laboratoire de biochimie et de physiologie végétale du CNRS de Poitiers, encadre une jeune chercheuse, Mlle Estelle Luini, dont le travail a commencé à l’automne 2004 et va se poursuivre jusqu’en 2007.

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Une souche recépée.

Le premier volet du travail consacré à l’étude de la biologie des deux champignons pionniers (les plus fréquemment rencontrés) de l’esca et aux mécanismes de toxicité générant l’expression des symptômes représente une phase incontournable avant de pouvoir envisager de s’intéresser à la recherche de moyens de lutte chimique. La finalité de ce travail sera de mettre au point un diagnostic de détection rapide de la présence des deux champignons pionniers dans les souches. M. G. Robelin considère que la collaboration avec les équipes de la Station Viticole du BNIC est fructueuse car elle permet quasiment de pouvoir valider les avancées scientifiques sur le terrain dans des délais plus rapides. De son côté, M. Gérald Ferrari, l’ingénieur responsable des expérimentations au sein de la Station Viticole du BNIC, qui a en charge le suivi du dossier scientifique avec le CNRS, reste très discret sur les conclusions de ce premier volet d’étude. Néanmoins, les résultats ont dû être assez encourageants puisque Mlle E. Luini a pu engager une seconde phase de travaux consacrée à la recherche de moyens de lutte chimique préventifs et peut-être curatifs.

L’originalité de ce travail repose sur le fait que tous les produits testés sont des molécules dérivées de substances naturelles, des champignons antagonistes, des éliciteurs et des inhibiteurs des champignons. Les molécules ayant un effet éliciteur provoquent au sein de la plante des réactions de défenses aboutissant à la synthèse de substances antifongiques qui possèdent sûrement une aptitude à être véhiculées par systémie bien supérieure à d’autres produits exogènes. Sans être pessimiste, M. G. Robelin considère que les démarches de recherche de produits de lutte chimique sont complexes car plusieurs champignons sont responsables du développement de l’esca. L’état actuel d’avancement des connaissances privilégie la piste de l’association de plusieurs molécules pour obtenir des effets de synergie vis-à-vis du complexe de champignons, mais pour l’instant la concrétisation de ces travaux ne peut pas être envisagée avant une dizaine d’années.

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M. Patrice Rétaud, du SRPV de Cognac.

Une troisième thèse complémentaire aux deux autres actions de recherches est actuellement financée par la société CLS Cointreau (le Cognac Rémy Martin). Le jeune étudiant chargé de cette étude, M. Christophe Valteau, encadré par Mme Fleurat Leffart, du laboratoire de biochimie et de physiologie végétale du CNRS de Poitiers, va travailler sur tous les aspects concernant la plante et particulièrement l’étude des réactions aux attaques des champignons pionniers responsables de l’esca. Un autre volet de recherches sera consacré à la meilleure compréhension des mécanismes de systémie et de transport de certains composés des voies aériennes vers le cœur des souches, et notamment les tissus ligneux où sont installés les champignons. La thèse commencée en 2005 se terminera en 2007 et M. Bernard Vessot, le responsable des vignobles Rémy Martin qui a en charge ce dossier, n’a laissé filtrer aucune information sur l’état d’avancement des connaissances. Depuis la fin des années 90, les maladies du bois sont devenues une préoccupation concernant de nombreuses régions viticoles en Europe et dans le monde, et cela a entraîné une multiplication des actions de recherches à l’étranger. En Californie, en Australie, en Afrique du Sud, en Suisse, en Nouvelle-Zélande, en Allemagne et en Italie, des équipes de recherches travaillent sur l’esca et l’eutypiose en bénéficiant parfois de moyens conséquents (surtout en Australie et aux États-Unis). Des échanges scientifiques dans le cadre de congrès internationaux sur les maladies du bois ont lieu régulièrement et cela atteste de l’importance de ce nouveau centre d’intérêt.

Une perspective de traitements chimiques mais pas avant une dizaine d’années

Indéniablement, toute cette mobilisation de moyens va porter ses fruits mais dans un délai qu’il est bien difficile de préciser. M. Ph. Larignon tient un discours réaliste sur le sujet : « Les chercheurs ont bien pris conscience des attentes des viticulteurs vis-à-vis d’une protection chimique, mais sans présumer de l’évolution des connaissances cette perspective ne débouchera pas avant 10 ans. Par ailleurs, les futures approches de traitements ne se substitueront pas à de l’arsénite de soude sur le plan de l’efficacité. La piste des produits ayant une efficacité préventive est aujourd’hui privilégiée par plusieurs équipes de recherche alors que la découverte de produits ayant une efficacité curative ou stabilisant l’évolution des maladies semble beaucoup plus lointaine. Par contre, la plantation de matériel végétal sain constitue un objectif accessible à moyen terme. La spécificité des réflexions scientifiques visant à mettre au point une lutte chimique contre l’eutypiose, l’esca et le BDA est liée au fait, d’une part, qu’il faut rechercher des molécules ayant la capacité à migrer au cœur des tissus ligneux et, d’autre part, qu’il faudra peut-être créer des nouveaux systèmes d’application des produits. En effet, la durée de réceptivité des souches en hiver et durant le cycle végétatif aux différents champignons responsables des maladies complique sérieusement les choses pour choisir et mettre au point des méthodes d’application des produits fonctionnelles. Le fait de trouver des molécules efficaces constitue déjà un challenge, mais leur positionnement et leur transport dans les zones de souches où sont localisés les champignons à détruire est un projet tout aussi ambitieux et indissociable. Faudra-t-il envisager des démarches de protection des plaies de taille rationnelles ? L’application de produits en pulvérisation en sève ascendante ou descendante ne doivent-elles pas être envisagées ? La lutte chimique ne reposera-t-elle pas sur une association d’interventions chimiques et prophylactiques ? Toutes ces réflexions montrent à quel point les perspectives de lutte sont complexes à mettre en œuvre, mais la mobilisation des moyens scientifiques va un jour ou l’autre porter ses fruits. »

 

Bibliographie :

– M. Patrice Rétaud, du SRPV de Cognac.
– M. Jacques Grosman, expert vigne au SNPV.
– Article de la revue Phytoma, « L’après arsénite », paru en novembre 2005.
– M. Philippe Larignon, l’expert maladies du bois de l’ITV.
– L’équipe du laboratoire de biochimie et de physiologie végétale du CNRS de Poitiers.
– M. Gérald Ferrari, de la Station Viticole du BNIC.
– M. Bernard Espiot, responsable des Domaines Rémy Martin.

La collecte des stocks d’arsénite de soude prévue en fin d’année

Le devenir des stocks d’arsénite de soude détenu par les viticulteurs et les distributeurs depuis l’hiver 2001 semble en voie de règlement. De source bien informée, il semble que le ministère de l’Agriculture aurait débloqué des moyens financiers suffisants pour assurer la collecte de toutes les spécialités commerciales d’arsénite de soude d’ici la fin de l’année 2006. Cette démarche souhaitée par tous les acteurs de la filière depuis cinq ans serait gérée par la filière ADIVALOR qui va fixer d’ici la fin de l’année des points de collecte agréés dans chaque département. A priori, les produits une fois collectés ne seraient pas détruits (en raison du coût de cette opération) mais stockés en toute sécurité dans un site conçu à cet effet. Si cette hypothèse de stocker à long terme est confirmée, le dénouement du dossier arsénite de soude prendrait tout de même une tournure surprenante. En effet, cette matière active dangereuse pour l’homme et l’environnement ne serait pas détruite mais simplement enterrée et conservée ad vitam aeternam dans un lieu bien sûr pleinement sécurisé. En conclusion, les pouvoirs publics ont fait l’objet de précipitation pour en interdire l’utilisation en France mais risquent de léguer un stock de produits toxiques aux générations à venir. La démarche est-elle vraiment cohérente ?

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