Les oubliés des tornades

8 décembre 2015

Le vignoble de Cognac a été traversé les 13 et 16 septembre par deux tornades locales qui ont occasionné des dégâts spectaculaires au niveau des maisons, des bâtiments et des cultures. Deux zones, l’une située entre les marais de Saint-Bonnet-sur- Gironde et Mirambeau et l’autre de Chaniers à Saint-Fraigne, ont été fortement touchées. Le déroulement de phénomènes météorologiques d’une telle intensité à quelques jours des vendanges a marqué les esprits des viticulteurs des secteurs concernés. Les surfaces en vignes fortement touchées restent limitées (environ 15 à 20 ha), mais l’intensité des dégâts dépasse l’imagination. Une grêle à 100 % en juin ou en juillet, c’est désolant, mais « la casse » n’est pas du tout comparable.

Les aléas climatiques font partie des « risques du métier » d’agriculteur et de viticulteur, mais tout de même, la fréquence et l’intensité des sinistres depuis quelques années interpellent. Les orages de grêles ravageurs de 2009, 2011, 2013, 2014 et cette année deux tornades à la veille des vendanges représentent des événements très inquiétants. Tous ces aléas attestent d’une certaine vulnérabilité des territoires agricole et viticole de Charente et de Charente-Maritime aux fléaux atmosphériques. Les deux tornades du mois de septembre dernier, qui se sont produites à trois jours d’intervalle, suscitent une grande inquiétude. Ces sinistres ne sont pas concentrés sur des communes entières mais sur des microsecteurs de 50 à 300 m de large où littéralement « la casse » a été très importante. L’ampleur des dégâts qui est diluée au sein d’une aire géographique dispersée n’est pas toujours perçue à sa juste mesure. Suite aux tornades, les maires de plusieurs communes ont demandé le classement de leur territoire en état de catastrophe naturelle, mais la préfecture de Charente-Maritime a rejeté ces demandes.

Des vents tourbillonnants d’une puissance rare

Les tornades sont des phénomènes météorologiques qui se manifestent sous la forme de tourbillons de vent très violents localisés dans un corridor aléatoire de quelques centaines de mètres de large maximum et qui se déplaçent sur des distances variables de 5 à 50 km. Elles se développent en général dans l’atmosphère près des courants ascendants des orages en présence de vents forts et changeants en altitude. L’observation d’un entonnoir nuageux (à l’intérieur duquel se produisent des mouvements d’air rotatifs et ascensionnels très puissants) confère un caractère spectaculaire à ce type de sinistre. Les dégâts se concentrent dans le coeur du tourbillon et dans sa périphérie proche. L’intensité des destructions est liée à la fois aux pressions directes exercées par les vents et aussi aux différences de pressions au contact des obstacles, les toitures des maisons et des bâtiments, les arbres, les véhicules, les cultures. Cela engendre des destructions directes et des phénomènes d’aspiration de tous les éléments brisés qui retombent ensuite à la périphérie du tourbillon. Les très nombreux projectiles de tuiles, de volets, de tôle, de fragments de bois… occasionnent en retombant d’autres dommages.

Deux tornades distantes de 50 km à trois jours d’intervalle

La première tornade, le 13 septembre en fin d’après-midi, a touché un vaste secteur à partir du hameau de Troquereau à Saint- Bonnet-sur-Gironde jusqu’à l’entrée de Mirambeau. La seconde s’est produite trois jours plus tard le 16 septembre, toujours en fin d’après-midi, 50 km plus au nord. Ce sinistre a pris naissance à Chaniers et s’est déplacé en direction de La Chapelledes- Pots, Migron, Thors, Sonnac, Massac, Beauvais-sur-Matha, pour se dissiper à l’approche de Saint-Fraigne. Les deux tourbillons dévastateurs ont zigzagué sur une largeur d’une centaine de mètres pendant 15 à 25 kilomètres dans le sud et 40 à 50 km au nord. Dans le coeur du tourbillon, la puissance des vents à tout cassé sur son passage. L’intensité et le caractère aléatoire des dégâts sont spectaculaires. À 20 mètres près, une maison peut avoir perdu son toit et l’autre semble presque épargnée. La puissance de ces phénomènes a de quoi faire peur, car rien ne semble pouvoir résister. Des toitures solides de maisons et bâtiments ont été littéralement aspirées, des bois centenaires entiers ont été couchés et broyés, des cuves de vinification vides de grandes capacités ont été renversées, des parcelles de tournesol, de maïs et de vignes ont été couchées et ravagées.

Des vignes ravagées dont la productivité en 2016 et 2017 sera affectée

L’état des parcelles de vignes les plus touchées après l’ouragan est difficile à décrire. C’est un spectacle de désolation. Malgré des palissages bien établis, solides, la végétation a été en partie détruite et complètement déstructurée. Des fractions de rangs encore debout côtoient des zones complètement couchées sur 4, 5, 10 longueurs de piquets. Dans les fractions de rangs couchés au sol sur 30 à 60 m, les dégâts dépassent l’entendement : « des ceps fortement défoliés, des raisins meurtris et en partie projetés sur le sol, des troncs de souches cassés et complètement déstructurés, des sarments brisés, meurtris et tortillés dans tous les sens ». Les piquets sont cassés, arrachés ; les fils sont décloués, mélangés et aucune amarre en bout de rang n’a tenu. Les fractions de rangs encore debout portaient une végétation « hirsute ». Des déchets nombreux et de toutes origines (tuiles, bois, plastique…) jonchaient le sol et recouvraient partiellement les rangs couchés. Indéniablement, l’état d’un certain nombre de souches une fois les rangs relevés est très préoccupant. Des troncs même costauds semblent très fragilisés et d’autres sont littéralement cassés à mi-hauteur. La structure des bois de taille sur les têtes de souches est parfois détruite à plus de 50 %. La reconstruction de l’établissement des ceps et du palissage va nécessiter un travail énorme et du temps. Le niveau de productivité des parcelles en 2016 et 2017 s’en ressentira forcément. Indéniablement, les parcelles les plus touchées auront un développement végétatif perturbé durant plusieurs années.

L’humilité des viticulteurs les plus touchés

Les viticulteurs les plus touchés par les deux tornades sont peu nombreux (quelques dizaines) compte tenu du déplacement très aléatoire des couloirs destructeurs. Lorsque les dégâts se sont limités à une ou deux parcelles, les exploitants ont pu gérer avec réactivité les conséquences du sinistre qui affectait moins de 5 à 10 % de leur surface. Par contre, quelques propriétés ont été affectées sur des surfaces importantes. Nous avons recueilli les témoignages de deux viticulteurs qui malheureusement ont vu pratiquement la moitié de leur vignoble être bien touchée par les tornades. Ces personnes ont longuement hésité avant de témoigner, car leur souhait n’est pas que l’on s’apitoie sur leur sort. Ils ont voulu d’une part remercier toutes les personnes qui les ont aidés à faire face à cet événement, et d’autre part sensibiliser leurs collègues viticulteurs à la gravité de tels événements climatiques. Les échanges avec ces personnes se sont déroulés dans un climat de profonde humilité qui cache un véritable désarroi face à l’ampleur du travail de reconstruction des vignes.

Une grande parcelle de 7 ha très touchée à Sonnac

Philippe Guillet, à Sonnac, exploite une propriété de 13 ha répartis en deux grands îlots, dont un de 7 ha a été littéralement traversé par la tornade. Cette grande parcelle de forme rectangulaire jeune de 10 à 15 ans, en pleine production, est affectée dans toute sa longueur. 70 des 90 rangs de vignes sont touchés à la fois partiellement et fortement. Les amarres solides en bout de rangs ont pratiquement toutes lâché. Des longueurs de piquets de 30 à 70 m ont été couchées au sol avec une intensité de dégâts sur la vendange, les sarments et les troncs surprenante. Les piquets sont dans le meilleur des cas ébranlés ou carrément cassés et arrachés. Les fils sont décrochés, mélangés. La vendange qui avait été malmenée ne pouvait pas attendre. Malgré un niveau de maturité incomplet, il a fallu vendanger dans l’urgence. Dès le jour du sinistre, un élan de solidarité des voisins, des viticulteurs et des amis proches a aidé Ph. Guillet à surmonter l’épreuve. La mobilisation des bonnes volontés a permis à ce viticulteur d’organiser la récolte dans les deux à trois jours après la tornade. Une équipe de bénévoles est venue nettoyer les rangs de vigne et à organiser le passage dans les rangs de la MAV en urgence. Les rangs de vignes ont été relevés à la main pour permettre le passage de la machine. La mobilisation de toutes ces personnes a permis vinifier les raisins (pas totalement arrivés à pleine maturité) dans des conditions satisfaisantes. Ph. Guillet tient à remercier toutes les personnes qui l’ont aidé à sauver sa récolte.

5 à 6 ha de vignes mal en point à Saint-Bonnet-sur-Gironde

Dany et Valmon Fradet exploitent à Saint- Bonnet-sur-Gironde 24 ha de vignes implantés dans deux sites différents, l’un à Troquereau en lisière des marais et l’autre Chez Pasquier dans les coteaux. Le coeur du sinistre a touché principalement les douze hectares situés à Troquereau. La totalité des rangs d’une parcelle d’1,70 ha a été plaquée au sol avec violence inouïe et de nombreux raisins étaient décrochés des souches. Ensuite, des fractions de rangs de 30 à 50 m ont été aussi couchées dans environ 3,50 ha avec une intensité de casse surprenante au niveau des bois et des troncs de souches. Dans une plantation en troisième feuille, certains jeunes ceps ont perdu toute leur végétation. L’état de dégradation des souches et des bois de taille est très préoccupant dans ces vignes. Dans les 6 ha de vignes entourant les deux secteurs les plus touchés, la végétation a été bien secouée mais globalement le palissage est resté debout. Il faudra changer de nombreux piquets, mais la proportion de sarments et de souches très abîmés est moindre. D. et V. Fradet ont été moralement fortement ébranlés par ce cataclysme et ils avouent que, sans l’élan de solidarité exceptionnel de leurs voisins, ils n’auraient pas pu faire face. Des dizaines de personnes sont venues spontanément les aider à nettoyer les parcelles et à vendanger dans l’urgence toutes les vignes les plus touchées, c’est-à-dire 12 ha. Deux jours après la tornade, 27 bénévoles ont récolté à la main les 3,50 ha les plus traumatisés. Parallèlement, des équipes ont relevé les fractions de rangs couchées pour assurer le passage de la machine. Les vendanges à Troquereau se sont déroulées avec une semaine d’avance. Le traitement de cette vendange fragilisée devait se faire au plus vite pour en préserver le potentiel de qualité. La mobilisation des très nombreuses bonnes volontés a permis de sauver environ 80 % de la récolte. D. et V. Fradet tiennent à remercier tous les acteurs qui les ont aidés, les voisins viticulteurs, les anonymes, les amis et les équipes de la mairie et des brigades vertes. Cet élan de soutien les aide beaucoup à surmonter une épreuve aussi rude.

Un travail de reconstruction des parcelles « titanesque »

V. Fradet estime que la perte de production en 2015 engendrée par la tornade est d’environ 15 % sur les 12 hectares de vignes touchées. La générosité du millésime 2015 a permis de limiter l’incidence des dégâts. Son collègue de Sonnac, Ph. Guillet, partage ce constat mais leur véritable inquiétude à tous les deux concerne l’état des vignes et les perspectives de production des deux prochaines récoltes. La reconstruction des souches et surtout la remise en état du palissage avant de pouvoir réaliser les travaux d’hiver leur « font peur ». À la mi-novembre, lors de la visite des parcelles, Ph. Guillet et V. Fradet étaient effarés par l’ampleur du travail qui les attend. Remettre en état toutes les amarres, consolider et changer 80 % des piquets, reclouer et retendre les fils, redresser les souches, arracher les ceps les plus abîmés, les remplacer, essayer de reconstruire les équilibres de taille pour 2017 sur de nombreux pieds… le chantier prend une dimension à la fois titanesque et incontournable. La facture va être lourde surtout en main-d’oeuvre car aucun soutien financier n’est envisageable. Le classement en état de catastrophe naturelle n’ayant pas été obtenu rend inenvisageable l’accès à diverses aides publiques. Les assurances grêles et tempêtes souscrites par ces viticulteurs compensent seulement les pertes de productivité de l’année mais pas les dégâts sur l’outils de production. Or, l’état des parcelles laisse penser que les niveaux de productivité de ces vignes 2016 en 2017 seront affectés. V. Fradet et Ph. Guillet font preuve d’un courage exceptionnel pour faire face seuls à des chantiers d’une telle ampleur. Ils méritent le respect et du soutien ! Est-il possible d’imaginer des mécanismes de solidarité locaux ou au niveau de l’interprofession face à de tels cataclysme ? Cette question mérite d’être posée car l’ampleur des dégâts aurait pu concerner des surfaces beaucoup plus importantes.

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