Tailler très tard : un acte majeur de prévention

22 février 2018

Le vieil adage de la taille de mars et d’avril s’est encore révélé payant au printemps dernier. Nicolas Moulin, un jeune viticulteur dont le vignoble est implanté au cœur du Pays bas en a fait l’expérience. Malgré trois matinées de gel de fortes intensités, les parcelles taillées entre le 10 et le 25 avril ont eu des niveaux de productivité proche de 10 hl d’AP/ha. Ailleurs, la chute du thermomètre à – 5, -6 °C, a grillé la très grande majorité des bourgeons principaux et des contre-bourgeons et les niveaux de production ont été maigres.

Nicolas Moulin a repris depuis trois ans une propriété viticole de 17 ha implantée au plein cœur du Pays Bas à Sainte Sévère. Cette zone de production d’une altitude faible (variant entre 10 à 31 m) est donc particulièrement sensible au risque de gel de printemps. Même si la nature des terres lourdes et argileuses de ces zones n’est pas propice à des débourrements précoces, les propriétés de cette zone sont confrontées à des gels plus fréquents que dans le reste de la région de Cognac. La conduite de la propriété de N Moulin a été pensée et organisée pour minimiser l’impact de ces sinistres potentiels. Un vaste îlot de plus de 5 ha implanté entre 10 et 20 m d’altitude fait l’objet d’une stratégie de taille très tardive. Ensuite, toutes les vignes ont été transformées en arcures hautes par Gérard Jollit, l’ancien propriétaire. Le risque de gel est culturellement intégré dans l’organisation des travaux et la gestion économique de l’exploitation. Lors de la transmission du vignoble, les échanges sur ce sujet entre les deux hommes ont été nombreux et approfondis.

 

Une zone confrontée à un risque de gel assez fréquent

 

            G Jollit avoue qu’il a appris à vivre avec de fréquents coups de gels : « Dans ma carrière, j’ai été confronté à de nombreuses situations de gel dont l’intensité a été heureusement très variable. Les situations de gel partiel sur 20 à 30 % de la surface sont les plus fréquentes. Elles se produisent tous les 4 à 5 ans et leur incidence sur la productivité globale s’avère en générale faible. En effet, le bon potentiel agronomique des sols permet de compenser les défaillances de production de quelques hectares. Par contre, le vrai problème, ce sont les gelées de fortes intensités. Elles sont heureusement moins fréquentes (une tous les 10 ans), mais lourdes de conséquences. Le pire que j’ai connu est la gelée de 1991. À l’époque, toutes les vignes étaient palissées et forcément cela avait amplifié les dégâts. Seule une parcelle de cordons bas taillée début avril avait eu une production honorable. C’est d’ailleurs ce constat qui a été à l’origine des choix de transformation de la conduite du vignoble ».

 

Une taille très tardive et un entretien des sols raisonné

 

            Une véritable stratégie de prévention contre les risques de gels partiels a été mise en place progressivement. La première démarche a été de systématiser une démarche de taille très tardive entre la mi-mars et la fin avril dans l’îlot le plus bas représentant une surface de 5 ha. Les pratiques d’entretien des sols entre la fin février et la fin mai ont été également profondément adaptées pour limiter les échanges thermiques. Le dessous des rangs et une interligne sur deux étaient désherbés chimiquement et la seconde allée enherbée. Des tontes raisonnées durant la période de sensibilité au gel sont réalisées en calant les passages de broyeurs de manière anticipée par rapport aux prévisions météo des matinées. La coupe de l’herbe ne doit jamais intervenir la veille d’une matinée de gel car cela amplifie la chute des températures au lever du jour.

 

 

Les bienfaits du niveau d’établissement des arcures hautes

 

La principale adaptation a concerné la hauteur d’établissement des vignes. Historiquement, la présence de vignes hautes et larges palissées représentait le modèle de conduite de référence qui donnait pleine satisfaction dans les terres généreuses du Pays Bas. La hauteur d’établissement des souches autour de 0,80 m  ne pouvait pas être réellement augmentée dans ce type de conduite. Le développement des arcures hautes à port libre à la fin des années quatre-vingt-dix a été introduit dans la région pour réduire les coûts de production. Dans les zones sensibles au gel, elles ont représenté une nouvelle alternative qui correspondait aux attentes de beaucoup de viticulteurs déçus par les cordons de Royat hauts. En seulement quelques années, tout le vignoble a été transformé en arcures hautes à port libre établies à 1,45 m de hauteur. Cette évolution de la conduite du vignoble a été un levier important de diminution de la sensibilité au gel lors de sinistres de faibles et de moyennes intensités : « Quand le thermomètre descend à -1, – 2 °C, le fait d’avoir des lattes positionnées entre 1,20 et 1,40 m de hauteur au lieu de 0,80 m permet souvent de préserver beaucoup de bourgeons ».

 

Tailler 1/3 du vignoble à partir du 15 mars

 

            N Moulin qui a été très sensible aux conseils de G Jollit, a continué de mettre en œuvre toutes ces mesures préventives. Le fait qu’il occupe un emploi complémentaire de distillateur durant tout l’hiver l’a même obligé à pousser la réflexion encore plus loin. Durant l’hiver, sa présence à environ mi-temps dans le vignoble l’a contraint à faire appel à un prestataire pour réaliser une partie des travaux de taille : « Mon souhait est d’arriver à tailler 1/3 de la surface du vignoble entre le début du mois de mars et la fin avril. Dès l’automne, l’entretien du palissage est effectué tôt aussitôt les vendanges car la meilleure portance des sols le permet. Durant tout l’hiver, mon activité de distillation me mobilise une journée sur deux et réduit mon temps d’activité de tailleur. J’ai donc essayé d’anticiper les choses en décidant de faire appel à un prestataire. Cette demande incluait que l’intervention soit réalisée à partir de la mi-mars et voire plus tard. Pour moi, décaler au maximum la date de taille le moyen le plus sûr de retarder le débourrement des bourgeons principaux. Depuis trois ans, je me suis organisé de cette façon et au printemps dernier, cela s’est révélé efficace ».

 

Une proportion importante de bourgeons protégée par l’effet taille de la mi-avril

 

            Lors du printemps 2017, le jeune viticulteur a été un peu pris de vitesse par le démarrage ultra-précoce du débourrement. Le prestataire avait un peu de retard et fin mars, plus de 5 hectares n’étaient pas encore taillés. À la mi-avril, quand l’équipe de tailleurs a commencé à intervenir, la plupart des bourgeons présents sur les entre-coeurs et sur l’extrémité des lattes étaient au stade une à deux feuilles étalées. N Moulin qui était un peu inquiet des conséquences de son retard dans les travaux d’hiver en a perçu les bienfaits après les trois matinées de gel du 27, 28 et 29 avril : « J’avoue que le retard d’avancement des travaux de taille au début du mois d’avril 2017 m’a beaucoup préoccupé. Je craignais que la vigne supporte mal les conséquences d’une taille aussi tardive. Quand il a gelé, la taille était juste terminée. Les bourgeons de l’extrémité des  lattes faisaient 3 centimètres et ceux de la base n’étaient pas sortis. Le thermomètre est descendu à – 5 à – 6 °C trois matinées de suite et l’ensemble du vignoble a été littéralement grillé. Dans l’îlot de 5 ha taillé la position verticale des lattes pas attachées a aussi eu un rôle protecteur vis-à-vis du retard des bourgeons de la base. Une partie des bourgeons principaux n’étaient pas sortis et tous les contre bourgeons ont été préservés. Dans les autres parcelles taillées plus tôt, la très grande majorité des contre-bourgeons qui étaient déjà sortis, ont été grillés par le froid intense ».

 

Un rendement d 130 hl/ha dans les vignes taillées à partir du 15 avril

 

            La stratégie de taille tardive de cette exploitation sur 30 % de la surface s’est avérée concluante : « Toutes les parcelles taillées à partir de la mi-avril ont produit 130 hl/ha, celles taillées fin mars avoisinaient 60 à 70 hl/ha et les autres n’ont pas dépassé 40 hl/ha. En taillant tard, on provoque un effet de sélection des bourgeons tardifs ». L’effet date de taille s’est avéré déterminant vis-à-vis du retard de développement des bourgeons principaux et des contre-bourgeons. Le jeune viticulteur n’a pas observé de conséquences physiologiques sur le développement des vignes. On peut penser que la nature agronomique généreuse des sols de Pays Bas et la constance des efforts d’entretien des parcelles permettent aux souches de disposer de l’énergie suffisante pour compenser les nutriments perdus lors des écoulements de sève. Les vignes taillées tard ont débourré trois semaines après le gel avec une qualité de sortie bien supérieure aux parcelles gelées à 100 %. Le cycle végétatif a accusé un peu de retard tout au long de la saison mais grâce aux bonnes conditions climatiques d’août et de septembre les raisins ont eu de bonnes conditions de maturation.

 

Les points clés de la taille très tardive de Nicolas Moulin :

 

Une pratique mise en œuvre pour la première fois en 2017 sur 5 ha dans l’îlot le plus sensible au risque de gel

Le net retard du débourrement des 3 ou 4 premiers bourgeons de la base des lattes les protège totalement des risques de gel et leur permet ensuite de porter des raisins de première génération

Les 5 ha de vignes taillés après la mi-avril en 2017 ont produit 130 hl/ha, alors que les parcelles gelées à 100 % ne dépassaient pas 40 hl/ha.

           

Des besoins en main-d’œuvre importants concentrés sur deux semaines en avril           gérés grâce à l’intervention d’un prestataire.

Un moyen efficace de se prémunir des risques de gel sur 20 à 30 % de la surface maximum.

L’exigence d’avoir un dialogue sérieux avec le prestataire pour prévoir les dates d’intervention

Une qualité des bois de taille bien meilleure

Les retards de maturité occasionnés par la taille très tardive n’ont pas été perceptibles

L’observation d’aucunes conséquences sur la physiologie des parcelles dans les sols de Pays Bas.

 

 

           

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