La SARES dans tous ses états

23 juillet 2014

Synonymes de plantations excessives, les journées de la SARES sont aujourd’hui régulièrement épinglées : « Plus jamais ça ! ». L’ouvrage de Jean Vincent Coussié, « Le Cognac et les aléas de l’histoire », livre quelques clés de compréhension de ces journées. Il faut dire que son auteur participa à ces rencontres.

 

Repères
1957 – Superficie du vignoble charentais : 61 603 ha
1959 – « Attributions » Gaillard : 2 000 ha
1962 – Contingent de 10 888 ha
1967 – Journées de la Sares
1970 – Tranche de 10 185 ha
1972 – Tranche de 9 763 ha
1974 – Tranche de 7 770 ha
1976 – Superficie du vignoble Vin Blanc Cognac : 98 619 ha
1976-1991 – Arrachage de 19 215 ha

 

 

p16.jpgLe contexte

Les journées de la SARES interviennent en fin d’année 1967. Les expéditions de Cognac sont en progression constante, les gelées fréquentes. En 1956, 1957, 1958, il a gelé trois années de suite, avec des rendements très faibles, de l’ordre de 3 hl AP/ha. Durant cette période, la production s’avère infé-rieure aux ventes. Le commerce s’inquiète pour ses approvisionnements. Il veut pro-fiter de la progression des ventes, amorcée depuis plusieurs années. D’où l’idée de bloquer soixante responsables régio-naux pendant deux jours, en hiver, à Royan, pour étudier l’avenir de la région. Tous les hôtels de la ville ont été réquisitionnés. Les réunions se tiennent au casino. Pourquoi Royan ? « Le but était de se tenir éloigné de Cognac, pour échapper à la pression ambiante » indique J.V. Coussié.

Ces journées de réflexion regroupèrent viticulteurs, négociants et toutes les activités associées : banques, industries annexes, courtiers… L’idée de la SARES partait d’une bonne intention : faire se côtoyer pendant deux jours, en dehors de Cognac, négociants et viticulteurs. On se disait qu’une telle initiative ne pouvait qu’être bénéfique à une réflexion collective sur l’avenir de la région. Participèrent aux journées des négociants comme Maurice Hennessy, Alain de Pracomtal, René Firino-Martell, André Hériard-Dubreuil, Christian Braastadt… Très vite, les discussions débouchèrent sur la confrontation inévitable entre prévisions de ventes et prévisions de production.

Quel mode de prévision des ventes ?

La viticulture avait souhaité disposer de chiffres aussi précis que possible. Le négoce proposa l’intervention de la SEMA (Société d’études et de mathématiques appliquées), un cabinet de haute volée. La SEMA établit des formules de calcul mathématiques pour les différents pays, basées sur les revenus, les dépenses des ménages…. Pour ne retenir que l’exemple des expéditions sur la Grande-Bretagne, la formule mathématique était la suivante : log C (consommation des spiritueux) = 1,3 log DM (dépenses des ménages déflatées) – 0,25 log PM (prix moyen des spiritueux déflatés) + 0,6. Tout un programme ! Etablies sur 9 ans, ces prévisions correspondaient à du long terme pour la SEMA mais à du moyen terme pour la viticulture. Neuf ans, c’est à peu près le temps qui s’écoule entre la plantation et la vente de la première bouteille de Cognac. Dans les faits, que se passa-t-il ? Les ventes ne collèrent aux prévisions que jusqu’en 1973.

La SEMA avait retenu deux hypothèses : une hypothèse basse à 340 000 hl AP et une hypothèse haute à 365 000 hl AP avec, à la clé, des taux de croissance de + 5 % et de + 5,8 %. Il ne faut pas oublier qu’entre 1957 et 1972, les expéditions de Cognac avaient été multipliées par deux à l’intérieur des principaux pays européens. A fin août 1966, les sorties totales s’élevaient à 250 000 hl AP, contre 80 000 hl AP à fin août 1947.
Signe du chemin parcouru.

Et les prévisions de production ?

En ce qui les concerne, l’on assista en quelque sorte à la querelle des anciens et des modernes. Pour les anciens – dont certains grands techniciens – une moyenne de 7 hl AP correspondait au maximum envisageable. « Vous êtes fous de retenir un tel niveau ! s’insurgeaient même certains d’entre eux. Imaginez que la région n’a atteint ce niveau de rendement que deux fois en vingt ans ! » Et c’est vrai que les 7 de pur n’avaient été dépassés que deux fois sur la période. Par ailleurs, demeuraient encore beaucoup de petits viticulteurs, peu sensibles aux nouvelles techniques de production. Dans ces conditions, retenir une moyenne de 7 de pur ha relevait déjà d’une certaine audace. D’autant que les années de gelées colonisaient encore toutes les têtes. Pour les autres – en général les plus jeunes – un rendement moyen de 7,5 hl AP/ha représentait un minimum. A l’époque, des adhérents de CETA produisaient déjà 8 à 10 hl AP/ha. Lors des journées de la SARES, la commission production avait fait le forcing pour que sorte une prévision de rendement, chiffre qui conditionnait la superficie des plantations. Il fallait conclure ! Finalement, la proposition de 7,25 hl AP/ha fut retenue. Une solution qui mécontenta tout le monde. Mais les professionnels se disaient : « Nous aurons le temps de corriger après s’il le faut. »

Que va-t-il se passer ensuite ?

Deux événements vont venir tout bousculer. C’est d’abord la dénonciation, par Richard Nixon, le 15 août 1971, des accords de Bretton Woods. Cette décision, apparemment indolore, déclenchera en fait des répercussions gigantesques. En suspendant la convertibilité du dollar en or, elle met en exergue la question du taux de change des monnaies. « Les « changes flottants » si-
gnent les premiers assauts de la dérégulation. « Les prix des marchandises vont flotter autant que les monnaies » commente laconiquement Valéry Giscard d’Estaing en mars 1972. Deux ans plus tard, éclate la guerre du Yom Kippour, le 6 octobre 1973 avec, comme conséquence inattendue, le premier choc pétrolier. L’inflation atteint 12 à 13 % l’an. Les taux de warrant, eux, grimpent à 14 %. En un an et demi, les ventes de Cognac chutent de 22 %. Bien sûr, tout cela n’avait pas été prévu. Pour faire bonne mesure, la production enfle, sous le double effet des plantations et des rendements.

A l’époque, les professionnels auraient-ils pu se montrer plus circonspects… ou plus visionnaires ?

Sincèrement, difficile d’imaginer les dé-sordres planétaires qui allaient fondre sur la planète. Après la seconde guerre mon-
diale, un monde nouveau était apparu, amorçant ce qui allait devenir les « trente glorieuses ». Fonds monétaire international (FMI), construction de l’Europe, relance du commerce mondial avec les grands cycles de négociation du GATT… Les sorties de Cognac profitèrent largement de ce bouillonnant climat macroéconomique. Quant à l’erreur de prévision des rendements, elle ne se révéla que plus tard. La décision fut prise de façon collective, dans un contexte où le commerce était aussi à un virage (fin des familles, arrivées des capitaux extérieurs…). Lors des journées de la SARES, la viticulture avait obtenu deux mesures de sauvegarde : l’étalement des plantations en trois tranches de 10 000 ha et la création d’une sorte de société d’intervention en cas de fort déséquilibre production/ventes, la Sofidec. Sans doute la seule grande erreur commise – mais de taille – fut celle de planter en rafale les 30 000 ha (10 185 ha accordés en 1970, 9 763 ha en 1972, 7 770 ha en 1974). La peur de manquer était telle que les viticulteurs furent encouragés à planter par anticipation…et à régulariser par la suite. La troisième tranche de 10 000 ha n’aurait jamais dû être autorisée. Elle le fut pourtant, en 1974,
alors que la crise était déjà aux portes de la région. Deux ans plus tard, en 1976, débutaient les premières campagnes d’arra-chages.

La Sofidec

Elle fonctionna deux ou trois campagnes puis fut dissoute. La crise était si profonde qu’il devenait intenable de stocker des eaux-de-vie sans perspective de ventes.

Le bilan

Tout laisse à penser que les décisions ne furent pas prises à la légère. Les professionnels d’alors firent le mieux possible avec les informations dont ils disposaient. Puis ils ont ensuite travaillé à réparer les dégâts. C’est l’époque où la date de commercialisation du Cognac fut reportée au compte 2, soit deux ans et demi après la sortie de l’alambic. Dans une tout autre perspective – conforter le stockage – une première ébauche du report de commercialisation s’était dessinée en 1965. Avant cette date, il était possible de vendre du Cognac quelques mois à peine après sa distillation.

Jean d’Ormesson a dit : « L’histoire, c’est ce qui empêche l’avenir d’être n’importe quoi. » Dans le même ordre d’idée, on peut citer l’économiste Keynes : « Pour engager l’avenir, il faut avoir la mémoire longue. »

 

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