« La culture du bois » d’un Merrandier

3 mars 2009

fente.jpgL’activité de merrandier est le premier maillon de la chaîne bois et tonnellerie, et l’importance de l’opération de fente des bois est déterminante vis-à-vis de l’étanchéité des futures douelles de chêne français. Aucune machine ne peut remplacer le savoir-faire des ouvriers qualifiés qui fendent les merrains en respectant le fil du bois. La profession de merrandier a subi une évolution technique et économique importante au cours des quinze dernières années. Les relations avec les tonneliers reposent désormais sur des approches plus professionnelles pleinement justifiées sur certains aspects, mais ne prenant pas toujours suffisamment en compte le caractère « naturel » de la matière travaillée.

La société Andrieux Voisin, qui est implantée à Chalus au cœur du Limousin, façonne des douelles pour des fûts à eaux-de-vie depuis trois générations et des liens historiques, humains et presque culturels existent entre cette merranderie et la région de Cognac. Néanmoins, la très grave crise qui a frappé notre vignoble au début des années 90 a aussi beaucoup éprouvé cette entreprise qui a dû trouver d’autres débouchés dans les régions productrices de vin. Jusqu’en 1993, le bois de type Limousin était une spécialité « maison » mais la crise du Cognac a obligé André et Philippe Voisin, les responsables de la merranderie à l’époque, à travailler des grains fins principalement pour le vignoble bourguignon. L’augmentation de la demande de fûts à eaux-de-vie depuis maintenant deux ans a permis de rééquilibrer partiellement l’activité, mais la demande actuelle en merrain gros grains n’est tout de même pas du tout comparable à celle du début des années 90. Au cours des quinze dernières années, le métier de merrandier a connu une profonde mutation à la fois sur le plan des moyens de production et au niveau économique. Les conditions de travail très artisanales dans les ateliers ont cédé la place à des entreprises à part entière dont la productivité est beaucoup plus importante en raison de l’utilisation de moyens technologiques modernes. L’âme du métier réside sur quatre éléments essentiels : la mise en œuvre de bois correspondant aux attentes des clients, la valorisation d’un savoir-faire au niveau de la fente des merrains (en respectant le fil des bois et en minimisant les pertes), la préparation de douelles de qualité irréprochable (sans défaut et bien triées) et une autonomie financière suffisante pour pouvoir bien gérer les achats de grumes et assurer en partie le stockage des merrains.

Le métier de merrandier s’est professionnalisé

Dans le courant de la décennie 90, beaucoup de grandes tonnelleries pour faire face à l’augmentation des cours des merrains ont décidé d’intégrer les activités achats de bois et fente, et un certain nombre de petits ateliers de merranderie ont perdu une grosse part de leur activité. Il s’est produit un phénomène de concentration de l’activité dans des unités beaucoup plus mécanisées et plus importantes qui étaient aussi en mesure d’apporter de nouveaux services à leurs clients, les tonneliers.

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M. Philippe Voisin.

M. Ph. Voisin considère que le métier de merrandier s’est aujourd’hui professionnalisé à la fois au niveau technique et dans les aspects de gestion économique et financière : « Notre métier de merrandier est complètement dépendant des fluctuations du marché des vins et spiritueux, et notre statut d’intermédiaire au sein de la filière bois et tonnellerie n’est pas confortable. Pourtant, l’expérience et le savoir-faire que nous possédons au niveau des achats de bois et de la fente des merrains interviennent dans la qualité finale des barriques. Le bois de chêne destiné à la tonnellerie est un matériau noble et l’étape de la fente s’avère vraiment capitale vis-à-vis de toutes les étapes ultérieures de fabrication des barriques. Aucune machine n’a pu jusqu’à présent remplacer la main de l’homme pour fendre les billons en respectant le fil du bois. Cette intervention, qui représente le fondement de notre activité, est intégrée depuis quelques années à une série d’autres opérations de fabrication en amont et aval qui contribuent à l’obtention de douelles de parfaite qualité. Le contexte du marché haussier du bois à merrain depuis 15 ans a aussi beaucoup fait évoluer nos entreprises et les démarches de recherche de productivité permanente nous permettent à peine de préserver nos marges. Je regrette à titre personnel de ne pas avoir le temps d’entretenir des contacts plus réguliers avec les utilisateurs de barriques, les viticulteurs. Durant la décennie 90, beaucoup de grandes tonnelleries ont acheté ou mis en place leur propre merranderie pour réduire l’impact des hausses des cours des bois, et cela a bouleversé les relations entre tonneliers et merrandiers. La montée en puissance d’exigence qualitative au niveau des vins et des eaux-de-vie et l’introduction d’un niveau de mécanisation plus poussée dans les grandes tonnelleries ont aussi fait évoluer le niveau de technicité dans la fabrication des merrains. Notre métier est devenu plus technique, plus intéressant mais aussi beaucoup plus risqué sur le plan financier. Le savoir-faire culturel que nous possédons doit être associé à une recherche permanente de productivité qui nous est imposée par le marché. »

Des engagements contractuels pour les ventes de merrains

etiquette.jpgLe travail du bois dans une merranderie se décompose en plusieurs étapes successives : le billonnage (la découpe des billes et leur mise à longueur de douelles), la fente des billons, le sciage et la mise en forme, la mise à l’épaisseur, le délignage (la mise à largeur), et le tri et l’empilage. Toutes ces interventions hormis la fente sont effectuées avec des machines performantes dont l’acquisition nécessite des investissements conséquents. La société Andrieux Voisin possède actuellement un atelier bien organisé avec des machines performantes qui limitent considérablement la pénibilité du travail et permettent de réaliser avec 8 personnes une capacité de production bien supérieure à celles des années 80 avec le double de personnel. M. Philippe Voisin travaille de façon contractuelle avec plusieurs tonnelleries qui s’engagent sur des achats de bois négociés en volume et en prix, et imposent des cahiers des charges bien précis et différents selon les entreprises. Par exemple, certaines tonnelleries ont mis en place des démarches de traçabilité des bois certifiées qui imposent aux fournisseurs une parfaite transparence de la filière depuis la forêt et une individualisation de chaque lot de palette de merrains produite. Ce type de démarche oblige le merrandier à s’organiser pour fournir les preuves de l’origine des bois et les conditions dans lesquelles ils ont été transformés en merrains. Certaines entreprises imposent aussi des tris de bois spécifiques selon les origines et des mises en palette particulières pour optimiser les conditions de séchages ensuite sur leur parc à bois. Le travail du bois à merrain nécessite une véritable technicité à tous les niveaux de la chaîne de fabrication des douelles et aujourd’hui le merrandier doit posséder une maîtrise globale.

Le potentiel de beaux chênes pédonculés dans le Limousin est en diminution

La sélection des bois achetés en forêt, la maîtrise des différentes origines nécessitent une bonne connaissance des massifs forestiers et l’entretien d’un réseau de contacts diversifiés pour acheter une grande diversité de bois sur le plan des types de grains et des origines. M. Ph. Voisin passe environ 30 % de son temps à parcourir les forêts pour choisir avec l’ONF ou les exploitants forestiers des bois intéressants. Un véritable partenariat doit être instauré avec les exploitants forestiers pour acheter de beaux lots de bois sur pieds ou abattus à des niveaux de prix cohérents par rapport aux valorisations des ventes par engagements contractuels. Ce jeune chef d’entreprise ne cache pas son inquiétude pour le potentiel de bois de chênes pédonculés de la forêt du Limousin : « La forêt de chênes au cœur de notre région ne produit plus suffisamment car les arbres sont trop jeunes. La tempête de 1999 a abattu prématurément beaucoup de beaux arbres et d’autre part, le renouvellement des forêts n’a pas été suffisamment anticipé depuis plusieurs générations. Il n’y a plus d’arbres de 150 ans dans notre région et heureusement nous avons su tisser de nouveaux réseaux d’approvisionnement en Corrèze, dans le Cher, la Creuse et les Vosges pour satisfaire la demande de gros grains. Cette situation engendre des frais de transport beaucoup plus importants, des contraintes logistiques pas toujours faciles à gérer et des surcoûts pas répercutés sur les ventes. »

Des ouvriers qualifiés et expérimentés pour réaliser la fente

douelles.jpgLa capacité à maîtriser parfaitement la traçabilité des bois, qui est pratiquement devenue une demande systématique des acheteurs, nécessite la mise en place d’une organisation administrative rigoureuse impliquant les fournisseurs de grumes et toute la logistique de transport. La société Andrieux Voisin est régulièrement soumise à des audits (deux fois par an) de la part de cabinets de certification indépendants ayant en charge le suivi de la traçabilité du parc à bois de certaines tonnelleries. Le travail des grumes dans les ateliers reste déterminant sur le plan de la productivité et des pertes. Le savoir-faire des hommes est indispensable au moment du débitage des grumes, de la fente et du tri des douelles, et Ph. Voisin travaille avec des ouvriers expérimentés : « L’intérêt et la difficulté de notre métier reposent justement dans le rôle déterminant des hommes qui travaillent un matériau naturel, difficile et noble. On achète une matière où il y a toujours des surprises au niveau de la qualité et des volumes. Le bois est toujours différent et même au sein d’une même grume, cela bouge tout le temps. On doit s’adapter en permanence à la qualité du bois pour valoriser au mieux notre travail. Le débitage des grumes, la fente des merrains, le tri des douelles nécessitent un véritable coup d’œil qui s’acquiert avec l’expérience. Au moment de la fente, ce n’est pas forcément la vitesse de travail qu’il faut privilégier mais un sens de l’observation avisé pour choisir le meilleur angle d’attaque et limiter au maximum les pertes de bois. Il nous faut du temps pour former des ouvriers compétents et j’avoue que dans mon entreprise, j’ai la chance d’être bien entouré. »

Les chênes pédonculés plus difficiles à fendre

L’introduction de machines plus sophistiquées dans les ateliers de tonnellerie a imposé l’utilisation de douelles de qualité irréprochable (sans nœud, sans trace de gel…) qui rendent nécessaire la mise en place d’un tri très rigoureux au moment de la mise en palette des merrains. C’est d’ailleurs M. Ph. Voisin et son père qui effectuent ces tâches en général car l’enjeu est assez déterminant. Toute palette de merrains non conforme au cahier des charges peut être refusée. Si, historiquement, les exigences de production pour les merrains de gros grains étaient inférieures à celles des grains fins, aujourd’hui ce n’est plus le cas. La rationalisation de la fabrication des fûts dans les tonnelleries s’est accompagnée d’une amélioration des caractéristiques des douelles alors que la nature du bois de gros grains présente naturellement plus de défauts que celle des grains fins. Des chênes pédonculés de bordure de parcelles qui présentent souvent quelques défauts liés à leur implantation ne peuvent plus être exploités en merrains, et au moment des achats le niveau d’exigences des grumes est devenu équivalent à celui des chênes sessiles. Par ailleurs, le bois issu des chênes pédonculés est beaucoup plus difficile à travailler car au moment de la fente la structure du bois fibreuse occasionne des pertes de bois plus importantes. Pour obtenir 1 m3 de merrains gros grains, il faut en moyenne mettre en œuvre 6 m3 de grumes alors que pour des grains fins, 5 m3 sont suffisants. Depuis deux ans, l’augmentation incessante des frais de transport commence à avoir un impact sur les prix du bois (entre 45 et 50 € HT/tonne). M. Ph. Voisin situe le cours actuel des grumes de grains fins (livrées) entre 340 et 540 € HT/m3 selon la « cote » de la forêt d’où elles proviennent. Celui des gros grains se situe entre 230 et 380 € HT/m3 selon la qualité des arbres et surtout selon le diamètre des grumes. La société Andrieux Voisin travaille avec plusieurs tonnelleries en Charentes et depuis deux ans la demande en gros grains est plus importante, mais les niveaux de valorisation n’ont pas retrouvé ceux qui existaient en 1994.

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