Le biocontrôle, un concept de lutte à l’épreuve de la réalité

17 août 2017

La prise de conscience des effets négatifs des produits phytosanitaires dans l’univers viticole devient de plus en plus réelle. Les enjeux de santé, de respect de l’environnement et de biodiversité sont des réalités qu’il n’est plus possible d’occulter. Les méthodes de production dite conventionnelles peuvent-elles être remises en cause au profit d’autres modèles de protection du vignoble innovants et accessibles sur le plan économique ? Les premiers résultats de travaux recherches engagés depuis une grosse décennie laissent penser que les méthodes de lutte de biocontrôle représentent une alternative pertinente. Il s’agit de nouveaux moyens techniques et de nouvelles substances  respectueuses des enjeux d’agro-écologie et dont la finalité est d’optimiser les mécanismes de régulation naturels. Ces  nouveaux «bio-pesticides» du futur peuvent être des insectes prédateurs, des bactéries et des champignons actifs sur les maladies, des phéromones pour empêcher les accouplements, …. .

Dans les années soixante, 70 et 80, le modèle de développement agricole fonctionnait sur des bases de recherche de productivité qui étaient satisfaites en utilisant principalement, les leviers proposés par les fournisseurs de l’agrochimie. Ce modèle agricole a donné des résultats indéniables pendant plusieurs décennies jusqu’au moment ou les problématiques environnementales, de santé publiques et d’agro-écologie ont commencé à émerger. La quantification précise dans les eaux de nombreux bassins versants (et de zones de captage) de certains résidus d’intrants phytosanitaires et d’engrais au cours des années quatre-vingt-dix a représenté l’élément déclencheur de la prise de conscience des dangers des méthodes productivistes. Cela a débouché sur des cartographies de présence de diverses molécules nocives issues de produits de dégradation des intrants phytosanitaires et provenant aussi de l’industrie et des particuliers. La mise au point récente des mesures de produits contaminants dans l’air ambiant des zones urbaines et rurales a représenté une nouvelle étape dans les moyens mis en œuvre pour connaître précisément l’importance des phénomènes de dérive de pulvérisation dans l’atmosphère.

 

Le débat sur la nocivité des intrants phytosanitaires est monté en puissance

 

       Le débat sur la nocivité de l’utilisation des intrants phytosanitaire est monté en puissance au cours des deux dernières décennies et la filière viticole est bien sûr très concernée par cette problématique. Les pouvoirs publics ont répondu à cette demande de la société civile par la mise en place le plan Ecophyto. Au départ, la majorité des viticulteurs a très mal vécu cette initiative qui remettait en cause partiellement les méthodes de conduite des cultures les plus fréquentes. En effet, l’application des intrants chimiques pour maîtriser le développement des maladies et des ravageurs de la vigne a contribué à une meilleure maîtrise de la productivité et de l’économie de beaucoup d’exploitations viticoles. La limitation des utilisations en présence de faibles niveaux de pression de parasitisme a toujours fait partie de la culture des viticulteurs mais quand le mildiou se montre agressif, la préservation de la récolte devient alors prioritaire. Les pratiques de viticulture conventionnelles « raisonnées » n’ont jamais réussi à s’imposer comme une alternative crédible en matière de respect de l’environnement.

 

Le bio, une alternative pas généralisable dans toutes les régions viticoles

 

      Par contre, la filière de production en agriculture biologique a connu une nette expansion dans certaines régions viticoles mais pas partout en raison des contraintes climatiques et des enjeux économiques de chaque vignoble. La viticulture bio s’est fortement développée dans le Languedoc Roussillon, le Sud-Est, la Vallée du Rhône et dans certaines zones du Bordelais. Dans d’autres régions de production sensibles au parasitisme ou ayant des exigences de productivité élevées comme le Gers, les appellations génériques du Bordelais, les Charentes, la Vallée de La Loire, la Champagne …, l’engagement dans le bio est beaucoup plus limitée. Il représente une prise de risque économique que peu de viticulteurs souhaitent assumer. L’objectif initial du plan Ecophyto de vouloir réduire de 50 %, les intrants phytosanitaires paraît tout aussi irréaliste dans ces zones de production.

 

Des préoccupations environnementales et de santé incontournable

 

      Au départ, les professionnels de la plupart des régions viticoles n’avaient pas pris la juste mesure des exigences environnementales formulées (parfois avec agressivité) par les représentants de la société civile. Les tentatives de dialogue étaient difficiles et débouchaient sur des situations de polémiques qui ont nui à l’image du métier de viticulteur. Les épandages de pesticides sont devenus dans beaucoup de zones rurales un sujet sensible. La mise en place d’un contexte réglementaire pour encadrer les applications n’a pas réellement apaisé le climat entre viticulteurs et riverains. Face à cette évolution rapide du contexte, les professionnels du Bordelais et des Charentes, ont compris que ce dossier allait constituer un enjeu majeur pour la pérennité de leurs filières. Sur quelles bases solides peut-on envisager d’établir un dialogue constructif entre les vignerons soucieux de gérer rigoureusement leurs propriétés et leurs voisins proches gênés par les embruns de pulvérisation ? Est-il possible de      concilier le respect de l’environnement et la recherche de la performance économique dans le contexte de production actuel de la région de Cognac ?

 

Des investissements dans la recherche sans précédent

 

      Les professionnels ont décidé de répondre à ce challenge en engageant des efforts de développement et de recherche sans précédents pour explorer toutes les pistes d’études permettant de réduire les utilisations d’intrants phytosanitaires de façon réaliste pour préserver les enjeux de rationalité économique. Les viticulteurs vivent très mal d’être catalogués de « pollueurs » alors que ce sont des connaisseurs du milieu naturel. Beaucoup d’entre eux s’emploient depuis longtemps à réduire au minimum les doses et le nombre de traitements en faisant preuve de technicité. Les initiatives de réduction des intrants phytosanitaires existent par exemple en Charentes depuis 15 ou 20 ans (les groupes de lutte raisonnée, la modélisation des principales maladies, l’amélioration des prévisions météo, …..)  mais très peu de communication à destination du public rural n’a été faite sur tous ces sujets. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes viticulteurs abordent la gestion de la protection du vignoble avec un véritable souci de minimiser l’impact environnemental de chaque traitement.

    

Le travail du sol et les tunnels confinés, des solutions partielles

 

      Les méthodes de conduite de la protection du vignoble connaissent depuis 5 à 6 ans une évolution rapide et intègrent une sensibilité environnementale de plus en plus forte. Cela ne se limite pas à des actions de communication mais à de véritables changements de pratiques. Le retour de l’entretien des sols mécaniques à la place du désherbage chimique est une réalité que tout observateur peut constater en parcourant les vignes. Le fort développement des ventes de tunnels de pulvérisation confinés est une autre évolution importante. Ces équipements limitent les pertes d’embruns de pulvérisation dans l’air et au sol de manière importante et engendrent en moyenne une réduction des apports de produits de 30 à 35 % chaque année. En Charentes, plus de 300 appareils de ce type fonctionnent et protègent 15 à 20 % de la surface totale du vignoble. La mise en place d’un dossier stratégique de viticulture durable par le BNIC atteste de la volonté d’aborder la protection du vignoble différemment.

 

Penser des vignes « peu consommatrices » d’intrants phytosanitaires

 

      Penser un vignoble peu consommateur d’intrants phytosanitaires est un challenge nouveau et passionnant qui mobilise déjà beaucoup d’énergies et de compétences. Les choix des professionnels ont été à la fois de développer des pistes d’études concernant le court, le moyen et le long terme. À long terme, l’une des meilleures réponses serait de cultiver des cépages qualitatifs qui possèdent une résistance naturelle aux principales maladies de la vignes. Des démarches de sélection de cépages présentant une résistance aux principales maladies, le mildiou, l’oïdium et le botrytis sont engagées dans la plupart des régions viticoles et il faut reconnaître qu’en Charentes, les techniciens de la Station Viticole du BNIC sont des pionniers dans ce domaine. L’arrivée de ces descendants de l’ugni de nouvelle de nouvelle génération n’interviendra pas avant une, deux ou trois décennies. Le renouvellement d’un potentiel de 75 000 ha de vignes demandera du temps, d’où l’importance de développer d’autres recherches pour maîtriser les aspects traditionnels de la protection du vignoble. Les chercheurs pensent aussi que pour assurer la longévité du capital de résistance aux maladies des nouveaux cépages, il sera nécessaire d’assurer une protection du vignoble minimum (de 2 ou 3 applications par an). Les pulvérisateurs risquent donc d’être utilisé encore pendant longtemps et il faudra aussi développer des outils fongicides et insecticides adaptés aux nouvelles exigences environnementales !

La lutte biologique, des concepts qui se révèlent prometteurs

 

      En effet, il ne faut pas penser que les connaissances actuelles sur les sujets de stratégies de luttes contre le mildiou, l’oïdium, le botrytis, le Black-rot, les vers de la grappes,… sont arrivées à des niveaux de développement qui ne puissent pas être dépasser. Les chercheurs continuent d’explorer de nouvelles pistes d’études en phases avec le respect du milieu naturel qui sont porteuses d’espoir. Leur idée est à la fois simple et ambitieuse : « trouver de nouvelles stratégies de lutte en s’appuyant sur des bio-pesticides ». Cette réflexion jugée de totalement utopique au début des années quatre-vingt-dix, est aujourd’hui prise très au sérieux. Les travaux de recherche sur les méthodes de lutte biologique de biocontrôle font désormais en vigne l’objet d’un engagement fort de la recherche. Le biocontrôle est un ensemble de méthodes de protection des végétaux qui repose sur l’utilisation de mécanismes naturels. La mise en œuvre de procédés de lutte biologique est une préoccupation qui a germé dans l’esprit des chercheurs depuis 40 ou 50 ans mais ces concepts de lutte ont mis beaucoup de temps à convaincre. Pour une culture comme la vigne, ils ne sont devenus des thématiques d’études prioritaires que depuis une décennie.

 

Le biocontrôle, un concept de gestion des équilibres des bio agresseurs

 

      Ces techniques de lutte biologiques visent à protéger les plantes en ayant recours aux mécanismes et aux interactions qui régissent les relations entre les différentes espèces dans le milieu naturel. Le principe des approches de lutte par le biocontrôle est fondé sur la gestion des équilibres des populations d’agresseurs plutôt que sur leur éradication. Le statut de biocontrôle est attribué à des produits qui respectent différents critères, comme l’origine naturelle des substances actives, l’exclusion de certaines mentions de dangers vis-à-vis de l’environnement et de la santé humaine, …. . Actuellement, les produits de biocontrôle peuvent être classés en quatre catégories, les macro-organismes (espèces vivantes de taille macroscopique, nématodes, insectes, invertébrés, vertébrés, … ), les micro-organismes (bactéries, levures, champignon, virus), les médiateurs chimiques (molécules de communication, les kairomones ou de comportement sexuel, les phéromones), et les substances d’origines naturelles (végétale, animale, minérale regroupant de nombreuses matières premières avec des modes d’action divers). D’un point de vue réglementaire tous les produits de biocontrôle sont des produits phytopharmaceutiques soumis à homologation et autorisation de mise en marché hormis ceux de la catégorie des macro-organismes.

 

Des modes d’action de type « immuno-écologiques »

 

       Les méthodes de lutte de biocontrôle reposent avant tout sur l’utilisation de produits d’origine naturelle dont les modes d’action sont très différents des intrants phytosanitaires chimiques. Des recherches sont développées justement pour comprendre le fonctionnement de ces produits, évaluer leur intérêt sur les ravageurs et les maladies et en optimiser les conditions d’utilisation. Les études en cours concernent les effets de renforcement des mécanismes de défense de la plante, les potentialités de certaines populations de bactéries et de champignons en tant qu’agent de lutte biologique, les procédés de lutte par inoculation et la recherche d’ennemis naturel des maladies et des ravageurs. Il s’agit principalement de nouvelles approches « immuno-écologiques » fondées sur des relations entre les bio-agresseurs (champignons, bactéries, ravageurs) et le système immunitaire des plantes qui représente la ressource principale de la lutte. L’ensemble des travaux concernant divers micro-organismes bienfaiteurs commencent à déboucher à la fois sur des choses intéressantes transposables aux conditions réelles et d’autres révèlent des variations d’efficacité qui rendent pour l’instant les applications aux champs trop aléatoires.

 

Des  chercheurs à  l’INRA de Bordeaux très actifs

 

      L’UMR de Santé et Agroécologie du vignoble de l’INRA de Bordeaux est l’unité de recherche de référence au niveau des méthodes de lutte de biocontrôle en vigne. L’équipe composée de 41 personnes, des chercheurs, des enseignants-chercheurs, des ingénieurs et des techniciens regroupe des experts du mildiou, de l’oïdium, du botrytis, des ravageurs, des maladies du bois, …. qui développent des recherches fondamentales et essaient de tisser des liens avec des grandes firmes et des PME pour finaliser le développement des projets. Denis Thiéry, le directeur de cette unité, considère que les recherches engagées depuis une grosse décennie sur divers concepts de lutte de biocontrôle en vigne commencent à porter leurs fruits. Au niveau des vers de la grappe, la technique de confusion sexuelles est aujourd’hui complètement maîtrisée. Une stratégie de lutte contre le botrytis avec des champignons antagonistes a été validée dans les laboratoires et les premiers tests de plein champs auront lieu cette année. Des travaux ambitieux sont également en cours  sur les maladies pour mieux comprendre l’influence des facteurs environnementaux sur l’expression des sylmptômes. D’autres études sont conduites sur de nouveaux moyens de lutte contre le mildiou et l’oïdium dont la finalisation va encore demander du temps.

                                       

     

 

 

 

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