Aux avant-postes de la pression foncière

26 février 2009

luc.jpgJ.A de 29 ans installé depuis 2002 à La Couronne, haut lieu de pression foncière, Luc Chevalier fait partie de ces viticulteurs des frontières, aux avant-postes de la région délimitée. Une viticulture militante, souvent ignorée des autres crus.

 

 

Pression foncière – « Ici nous sommes à 5 km de La Couronne, 10 km d’Angoulême. Les ciments Lafarge nous mettent une pression terrible. Il suffit qu’ils passent la butte et ils sont chez moi. S’ils traversent la route de Mouthiers, ils sont chez mon voisin. La sensation d’encerclement est bien réelle. En fait, les établissements Lafarge veulent récupérer une cinquantaine d’ha de terre, de la groie ultra-légère. L’usine tourne à plein régime. En terme d’exploitation, elle dispose d’une visibilité d’approvisionnement jusqu’en 2010 mais elle souhaiterait se couvrir jusqu’en 2050. Ici les terres ne sont pas classées en zone agricole mais en zone N carrière, c’est-à-dire en zone naturelle mais à destination de carrière. On ne peut pas nous obliger à vendre mais, si on accepte, les terres peuvent servir à l’extraction. A la Pinotière (commune de La Couronne) des terres agricoles sont ainsi devenues un centre de déchets enfouis. Les gens ont craqué. Même chose pour les constructions. La commune de La Couronne perd tous les ans du foncier, transformé en terrain à bâtir. Le phénomène de mitage morcelle toujours plus nos exploitations. Il y a encore 5 km entre la ville et nous, cela prendra du temps mais un jour l’agglomération nous rattrapera, c’est évident. Le développement urbain ne s’arrêtera pas. Avantage ou inconvénient de se situer en périphérie de ville ? Les deux. Quand on est vendeur, on est content de vendre un bon prix mais quand on ne l’est pas, il faut tenir. Ce n’est pas facile tous les jours, même si l’on est mû par la volonté de ne pas perdre ce que l’on a. Personnellement, je me sens plutôt stimulé par la difficulté. J’aime pas trop me laisser faire. J’estime que tout le monde doit pouvoir vivre ensemble. Trouvons le juste milieu et rendons les activités compatibles. Je me sens un peu dans la peau d’un viticulteur militant. Avec mes collègues, nous sommes les premiers viticulteurs que les citadins trouvent à la sortie d’Angoulême. C’est nous qui donnons l’image de l’agriculture aux gens de la ville. Nous n’avons pas le droit de nous planter. »

Solidarité
– « Nous sommes cinq agriculteurs à La Couronne, très soudés entre nous. A cinq, nous n’avons pas le choix. Nous essayons de faire front. On s’entend bien, on s’entraide pas mal, nous avons beaucoup de matériels en commun, on échange beaucoup sur le terrain professionnel mais aussi amical. Nous sommes sans doute plus unis que d’autres. Nos parcours sont plutôt atypiques, dessinateur industriel pour l’un, licence de marketing pour l’autre, licence de chimie pour moi. C’est peu être un “plus”, dans la mesure où cela gomme les clivages avec nos voisins péri-urbains. Quand nous travaillons dehors, dans les vignes, les gens passent et nous posent beaucoup de questions. C’est aussi un moyen d’informer, autre que médiatique. »

L’éloignement
– « Par rapport aux autres, nous avons toujours une heure de plus pour nous rendre aux réunions. On y est habitué. Avons-nous le sentiment d’être isolés professionnellement ? Spontanément, je dirais non, même si nos collègues les plus proches sont à Blanzac ou à Roullet, à 20 km de chez nous. »

Le terroir – « Ici, nous sommes sur l’étage géologique du cognacien, très répandu dans la région de Cognac. Nos groies ressemblent à celles de Matha, avec qui nous partageons les mêmes caractéristiques géologiques. Les groies de Matha sont assez connues je crois. Plantées sur des coteaux, nos vignes sont exposées au soleil levant. Dès le Moyen Age, l’abbaye de La Couronne s’approvisionnait en vins dans nos secteurs. Pour les céréales, nos terres ne valent rien. »

Les motivations à s’installer – « Je ne suis pas issu de la filière d’enseignement agricole. J’ai fait un bac S, une prépa et une licence de chimie. Au départ, je voulais être ingénieur dans l’environnement mais les places sont tellement rares et je ne fus pas assez bon à l’école. Pourtant, je ne concevais pas de travailler derrière un bureau. L’attachement au patrimoine familial a emporté la décision et puis, en tant qu’agriculteur, je touche à l’environnement. Je pense que mon père avait également envie que je revienne mais il ne m’a jamais poussé. Au contraire, il m’a toujours encouragé à obtenir le meilleur diplôme possible. Ma dernière année en Fac, je l’ai surtout passé à mûrir ma décision : allais-je m’installer ou pas ? Un an de réflexion pour une décision qui n’a pas été prise à la légère, loin de là. En m’associant avec mon père, je savais que ça fonctionnerait. J’avais confiance en lui. A l’inverse, je ne suis pas sûr qu’il avait confiance en moi. Je sortais des études et nous n’avions jamais travaillé ensemble. Moi, j’avais bien conscience que, de toute façon, il fallait me mettre au boulot. C’était un challenge pour nous deux. Aujourd’hui, je suis plutôt content du résultat. C’est toujours bien de réussir un tel pari. »

Les conditions de l’installation – « Pour toucher les aides à l’installation, j’ai dû passer un diplôme agricole donnant la capacité professionnelle. J’ai opté pour un BTS Acse, suivi du stage 6 mois. Au départ, l’exploitation comptait 10 ha de vignes et 50 ha de céréales. La surface ayant été amputée de 10 ha, mon père a acheté 12 ha de vignes à Châteauneuf, moi 4 et j’ai trouvé 4 ha en fermage sur la commune de Mouthiers. Aujourd’hui, le Gaec cultive donc 32 ha de vignes, entre La Couronne et Châteauneuf. En temps de travail, la distance change tout : 20 kilomètres entre les deux sites d’exploitation, c’est 3/4 heure de tracteur. Nous ne sommes pas sur place. Il nous faut travailler avec des gens de confiance. C’est la pression foncière existant sur La Couronne qui nous a conduits à faire le choix de l’éloignement. S’agrandir de 20 ha de vignes, c’est très dur à digérer. Pendant trois ans, avant de prendre le roulement, nous avons très peu prélevé. Ce qui n’a pas empêché les cotisations MSA d’augmenter, ce qui a encore accentué le manque de trésorerie. Dans ce cas-là, il n’y a rien de négociable. Il faut se serrer la ceinture et attendre que ça passe. Nous allons peut-être commencer à respirer cette année. Cette période a été difficile, surtout l’année de la sécheresse, doublée de la grêle sur Châteauneuf. Mais après tout, c’est le prix à payer pour capitaliser. On ne peut pas tout avoir. »

La formation
– « Quand je suis arrivé, je ne savais pas tailler un pied de vigne. Mon père fut mon professeur. J’ai choisi de faire un BTS Acse parce que la gestion me paraissait presque plus importante que la technique. En formation initiale, je ne regrette pas d’avoir suivi un cursus général. En Fac, on acquiert une capacité de réflexion, on apprend à regarder ailleurs. Après, on réfléchit plus vite et différemment. »

L’agrandissement – « Ce n’est pas un objectif en soi. La surface maximale ? C’est celle au-delà de laquelle on n’assume plus. Par “assumer”, j’entends être capable de faire un bon produit pour bien le vendre. Pour certaines personnes, ce sera 30 ha, pour d’autres 50, voire plus. Mon père travaille toujours, il ne fait pas 35 heures et s’occupe pas mal des papiers. Quand je serais seul, les 32 ha de vignes m’occuperont un tant soit peu. Au-delà de 50 ha de vignes, je ne vois pas une personne seule bien gérer une exploitation. »

Les relations père/fils
– « Il faut faire sa place. Ce n’est pas toujours évident. Au début, on arrive plein d’idées. On a parfois l’impression de ne pas être entendu. Ne pas oublier qu’il s’agit tout de même de son père et que l’on ne peut pas lui parler n’importe comment. Mais les petits moments de tensions se résolvent toujours. Aujourd’hui, il ne me paraît pas impossible de m’associer à d’autres, même si cela exige du temps. Deux campagnes complètes sont au moins nécessaires pour trouver le bon mode opératoire. Une chose est sûre ! Je ne pourrais jamais exercer mon métier seul. Je verrais bien une formule d’association ou d’intéressement d’un salarié de confiance. Le salariat pur me semble trouver très vite ses limites. Aujourd’hui, mon père prélève presque rien sur le GAEC. Il se récupérera à la fin, le jour où l’on soldera le compte associé. En dehors du remboursement, il n’y a pas de solutions. Si l’on ne veut pas rembourser, il ne faut surtout pas s’associer, même avec son père. »

La vie personnelle – « Pour moi, l’activité agricole n’est pas une activité de couple. Les revenus agricoles sont trop fluctuants. Le salaire de la compagne est nécessaire, indispensable même. Et puis cela évite de rester confiner dans un milieu strictement paysan. »

Les activités syndicales et professionnelles
– « Je suis adhérent du SGV et même délégué pour la commune de La Couronne. Mon père et moi sommes impliqués dans différents organismes, mon père à la caisse régionale de Crédit agricole, moi comme trésorier du CER. Toujours par rapport à notre situation en limite de zone, cela nous permet de toucher plus de gens. Je suis adhérent de la JAAC, je participe à la fête du Cognac. Cette action de promotion du Cognac me paraît très importante. Il ne faut pas lever la garde. Nous commençons à en voir les résultats. Retenons les erreurs du passé. Ne nous démobilisons pas. Pour moi, participer aux actions collectives fait partie intrinsèque de mon
métier. »

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