Ghislain de Montgolfier, président de l’AGEV

31 janvier 2011

Président des négociants français en vin (1), Ghislain de Montgolfier est persuadé « qu’on se plantera » si l’on se borne à défendre « l’ancien régime » (entendez les droits de plantation). Il prône une « révolution interprofessionnelle » ou, du moins, l’économie contractuelle comme outil de régulation. Sans oublier de reconnaître que « le diable se cache dans les détails ». Révolutionnaire mais lucide.

« Le Paysan Vigneron » – Ainsi, vous n’optez pas pour le remake de « Il faut sauver le soldat Ryan », versus droits de plantation.

G.D.M. – Je crains qu’il règne une grande confusion dans les esprits. Les droits de plantation ont déjà été libéralisés voilà deux ans, en 2008, avec la nouvelle OCM vin. Il est toujours possible de rêver mais quand vous arrivez à Bruxelles, vous comprenez assez vite que prendre le problème à l’envers confine à l’erreur stratégique. Les droits de plantation sont libérés. C’est un fait. Maintenant il est toujours possible de lutter non pour leur préservation en l’état mais pour une nouvelle forme de régulation.

« L.P.V. » – Qui passerait par quoi ?

G.D.M. – Par la maîtrise du potentiel de production. Qu’est-ce qu’un potentiel de production sinon un rendement/ha par un nombre d’ha ou un nombre d’ha par un rendement/ha. Ce potentiel de production, il me semble raisonnable de penser qu’il relève d’une co-gestion interprofessionnelle, bipartite entre les metteurs en marché et les producteurs. D’ailleurs cela se vérifie déjà. Dans les régions qui se portent bien, le potentiel de production résulte souvent d’une vision partagée. A l’inverse, les erreurs constatées ici ou là furent dues la plupart du temps à une approche trop corporatiste, disons-le un peu franchouillarde, où le « droit » – dans le sens d’exercer un droit – l’emporte sur l’adaptation au marché.

« L.P.V. » – Certes mais concrètement, comment fait-on ? Sur quel outil juridique pourrait s’appuyer le modèle interprofessionnel ?

G.D.M. – Je vais peut-être vous choquer mais pour moi, l’interprofession, c’est avant tout du pratique et non du juridique. Nombre de régions mettent en œuvre un suivi rigoureux du potentiel de production : extrait annuel du casier viticole (surface en production, non-production, droits en portefeuille), état du « droit à produire », réserve individuelle… La superficie est ainsi consolidée vigne après vigne, hectare après hectare. Dans ces conditions, la régulation paraît assez simple. Dans d’autres régions peut-être moins bien organisées du point de vue interprofessionnel, j’imaginerais assez que l’on tienne le langage suivant : « Vous voulez planter ? Eh bien contractualisez et, par ce biais-là, vous obtiendrez des droits de plantation. » Même chose pour les aides à l’investissement, à la promotion. Que la contractualisation devienne un levier. Cela va tout à fait dans le sens de la PAC. L’Europe abandonne la réglementation économique et la « refile » aux Etats membres. D’où la montée en puissance des interprofessions.

« L.P.V. » – Croyez-vous qu’une majorité se lève au sein de l’Europe pour accepter une forme de régulation, même relookée ?

G.D.M. – Ce sera difficile, étant donné le tropisme libéral des pays du Nord. Mais si nous sommes assez intelligents pour proposer une nouvelle formule, pourquoi pas ! Par contre, à rester crisper sur l’ancien régime, c’est sûr, « nous allons nous planter ».

« L.P.V. » – Se faire le chantre du modèle interprofessionnel, n’est-ce pas une façon, pour le négoce, de lancer une OPA sur la viticulture ?

G.D.M. – Je ne crois pas qu’il rentre dans les intentions du négoce de faire main basse sur la viticulture. Pour une raison simple : ce n’est pas son intérêt. Le vignoble coûte fort cher et les entreprises de négoce ont bien d’autres occasions de mobiliser leurs capitaux, et pour la constitution de stock, et pour l’investissement commercial ou publi-promotionnel. Chacun vit sa vie mais il n’est pas interdit de travailler ensemble.

« L.P.V. » – Le modèle interprofession est-il forcément le modèle qui doit s’imposer à tous ?

G.D.M. – Je ne dis pas cela mais je suis un pragmatique et je vous pose la question : « la viticulture française va-t-elle bien ? » Pas vraiment. Il y a quelques années, le rapport Berthomeau a pointé les faiblesses de notre viticulture : prééminence de l’amont sur l’aval, manque d’adaptation au marché… Quelque part, être ravalé au énième rang sur un marché phare comme l’Angleterre sonne comme un échec du modèle ancien. Des pays comme l’Australie, l’Afrique du Sud, l’Argentine se taillent la part du lion. Et pourquoi à votre avis ? Parce qu’ils ont une aptitude à coller à l’économie que nous n’avons pas. Pardonnez l’expression mais nous en sommes encore au « char à bœufs », un coup à droite, un coup à gauche. La révolution interprofessionnelle, c’est de passer d’une vision corporatiste, limitée à une seule profession à une approche vraiment interprofessionnelle, qui mixe les sensibilités et les expériences.

« L.P.V. » – La vie interprofessionnelle n’est pourtant pas un long fleuve tranquille.

G.D.M. – Bien sûr que non. Comme dans un couple, on peut parler d’un « mystère de l’interprofession ». Se mettre d’accord entre familles reste toujours un exercice très délicat, qui met en œuvre des forces insondables. Mais l’interprofession a aussi pour vertu une réactivité hors du commun. Les décisions peuvent se prendre très vite, à condition bien entendu d’avoir à faire à des gens très formés, très représentatifs, très courageux. La faiblesse – ou la force – de l’interprofession tient aux hommes et aux femmes qui la composent. Au syndicalisme « politique », l’interprofession propose une gouvernance économique. Si vous voulez faire du syndicalisme politique, ne vous engagez pas dans une interprofession, vous vous tromperiez de carrière.

« L.P.V. » – Quelles sont vos relations avec la CNAOC ? Manifestement, une différence de vue existe entre vous sur les moyens de réguler le potentiel de production.

G.D.M. – Nos relations sont excellentes. Nous dialoguons et discutons sur toutes les questions. Je ne crois pas que les membres de la CNAOC pensent que le négoce veut « tordre le cou » à la viticulture. Par contre, ils sont sans doute dans une position beaucoup plus syndicale que nous. Tant que l’on dira que les droits de plantation existent et qu’il faut les maintenir, l’on bercera les gens d’illusions. Arrêtons d’enthousiasmer les journalistes ! Mettonsnous réellement au boulot. D’ailleurs je crois que la CNAOC va bientôt rallier nos positions (je badine). Plus sérieusement, sans doute plusieurs courants cohabitent-ils en son sein. Pour l’instant, les membres de la CNAOC discutent chez eux. Ensemble, nous avons aussi à travailler sur le fonctionnement réel des choses. Car, selon l’expression prisée en Angleterre, « le diable se cache souvent dans les détails ».

(1) Ghislain de Montgolfier préside l’AGEV, l’Association générale des entreprises vinicoles. La formation regroupe des syndicats nationaux, régionaux de négociants, des filiales négoce de la grande distribution (Prodis, La Fiée des Lois…), des groupes comme Castel, les Grands Chais de France, Jean Jean, Uccoar… Elle intervient en tandem avec la FEVS (la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux), plus orientée sur l’accès aux marchés. Les deux formations partagent le même siège, rue de Madrid à Paris. En tant que délégué général, Nicolas Ozanam chapeaute les deux structures. A ses côtés, Benoît Stenne, délégué général adjoint.

Après avoir présidé les Champagnes Bollinger, G. de Montgolfier est à la tête de l’UMC (Union des Maisons de Champagnes) et, à ce titre, co-préside le CIVC, le Comité interprofessionnel des vins de Champagne.

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