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Une migration continue

15 mars 2009

chai_rebillier_opt.jpegUne plongée dans les archives régionales montre que les stratégies d’adaptation de la main-d’œuvre ont toujours existé. Sous le Premier Empire, un « prolétariat rural » loue ses bras aux régions viticoles florissantes. Plus tard, les Vendéens et les Limousins viendront à la rescousse de vignerons charentais défaits par le phylloxera. La région connaît une vague de départs vers les villes mais aussi vers l’Algérie.

 

Dans les 1res décades du 19e siècle, les vignobles de la bordure atlantique tiennent le haut du pavé : Gironde, Charente « inférieure », Loire « inférieure », Maine-et-Loire. La vente de vins et eaux-de-vie dans le Nord de l’Europe dégage des profits importants. Déjà un besoin de main-d’œuvre temporaire se manifeste. Les migrants saisonniers sont de deux sortes. Il y a les « montagnols » ou défricheurs, spécialisés dans les travaux de force et les vendangeurs, qui arrivent en septembre-octobre. Les montagnols, originaires des Pyrénées, affectionnent la Gironde. Ils y effectuent les travaux d’hiver, défrichage, fumures, plantations. Ils repartent en avril, pour s’occuper de leurs propres travaux. La Charente-Inférieure reçoit surtout des vendangeurs venus des départements voisins, Vendée, Deux-Sèvres, Haute-Vienne, Morbihan. C’est l’arrondissement de La Rochelle qui bénéficie le plus de cette aide temporaire. Au début du 19e siècle, la culture de la vigne en France est florissante. Chaptal estime qu’elle occupe plus d’un million et demi d’ha et produit 36 millions d’hl de vin. La culture exige beaucoup de bras et « paie bien ».

manque de bras, déjà

En Charentes, si la petite propriété est très étendue, il manque un prolétariat rural qui pourrait procurer de la main-d’œuvre. Dans les années 1860-1870, s’observe une diminution des naissances, surtout parmi les paysans riches ou aisés. Pas question de diviser une propriété péniblement gagnée. Leur précepte ! « Le couple vaut mieux que la douzaine. » La conséquence ne se fait pas attendre : en 1868, on se plaint de ne plus trouver de « prix faiteurs ». A Cognac, note J. Guyot, « les domestiques viennent de loin et ne constituent que des non reproducteurs nomades, toujours prêts à quitter leur maître d’un jour, au moment où leurs services lui sont le plus indispensables ». La grande prospérité du Second Empire déclenche une vague de plantations dans les Charentes. Le vignoble va bientôt couvrir 300 000 ha, 58 % en Charente-Maritime, 38 % en Charente, 4 % en Deux-Sèvres. Ce mouvement s’accompagne de la nécessité d’une culture plus soignée. La valeur du travail grimpe. En 1859, le concours de Cognac récompense les travailleurs « méritants ». Une liste des primes par ordre de mérite est publiée, édifiante sur l’âge et le sexe des salariés. Pierre Richet, métayer depuis 32 ans chez M. Pelluchon, propriétaire à Verrières, reçoit une prime de 50 francs. Prime d’un même montant pour Pierre Besson, domestique depuis 19 ans chez M. Foulque, propriétaire à Saint-Laurent. Quatre primes de 34 francs sont décernées à Jean Couret, domestique-métayer, 11 ans, chez Pierre Fraccin, propriétaire à Saint-Preuil ; à Marie Nadeau, servante depuis 13 ans chez Berbinot, propriétaire à Saint-Laurent ; à Jeanne Jarnac, servante, 6 ans, chez Mme vve Dumontet, propriétaire à La Magdelaine ; à Jean Denot, vigneron, 12 ans, chez Giraud, propriétaire à Salles-d’Angles. Jean Barraud, domestique, 12 ans, chez Anatole Gautier, à Lignères, reçoit, quant à lui, 25 francs. En 1858, les eaux-de-vie de Bons Bois valent de 175 à 188 francs l’hl AP, 180 à 185 F pour les Fins Bois, 190 à 195 F pour les Petites Champagnes et 205 à 210 F pour les Fines Champagnes. Le manque de main-d’œuvre fait augmenter les gages. Un propriétaire se plaint : « Un domestique auquel on donnait il y a une vingtaine d’années 350 ou 360 F de gages annuels était un piocheur fort et vigilant. Plus tard, à partir de 1864-1965, ses gages montèrent jusqu’à 500 F. C’était exorbitant mais tel était le courant. Il fallait forcément le suivre. C’est que la terre se dépeuplait. » En 1868, J. Guyot fait remarquer que la charrue remplace la main-d’œuvre. C’est déjà la mécanisation, assortie, excusez du peu, d’une recherche de flexibilité. « L’agriculteur est devenu plus industriel et le chef de l’industrie agricole ne songe qu’à se débarrasser des bras et des bouches inutiles. Il veut avoir des hommes en nombre, à l’heure et au jour, à la semaine où il juge leurs concours indispensables. Il entend ne plus avoir à s’en occuper tout le reste de l’année. Il ne veut pas les loger, il ne veut pas les nourrir. Il paye l’heure, le jour, la semaine le prix convenu. »

la bombe phylloxera

En 1863, le phylloxera fait son apparition dans le Gard, provoquant les plus grands ravages. Le vignoble de l’Hérault, qui couvrait 226 000 ha en 1869, se voit réduit à 47 500 ha en 1885. Dans le Bordelais, les dégâts du phylloxera se propagent comme une traînée de poudre. En cinq ans, de 1875 à 1880, le vignoble est pratiquement anéanti. C’est en 1870-1871 que les premiers stigmates du fléau sont détectés en Charentes, à la Jard, Colombiers, Chérac. En 1874, des viticulteurs relèvent sa présence à Aigre, Beauvoir et Brioux. En moins de trente ans, le vignoble va être presque entièrement décimé par le phylloxera, à l’exception de quelques poches comme le sud Charente, la Haute-Saintonge et le Pays Bas. Un barde charentais se lamente : « Ah, ces souches, ces pauvres souches de vignes, ne font-elles pas pitié, ainsi entassées sous les hangars et les cours de fermes. Vous les voyez disposées en blocs carrés, parées, tirées au cordeau, prêtes à être vendues au mètre – 7 F le mètre, les 200 ou 300 souches – qui, pendant un demi-siècle, ont fait couler dans les pressoirs la fortune d’une famille ! 7 francs le mètre la légion innombrable des arbustes qui a fait des crésus et des Nababs ! Oui, 7 francs le mètre, ce qui sur pied donnait annuellement plus de vin que 7 vaches ne donneraient annuellement de lait ! Au feu la vigne ! Et quoi, la vigne brûle ! » le prix de la terre s’effondre. Avant le phylloxera, sa valeur était très élevée, les prairies naturelles notamment, pour la production de foin. Elles atteignaient 5 000 à 10 000 F l’ha. Un ha de vigne en Grande Champagne valait, quant à lui, 7 000 F. Après le phylloxera, il n’en valut plus que 600 francs… Des terres ne trouvaient plus preneur à 0,50 F le « carreau » (15 m2) ou 300 F l’ha. Heureusement, les abondantes récoltes d’avant 1873 (année marquée par une gelée printanière dévastatrice) et la récolte du siècle de 1875 (14,3 millions d’hl) permettent quelque temps de faire face à la crise. Dès 1869, on parle déjà de greffage de vignes françaises sur des plants américains. Des propriétaires comme Albert Verneuil de Segonzac entreprennent en 1876, les premières plantations de vignes greffées. Les soudées-greffées valent 1 F le pied, un prix très élevé à l’époque. Les paysans se montrent sceptiques et même réprobateurs : « Le fils Verneuil va manger l’argent de son père, il plante des visants. » En 1877, l’ingénieur Vidal part en Amérique avec mission de rapporter des plants adaptés aux sols charentais. Il les trouvera au Texas, sur des terres crayeuses, au cœur de forêts de lianes. En 1888, les négociants et quelques propriétaires fondent un Comité de viticulture (l’ancêtre de la Station viticole du BNIC) pour reconstituer le vignoble. Toutefois, les surfaces replantées ne représentent guère que le quart de l’étendue anciennement occupée par la vigne. Si la vallée de la Charente se couvre de vignes dans un quadrilatère allant de Cognac à Burie, en passant par Matha et Jarnac, sur les terres légères et sèches comme les terres de Champagne, les viticulteurs désemparés perdent courage, malgré les conseils des commissions de lutte contre le phylloxera. Pendant une dizaine d’années, de 1880 à 1890, les tentatives de plantations se soldent par des échecs renouvelés. Après 1883, les vignerons abandonnent souvent les replantations et reconvertissent leurs parcelles en céréales. En 1898, un témoin oculaire traverse la région : « La plaine de l’ouest de l’Angoumois ressemble à une petite Beauce, c’est une mer de moisson. La vigne, en disparaissant, semble avoir emporté avec elle tout ce que ce pays pouvait avoir d’esprit d’entreprise. Les jachères se rencontrent à chaque pas. Aux endroits où l’on a arraché les ceps, où l’on a semé des céréales ou des fourrages artificiels, la végétation est clairsemée et certes, ne saurait guère payer la semence et la peine des laboureurs. » (Ardoin-Dumazet, Voyage en France, 1898). Les emplois saisonniers disparaissent et la consommation s’alanguit. Après les propriétaires viticoles, les artisans subissent la crise, forgerons, bourreliers, tailleurs de pierre, tonneliers. A Salles-d’Angles, des trois tonneliers de 1870, il n’en reste plus qu’un seul. En Charente et Charente-Maritime, des dizaines de cantons enregistre des pertes de population supérieures à 20 %. Les communes viticoles sont très éprouvées. Saint-Preuil, dans le canton de Segonzac, voit chuter sa population de 25 %. Même chose à Arthenac, Jarnac-Champagne, Germignac, Saint-Eugène dans le canton d’Archiac. Les campagnes se vident au profit des villes (Angoulême) ou du littoral atlantique. Grâce à la valorisation de leurs stocks d’eaux-de-vie, de riches propriétaires viticoles entreprennent l’édification de belles demeures aux toits d’ardoise. Contre un maigre salaire et de la nourriture, les saisonniers et petits vignerons acceptent de travailler pour eux. Les viticulteurs des Champagnes et des Bois se dirigent vers Cognac dans l’espoir de trouver un travail. Mais les offres d’emplois sont rares. Les Cognaçais s’insurgent contre les flux de miséreux « qui viennent manger leur pain ». Au cours de ces années, le mouvement migratoire s’amplifie. Aux salariés agricoles succèdent les viticulteurs ruinés. Les familles nombreuses deviennent rares et les mariages l’exception. Les pouvoirs publics encouragent les migrations vers l’Algérie. Des familles de Guimps, Criteuil, Salles-d’Angles, Mérignac s’installent à Fontaine-de-Génie, en Oranie ainsi que dans la région de Constantine, sur des lots de vignes à cultiver. Des sociétés de Californie et du Texas, à grands renforts de publicité, incitent les viticulteurs à venir fonder des vignobles outre-Atlantique. Mais l’Office d’émigration décourage les départs vers l’Argentine et l’Amérique du Nord. L’établissement des chemins de fer facilite une migration intérieure. En 1893, Albert Verneuil dépeint à mots retenus une situation affligeante : « Le département traverse une crise particulièrement longue et cruelle. La trop rapide disparition de la vigne qu’aucune autre activité vraiment rémunératrice ne saurait remplacer, à laisser tous ses habitants dans une situation voisine de la gêne. Il leur fallut vivre sur les économies du passé et cela s’épuise vite… Ils ont dû aller chercher plus loin du travail. »

l’arrivée de vendéens et limousins

Cependant, « la nature ayant horreur du vide », le bas prix des terres attire de jeunes ménages issus des familles nombreuses du Poitou et de Vendée. Dès 1880, les Vendéens du marais et de la plaine s’installent sur les plateaux calcaires de l’Aunis ; les Mellois et les Gâtinais viennent s’occuper des coteaux de Basse-Saintonge. Après la première guerre mondiale, de nouvelles vagues de migrants franchissent la vallée de la Charente. Les agriculteurs des terres froides du Bas-Limousin compris entre Périgueux et Limoges entretiennent déjà des relations suivies avec le vignoble. Ils viennent remettre en valeur les terres de Champagne. Les champs se couvrent de céréales, blé, orge, plantes sarclées et prairies artificielles. Les migrants apportent avec eux leurs vaches. L’élevage laitier se développe. En 1893, la coopérative de Baignes est fondée par M. Hillairet. En 1910, 90 établissements laitiers livrent le beurre des Charentes dans tout le Sud-Ouest et jusque sur les marchés parisiens. En une génération, grâce à leur travail et leur sens de l’épargne, les métayers peuvent acheter les parcelles de terre. Ces groupes plus féconds que les Charentais d’origine, constitue souvent la moitié de la population des communes. Leur esprit d’entreprise surprend les autochtones qui restent souvent indécis devant les maigres perspectives économiques fondées sur l’élevage laitier ou les céréales. Dans l’entre-deux-guerres et sous l’encouragement du négoce, le renouvellement du vignoble se poursuit avec des cépages plus productifs. En 1923, un document officiel émanant de la préfecture fait état de main-d’œuvre étrangère dans le département de la Charente. Il est dit : « Les ouvriers les plus appréciés sont les Polonais. Les servantes de fermes de cette nationalité sont très estimées, pour leur ardeur au travail comme vachères particulièrement. » En 1932, le salaire journalier d’un homme nourri est de 10 F l’hiver et de 14 F l’été. Celui d’une femme de 6 F l’hiver et de 9 F l’été sans nourriture. Le salaire annuel d’un homme nourrit est de 3 200 à 3 400 F et d’une femme nourrie de 1 900 F en moyenne. La discrimination fait partie des mœurs de l’époque.

Sources : J. Pitié : « Exode rural et migration intérieure en France – l’exemple de la Vienne et du Poitou-Charentes » dans Norois – Poitiers 1971 ; Potet : « L’immigration vendéenne dans le bassin Aquitain » (Annales de géographie) 1912 ; « Paysans charentais – Reconstituons nos vignobles » par Clément Prieur, secrétaire général de la Société d’agriculture de la Charente, 1887 ; J.-L. Vidal : « Ils s’en vont », l’exode rural, causes et remèdes – 1927 ; Cultivateur charentais (1859) ; Henri Pissot : « Nos vignes » ; « Chroniques privées de l’an 1940 » par J. Chardonne ; Germain Gaborit : « La question du Cognac, solution à la crise actuelle » dans Imprimerie ouvrière, mars 1914 – Norois : « Population et sociétés rurales dans l’Ouest et le Centre-Ouest » – Colloque de Poitiers, mars 1988 ; « Population et vignoble dans les Charentes : un siècle d’évolution originale » par Gilles Bernard ; Bernard Béchet : « La reconversion de l’agriculture après la crise du phylloxera dans les Charentes » – mémoire de DESS, 1961 ; Délibération du Conseil général de Charente-Maritime, séance du 15 avril 1874 ; « Histoire de la population française » par Jacques Dupâquier – PUF, 1988 ; Monographie agricole 1930 (archives départementales de la Charente).

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