la sélection de dépages polygéniques : Un choix assumé de l’INRA

9 novembre 2017

Christian Huyghe, le directeur Scientifique Agriculture de l’INRA, est un spécialiste de l’amélioration des plantes qui a dirigé l’unité génétique d’amélioration des plantes fourragères de Lusignan. Lors de la journée de présentation des travaux de recherche sur les cépages résistants Cognac, il a présenté l’ensemble des activités de l’INRA sur les cépages résistants. Son statut d’expert des problématiques de sélection des plantes lui confère une audience importante. Ch Huyghe, nous a fait part des objectifs et des limites des démarches de sélection en vigne qui sont engagées par l’INRA.

Revue Le Paysan Vigneron : – Les travaux d’Alain Bouquet dans le courant des années 80 et 90 n’ont-ils pas été à l’origine du concept des cépages résistants ?

 

Christian Huyghe : – Alain Bouquet avait une connaissance encyclopédique sur toutes les espèces de la vigne dans le monde qu’il a valorisé en réalisant, à l’INRA des travaux de sélection d’avant garde pendant plus de 25 ans. Il a été le premier chercheur en France à imaginer, dès le début des années 80 que la création de cépages résistants au mildiou et à l’oïdium pouvait être une alternative à la mise en œuvre de la protection du vignoble. À cette époque, les professionnels n’étaient pas sensibles à cette thématique et ses recherches n’ont commencé à trouver un écho favorable qu’à partir du début des années 2 000. Les fondements de la démarche de sélection de cépages résistants d’A Bouquet reposaient sur des croisements de vitis vinifera avec une espèce américaine Muscadinia Rotundifolia qui était porteur d’un gène de résistance à l’oïdium et au mildiou. Tout le travail qu’il a réalisé a constitué les bases des travaux de recherche plus récents engagés par les équipes de l’INRA et de L’IFV.

 

R.L.P.V : – Le fait que les premières obtentions de cépages résistants soient de type monogéniques a créé un certain climat d’interrogation au niveau de la durabilité dans le temps de la résistance ?

 

Chr Huyghe : – Les premiers croisements réalisés par A Bouquet et un certain nombre d’autres multiplicateurs en Europe au début des années 2000 ont débouché sur l’obtention de cépages monogéniques. On ne peut pas nier que la présence d’un seul gène de résistance à une maladie représente un risque de fragilité pour la durabilité de la résistance. Les pathogènes ont effectivement la possibilité de pouvoir contourner plus facilement la résistance des cépages monogéniques ce qui pose un véritable problème. La durabilité de la résistance a été un sujet de débats internes au sein des équipes de l’INRA. L’aboutissement de cette concertation nous a conduits à privilégier les recherches concernant les programmes de sélection de cépages polygéniques. L’acquisition de connaissances scientifiques sur la nature et l’origine des gènes de résistance est essentielle pour le développement des cépages du futur.

 

R.L.P.V : – Les recherches en vigne sur les potentialités de résistance induites par les gènes ont révélé que les ressources génétiques sont sommes toutes assez limitées ?

 

Chr Huyghe : – Un gène de résistance est un bien commun qu’il convient de protéger pour ne pas faire effondrer ses capacités de résistances. Au niveau des pommiers, les premiers travaux de sélection avaient permis d’obtenir des variétés résistantes à la tavelure de type monogéniques. Leur mise en culture rapide dans les vergers sans avoir apprécié de façon juste les risques de contournement a conduit à un effondrement de leur résistance au bout de seulement 10 à 15 ans. En vigne, le réservoir de gène de résistants n’est pas important et il convient donc de gérer les programmes de sélection avec beaucoup de sérieux pour pérenniser durablement les potentialités de la résistance. La première génération de cépages monogéniques a représenté à l’époque une avancée scientifique importante dont aujourd’hui, les limites en matière de durabilité de la résistance sont connues. Les obtentions Bouquet ont constitué les fondations des nouveaux programmes de sélection de cépages polygéniques. Le matériel Bouquet a été croisé avec des cépages asiatiques porteurs de facteurs de résistance différents qui ont été pyramidés. À l’issue de 5 à 7 croisements successifs, on obtient des géniteurs polygéniques que les pathogènes auront beaucoup plus de mal à contourner.

 

R.L.P.V : – L’obtention de cépages polygénique représente donc la meilleure garantie en matière de durabilité de la résistance ?

 

Chr Huyghe : – La vigne est une plante qui a une forte identité culturelle et les cépages vitis vinifera y contribuent pour une part importante. La réflexion scientifique que l’INRA a menée sur la durabilité des résistances a intégré le fait qu’il fallait protéger et valoriser les potentialités des Vitis Vinifera. Nos équipes de chercheurs n’ont pas voulu s’engager dans la création de cépages qui auraient une résistance éphémère. La réalisation de croisements de matériel végétal ayant des facteurs de résistance d’origine différents pour chaque pathogène apporte beaucoup plus de garanties vis-à-vis des risques de contournement. L’avenir est aux démarches de sélection de cépages polygéniques. L’engagement dans des démarches d’obtention cépages résistants de deuxième génération repose aujourd’hui sur des stratégies de pyramidage des gènes mais les acteurs qui les découvrent et les utilisent ne sont pas propriétaires des facteurs de résistance. Les gènes de résistance ne sont pas brevetables et il faut rester très vigilant vis-à-vis de leur utilisation. Les risques de contournement existent et le développement trop rapide de variétés ayant une résistance monogénique fragile pourrait fragiliser les dispositifs de sélection les plus sérieux. L’exemple des premières variétés de pommiers résistantes illustre parfaitement les conséquences d’une mauvaise expérience.

R.L.P.V : – Vous considérez donc que l’implantation des variétés monogéniques à l’échelle du terrain peut constituer un danger pour les nouveaux programmes de sélection en cours ?

 

Chr Huyghe : – Nous pensons que la mise en place d’un encadrement scientifique sérieux de suivi de la durabilité des résistances des parcelles de cépages monogéniques sera indispensable. Il faut être attentif à l’utilisation des gènes de résistance par des sélectionneurs privés de la filière bois et plants de vignes venant de l’étranger, d’Italie, d’Allemagne ou d’Autriche. Certains acteurs ont produit des cépages résistants monogéniques sans avoir une connaissance parfaite des gènes de résistance mis en œuvre ce qui rend l’appréciation de la durabilité de la résistance très incertaine. Les moyens réglementaires actuels n’obligent pas les sélectionneurs à publier les facteurs de résistance de leurs nouvelles obtentions. L’INRA a comme mission de se positionner comme un acteur garant, du pacte de connaissances scientifiques et de l’appui technique des politiques publiques. Notre rôle est d’attirer l’attention des professionnels des différentes régions viticoles d’une part sur les points de vigilance liés à la sélection des cépages résistants et d’autre part sur la mise en place de dispositifs d’encadrement efficaces. La position de l’INRA sur tous ces aspects est fondée sur le principe de responsabilité vis-à-vis des générations futures de viticulteurs.

 

– R.L.P.V : – Pourquoi l’INRA souhaite mettre en place un observatoire d’expérimentation de parcelles de plein champs de cépages résistants dans les différentes régions viticoles Françaises ?

 

– Chr Huyghe : – Cette initiative correspond toujours à notre volonté de suivre le comportement de la durabilité de la résistance des nouvelles obtentions. Nous voulons regarder comment se comportent les cépages résistants lorsqu’ils sont confrontés à une diversité d’environnement de production viticole en France. Le programme d’études spécifique appelé OsCaR (1), est en cours de déploiement (entre 2015 et 2018) en s’appuyant sur la plantation d’un réseau d’une trentaine de parcelles (d’une surface de 0,20 ha chacune) dans les différentes régions viticoles. Tous ces îlots de cépages résistants seront mis en place dans des propriétés viticoles et leur suivi sera réalisé par des organismes techniques régionaux ou une interprofession. Chaque parcelle recevra une protection préventive de 2 ou 3 traitements anti-mildious et anti-oïdium par an et un suivi rigoureux des populations de mildiou et d’oïdium sera mis en place dans le long terme. L’objectif est de détecter précocement les évolutions des populations de champignons indiquant un risque de contournement et les pertes d’efficacité de la résistance qui en découle. Des parcelles en Gironde et en Charentes sont déjà intégrées dans le réseau OsCaR. L’INRA grâce à ces remontées d’informations du terrain sera en mesure de réaliser des états des lieux annuels et à long terme, de la durabilité de la résistance des cépages résistants. On peut imaginer à moyen que les données d’évolution des populations des pathogènes permettent de construire un outil de modélisation pour appréhender les risques de contournement tenant compte de la nature des facteurs de résistance des différents cépages.

 

R.L.P.V : – Vous semblez considérez que l’application d’une protection chimique de 2 à 3 traitements par an restera indispensable sur les cépages résistants ?

 

Chr Huyghe : – Effectivement, l’application d’une protection chimique de type préventive minimum (deux à 3 traitements) semble indispensable pour réduire la pression de sélection des pathogènes. Le positionnement d’une barrière fongicide en empêchant le développement du mildiou et de l’oïdium réduit le risque d’évolution des populations de champignon. À l’inverse, une absence totale de protection, laisserait la possibilité aux pathogènes de se développer et d’exercer une pression de sélection sur les facteurs de résistance. La réalisation de deux ou trois traitements préventifs s’intègre dans la stratégie globale de sécurisation et d’anticipation du risque de contournement. Le maintien de ce niveau de protection minimum aura un impact environnemental très limité par rapport aux 12 à 18 traitements mildiou et oïdium actuel.

 

Chr Huyghe : – Les méthodes de sélection peuvent-elles bénéficier d’évolutions scientifiques qui permettent de renforcer encore la durabilité de la résistance ?

 

Chr Huyghe : – Tout d’abord, les démarches de création de cépages polygéniques engagées depuis presque 10 ans représentent vraiment des concepts de sélection solides vis-à-vis des risques de contournement. Les tests avec les premières obtentions de géniteurs pyramidés ont confirmé le bien-fondé des facteurs polygéniques. Les croisements par hybridations naturelles de matériels végétal d’origine différente, donnent satisfaction. Maintenant, serait-il envisageable d’aller plus loin dans la sélection de facteurs de résistance en utilisant de nouveaux moyens scientifiques ? Nous testons à titre expérimental la maîtrise de la nouvelle technologie NBD (new-breeding-technologies) qui est une méthode permettant de provoquer une mutation ponctuelle au niveau d’un segment de gène. Le processus de mutation reste naturel mais la technologie NBD permet d’en accentuer la fréquence. Plusieurs mutations sont provoquées et ensuite, un tri des nouvelles obtentions devra être effectué. Actuellement, la technologie NBD fait l’objet de discussions au sein des instances réglementaires pour valider ou pas l’autorisation de l’utiliser. Les experts s’interrogent sur le fait de savoir si la technique NBD est ou pas une méthode de sélection OGM. Les équipes scientifiques de l’INRA attendent la réponse des instances communautaires pour travailler le sujet.

 

 

(1) : OsCar : Observatoire national du déploiement des cépages résistants

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