Le Cognac au 19e siècle : le grand chambardement politique

28 mars 2009

A-t-on suffisamment conscience de vivre aujourd’hui une période extrêmement stable au plan politique ? Depuis 1958 jusqu’à nos jours, le temps d’une génération, la France n’a connu qu’un seul régime, celui de la Ve République, avec pour unique changement l’élection de nouveaux présidents, six au total. Rien de tel au 19e siècle : Consulat, Premier Empire, Restauration, révolution de 1830, monarchie de Juillet, révolution de 1848, IIe République, Second Empire, IIIe République se succèdent à un rythme effréné. Comment vignerons et négociants s’adaptent-ils à un tel chambardement ? Sans doute en faisant preuve de beaucoup de pragmatisme et de constance dans la défense de leurs intérêts.

 

cognac_fine_champagne.jpgSous la Révolution (la première), les Charentais s’avèrent égaux à eux-mêmes : mesurés. Ils seront jacobins, sans excès. Ils ne seront ni girondins comme leurs voisins du sud ni surtout vendéens comme leurs voisins du nord. La crainte du retour de l’Ancien Régime est une peur qui perdurera d’ailleurs pendant tout le 19e siècle. Le paysan saintongeais est attaché à l’égalité sociale et surtout à l’idée que l’on ne reviendra jamais sur la propriété de ses terres. L’historien René Rémond voit dans l’adhésion sans réserve des campagnes au bonapartisme (de Napoléon III) une illustration de ce jacobinisme mâtiné d’un fort sens de l’économie. « Le Second Empire inaugure une lente mais réelle émancipation paysanne dans une masse sans doute peu éduquée mais qui ne se trompe pas sur ses véritables intérêts. Le bonapartisme a sans doute préparé à son insu le ralliement, 20 ans plus tard, à la république et, au-delà même, à un certain radicalisme rural. »

Mais pour revenir au début du 19e siècle, les dernières années du Premier Empire – 1812, 1813, 1814 – coïncident avec une période de mauvaises récoltes. Le moral des propriétaires charentais est au plus bas. La Restauration (1814-1830), entrecoupée de l’épisode des Cent-Jours (retour de Napoléon), apporte un semblant de mieux aux propriétaires charentais : timide reprise du commerce et surtout excellentes années de vin en 1816, 1817, 1819 ,1822. Dans les campagnes, Louis XVIII (1815-1824) jouit d’une meilleure cote que son frère Charles X (1824-1830), trop nostalgique des privilèges de l’Ancien Régime. Les 27, 28, 29 juillet 1830 se déclenche à Paris la révolution dite des Trois Glorieuses (trois jours d’insurrection). Période trouble qui accouche… d’une souris ou plutôt d’un roi, Louis-Philippe, qualifié de « roi-bourgeois ». Porté à la tête de l’Etat par les libéraux, son règne durera dix-huit ans, jusqu’en 1848 et fera la part belle à la grande bourgeoisie. On appelle cette période la monarchie de Juillet. C’est l’époque du système électorale censitaire, où une poignée de privilégiés se voient créditer du droit de vote.

La monarchie de Juillet est bien accueillie en Saintonge et en Angoumois. Selon le commentaire d’historiens locaux, « elle convenait au caractère et au tempérament des habitants de cette région, aussi éloignés du désordre révolutionnaire que de l’autorité absolue et de l’esprit de l’Ancien Régime ». Sous le règne de Louis-Philippe, qui, rappelons-le, dura 18 ans, le commerce des eaux-de-vie se développe, grâce notamment à « l’entente cordiale » avec l’Angleterre mise en place par François Guizot. Les Charentais adoptent avec enthousiasme la fameuse maxime du ministre de Louis-Philippe : « Enrichissez-vous ! » Les pièces de 5 F qui commencent à circuler dans la campagne et qui portent l’effigie du roi ne sont pas sans doute pas étrangères à la popularité de ce dernier.

Ralliement au « neveu de l’empereur »

La révolution de 1848 surprend tout le monde. Lamartine harangue la foule devant l’Hôtel de Ville de Paris en février 1848 et de durs combats de rues opposent l’opposition républicaine aux troupes légitimistes entre le 23 et le 26 juin. Louis-Philippe abdique. C’est la proclamation de la IIe République. Pourtant se dessine très vite un retournement de l’opinion publique. Les journées de juin, la tournure prise par les événements à Paris et dans les grandes villes éloignent les populations de la république. Les paysans, qui ont hérité au passage du suffrage universel, se rallient en masse « au neveu du grand empereur ». Les Charentes « votent des deux mains » pour Louis-Napoléon Bonaparte, un suffrage confirmé au plan national. Louis-Napoléon Bonaparte recueille 74,4 % des voix lors de l’élection présidentielle des 10 et 11 décembre 1848. Les bourgeois voient en lui le sauveur du « spectre rouge ». C’est le rassemblement « dans le parti de l’ordre ». Louis-Napoléon fera d’abord passer son mandat de président à dix ans puis dissoudra l’Assemblée en 1852 et rétablira l’Empire, sous le nom de Napoléon III.

Les premières années du Second Empire ne s’avèrent pas particulièrement favorables aux Charentes. Mais la situation va radicalement changer à partir de 1856. A cette date, sous l’impulsion de Richard Cobden, l’Angleterre adopte comme base de sa politique économique la théorie du libre-échange. Les vins et eaux-de-vie de Cognac, déjà largement vendus en Angleterre, sont dégrevés de droits. Conséquence : les prix de vente baissent et la consommation s’en trouve considérablement augmentée. Après une période transitoire de 1855 à 1860, la région des Charentes passe de la raisonnable aisance du règne de Louis-Philippe à la grande richesse de la fin du Second Empire. La séquence de dix ans, entre 1865 et 1875, signe un véritable âge d’or pour la région. Dans ces conditions, rien d’étonnant que les Charentes se révèlent de ferventes bonapartistes jusqu’à à l’aube du 20e siècle, même après la chute du Second Empire en 1870 et l’installation de la IIIe République.

Défense des intérêts particuliers et refus des idéologies

L’historien local François Pairault tente de définir l’idéologie bonapartiste, un exercice difficile car justement « sa caractéristique principale était de refuser les idéologies ». Pourtant, selon l’auteur, « le bonapartisme charentais – qu’il qualifie de “bonapartisme rural”– rêve de combiner la démocratie et l’autorité, rejette aussi bien l’orléanisme clérical que le parlementarisme républicain ». « Dans les Charentes, poursuit-il, le bonapartisme s’est trouvé parfaitement en accord avec le tempérament des petits propriétaires viticoles aux idées pragmatiques et concrètes, qui songeaient avant tout à la défense de leurs intérêts. Une grande partie de la raison d’être des parlementaires impérialistes consistait précisément à être les porte-parole de ces populations dont, à vrai dire, les régimes précédents s’étaient assez peu souciés. » L’ardeur des campagnes électorales bonapartistes était légendaire. Les circulaires électorales étaient en général brèves et directes. Sans surprise, elles mettaient en avant quatre points essentiels : l’ancienneté du député, l’inutilité d’un long programme – « les actes valent mieux qu’un long discours » – la fidélité à la famille impériale et la défense des intérêts particuliers des paysans et surtout des viticulteurs. C’était là le point culminant de l’argumentation du député, l’idée maîtresse qui suggérait tous les services qu’il était susceptible de rendre.

L’étude des archives d’un député bonapartiste de Thénac, près de Pons, Eugène Eschassériaux, donne une idée de la politique conduite à l’époque. Le parlementaire, qui parle excellemment le patois charentais, « laboure le champ électoral » pendant plusieurs décennies. Il considérait « qu’un bon député qui reçoit une lettre d’électeur doit en écrire aussitôt trois : à l’administration compétente pour traiter la demande de l’intéressé ; à l’intéressé pour l’avertir qu’il a transmis sa demande ; une troisième au même pour lui communiquer la réponse de l’administration compétente ». « Après deux ou trois décennies de ce travail, on imagine bien la force d’un tel homme en Saintonge », note l’historien local.

E. Eschassériaux n’est pas le seul à se dévouer à la cause viticole ! D’autres figures bonapartistes sortent du rang, comme celle de Gustave Cunéo d’Ornano (1845-1906). Petit-fils d’un général de Napoléon Ier, il fut pendant 30 ans, de 1876 à 1906, le député bonapartiste de Cognac alors que, paradoxalement, c’était un républicain (Oscar Planat) que l’arrondissement élisait depuis 1863. F. Pairault trace le portrait d’un « polémiste ardent et passionné mais régulièrement désargenté qui bénéficia du soutien constant de la maison Hennessy. D’ailleurs, à sa mort en 1906, c’est Maurice Hennessy qui lui succéda ». L’historien signale que Cunéo d’Ornano réussit le tour de force de s’implanter durablement en Charente alors qu’il n’était pas natif de la région. Il n’hésite pas à épouser une Charentaise, Sarah Plantevigne-Dubosquet, fille du maire bonapartiste d’Ambérac. Il achète une propriété à Bassac et fut un temps conseiller général du canton de Segonzac.

Face ce vigoureux clientélisme exercé par les politiques, l’administration territoriale « ne faisait pas le poids ». F. Pairault indique que « tant sous l’Empire que sous la République, les sous-préfectures de Cognac, Barbezieux, Jonzac, Saintes et Saint-Jean-d’Angély étaient jugées parfaitement suicidaires pour une carrière ». On vit même des sous-préfets démissionner sans oser venir. Les paysans charentais ignoraient bien sûr tout des débats parlementaires, sauf lorsqu’on voulait remettre en cause le traité de commerce de 1860 ou limiter le privilège de bouilleur de cru. Mais dès qu’il s’agissait de conduire des expéditions lointaines, le pays manifestait des réticences. « C’est que ces hommes, relève l’historien local, ne manquaient ni d’intelligence ni de bon sens et qu’ils savaient parfaitement que la prospérité économique véritable supposait la paix. Plus pacifiques parce que sans doute plus ouverts que d’autres aux relations extérieures, ils entendaient vivre en bonne intelligence avec tout le monde. Pour eux, un bon traité de commerce valait mieux qu’une victoire militaire. » Un même accent « libéral », tourné vers le monde, se retrouve dans les mémoires de Jean Monnet.
« Les gens de Cognac n’étaient pas nationalistes à une époque où la France l’était. Entre Cognac et Londres, il y avait des liens qui ne passaient pas par Paris. Ces liens étaient d’ordre personnel, souvent familial. Ils ne devaient rien aux vicissitudes de la politique. Entente cordiale ou pas, nous devions entretenir des rapports confiants avec le monde anglo-saxon. »

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