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Vers Une Professionnalisation Du Métier

8 mars 2009

Très imprégné par le terroir charentais, expert-comptable au cabinet ACL Centre Atlantique, Jean-Marie Ordonneau a tendance à considérer l’agrandissement des exploitations comme une évolution n aturelle, qui ne touche pas que l’agriculture Il y voit le fruit d’une professionnalisation du métier et peut-être l’espoir de relations plus équilibrées. Des risques existent aussi et surtout, il n’y a pas de modèles établis.

 

« Le Paysan Vigneron » – L’agrandissement, un sujet nouveau ?

jean_marie_ordonneau.jpgJean-Marie Ordonneau – Pas vraiment. On a vu poindre le phénomène depuis une dizaine d’années déjà mais peut-être s’accélère-t-il depuis deux ou trois ans. Cette tendance n’est d’ailleurs pas propre au tissu viticole. Elle se vérifie aussi au niveau des entreprises industrielles et commerciales. Le bassin d’emploi d’Angoulême est touché de plein fouet par la difficulté des PME à trouver des chefs d’entreprise qui veulent bien remplacer ceux qui partent à la retraite. Dans le monde rural, des raisons quasi sociologiques sont sans doute à l’œuvre. Les agriculteurs, et c’est tant mieux, ont tenu a faire bénéficier leurs enfants d’une plus grande ouverture sur le monde, à l’instar des autres catégories socioprofessionnelles. Mais qui dit liberté, dit aussi liberté de ne pas revenir. J’y verrais la première raison de la concentration des exploitations. La deuxième tient bien sûr au cadre économique. Les économies d’échelles sont souvent perçues comme un moyen d’améliorer le compte de résultat. Depuis cinq ou six ans, le blocage de la QNV a par ailleurs incité ceux qui avaient un bon accès au Cognac à augmenter leur surface pour satisfaire leur contrat et, pour d’autres, à affecter plus d’ha aux débouchés vins, afin de mieux amortir le matériel ou optimiser les charges de personnel. Alors que le nombre d’ha par UMO (unité de main-d’œuvre) croissait, dans le même temps le prix unitaire de vente ne progressait pas. Nous sommes passés petit à petit à un système industrialisé – il ne faut pas avoir peur du mot – du processus de production. Les autres rasions ont trait au cadre réglementaire de la traçabilité, de la mise aux normes.

« L.P.V. » – Faut-il s’inquiéter de cette évolution ?

J.-M. O. – J’ai un peu l’impression qu’insensiblement nous allons vers une professionnalisation du métier. Nous passons d’un système artisanal à un système qui, s’il reste familial, répond à une gestion de plus en plus professionnelle. Je m’aperçois que les jeunes repreneurs arrivent avec un projet bien structuré, y compris dans les aspects délégation et contrôle. Ils se comportent d’emblée en vrais chefs d’entreprise, capables de gérer 50 ou 100 ha, y compris si leurs parents en géraient 10. Ils ne font pas d’opposition systématique à la mise en œuvre du nouveau cadre réglementaire et ne perdent pas une énergie folle à lutter contre. Ils prennent des décisions sur des investissements lourds à cinq ans, sans craintes particulières, si tant est que ces investissements fassent partie d’un plan. Cette capacité à aborder les choses de manière décomplexée, pour tout dire professionnelle, est assez nouvelle. Elle constitue peut-être la grande cassure avec le passé. Dans le même temps, les jeunes sentent tout de suite la faille : comment tenir un projet à long terme avec un seul client ? Ils savent très bien qu’autant ils maîtrisent le processus de production, autant ils ne maîtrisent pas du tout l’aval. C’est la grande difficulté à laquelle est confronté le secteur.

« L.P.V. » – Quelle formation ont ces jeunes ?

J.-M. O. – Ceux auxquels je pense ont souvent des formations supérieures de type ingénieurs. Certains sortent du lot en effet. Mais nous voyons aussi des BTS agricoles qui se révèlent d’un très bon niveau et tout à fait capables de bien gérer. Tous, ils partagent un même état d’esprit : « ils ne veulent pas aller tailler les vignes le dimanche ».

« L.P.V. » – En fonction de quoi les jeunes se déterminent pour revenir ou ne pas revenir ?

J.-M. O. – C’est clair que la viabilité économique de la structure reste le juge de paix. Il faut « pouvoir vivre dessus » et être capable d’enclencher un vrai projet. A cet égard, la taille d’exploitation joue forcément. A 100 ha, les fils d’exploitants reviennent, quasi systématiquement. A 40-50 ha de vignes, ils reviennent aussi, même si l’on commence à voir des structures qui ne sont pas reprises à ce niveau de surface. Autour des 20-25 ha, cela devient plus difficile même si, heureusement, il y a des cas de retour. Mais les jeunes ont vu leurs parents souffrir, travailler et encore travailler. Ils ne sont pas toujours prêts à s’investir dans un modèle à long terme qui ne correspond plus au cycle de court terme dans lequel nous vivons aujourd’hui. Un grand enjeu attend sans doute la région viticole : se rendre de nouveau attractive aux jeunes et quand je dis cela, je pense aux jeunes couples. Quoiqu’on en dise, la vie d’un agriculteur reste contraignante pour le conjoint, tant en terme d’horaires que d’indisponibilité. Pour compenser ces handicaps, il faut que le reste marche, « tourne », concrètement que le revenu soit au rendez-vous.

« L.P.V. » – Comment raisonnez-vous cette notion d’économie
d’échelle liée habituellement à l’agrandissement ?

J.-M. O. – Une manière simple d’aborder la question consiste à reprendre le prix de revient d’un ha de vignes selon la taille des exploitations. A partir des chiffres moyens tirés des comptabilités d’exploitations suivies par le cabinet, on s’aperçoit que l’écart entre les plus de 60 ha de vignes et les moins de 60 ha s’élevait jusqu’en 1999-2000 à environ 10 % (- 10 % en faveur des surfaces les plus importantes). A titre d’exemple, en 1995, le coût de production moyen d’un ha de vignes ressortait à 5 900 € dans la tranche comprise entre 40 et 60 ha et à 5 200 € dans la tranche supérieure. Aujourd’hui, ce différentiel a tendance à se rapprocher des – 4 % (4 500 € ha contre 4 600 €), compte tenu des faibles coûts de revient actuels. Nous tombons vers une asymptote basse. Il n’en reste pas moins que ce « petit plus » peut encore faire la différence dans certaines situations.

« L.P.V. » – Pourquoi avoir choisir la barre des 60 ha ?

J.-M. O. – Quelque part, je crois qu’au-delà de 60 ha de vignes, le gain tiré des ha supplémentaires n’est pas proportionnel aux charges. On rentre dans un autre cycle. A 60 ha, le chef d’exploitation peut être encore dans les vignes ; au-delà, c’est plus difficile, il doit parfois faire appel à un chef de culture. Se pose aussi la question de la rentabilité du matériel. A 60 ha, nous ne sommes sans doute pas loin d’une certaine taille optimale. Ensuite, il faut rajouter 20 ou 30 ha de plus pour que les nouveaux investissements redeviennent rentables.

« L.P.V. » – Est-ce à dire que le « modèle » des années futures tournera autour des 60 ha ?

J.-M. O. – Pas du tout. Nous voyons aujourd’hui des gens qui font le choix d’unités familiales sans frais de personnel, produisant de la bonne eau-de-vie, allant au bout de leur démarche qualité. Je suis persuadé que c’est un modèle qui restera. Après, tout repose sur la notion de professionnalisme. Est-ce qu’une toute petite structure peut se maintenir face à un négoce qui a des exigences d’organisation, de contrôle ? Honnêtement, je crois que les surfaces inférieures à 10 ha auront beaucoup de mal à exister demain. La question se pose pour les 12-15 ha. Quel peut être leur avenir ? Je n’ai pas d’avis. Ou plutôt je pense que tout dépendra de leur capacité à assumer la recherche de qualité, en s’extrayant d’une pratique coutumière. Au-delà du suivi réglementaire, la traçabilité, la mise aux normes exigeront des investissements lourds, aussi bien en termes financiers qu’humains et là, il n’y aura peut-être pas beaucoup d’élus. La rentabilité sera la contrepartie obligatoire de la recherche de qualité. D’où peut-on le penser, un phénomène naturel de grossissement des exploitations.

« L.P.V. » – Existe-t-il une probabilité pour voir un jour émerger des méga-structures viticoles en Charentes ?

J.-M. O. – Vous voulez parler d’unités de 200, 300 ha et plus. Si, je crois, il est difficile de se fixer des limites en terme de droit d’exploiter, une limite existe, celle de la gestion humaine. Même si l’expression « d’usine à la campagne » revient à un Charentais, Georges Chavanne, le concept paraît inapproprié aux structures agricoles. Tout le monde n’a pas vocation à gérer 40 salariés. Et puis il ne faut pas oublier que plus la taille est grande, plus le risque est grand. Cet aspect représente un frein indéniable à l’agrandissement des exploitations.

« L.P.V. » – Entre acquisition et fermage, y a-t-il une voie à privilégier pour l’agrandissement ?

J.-M. O. – Tout se raisonne. Les structures agricoles se professionnalisent et il faut donc les gérer en vraies entreprises, sans oublier leurs spécificités. Le monde viticole répond à un cycle de production qui n’a rien à voir avec celui du commerce ou des entreprises de service. Il faut en comprendre les arcanes. Lorsqu’il y a acquisition, le banquier demande généralement un gros apport personnel, de plus de 50 %. Pour le fermage, c’est différent. Le besoin s’exprime en fond de roulement. On a trop souvent tendance à l’oublier mais pour « tenir » jusqu’au compte 2, il faut engager des coûts de l’ordre de 10 à 15 000 € par ha (5 000 € /ha et par an). En conséquence, il convient d’établir un plan de trésorerie sur trois ans. Cela se gère.

« L.P.V. » – Comment voyez-vous l’avenir ?

J.-M. O. – Difficile de savoir ce qui va se passer dans les dix ans à venir. L’évolution que nous constatons aujourd’hui va-t-elle s’accélérer ? Je pense que le négoce va avoir besoin de viticulteurs très engagés vers des objectifs communs. De nouvellew relationw resteront à trouver avec la génération qui monte. Peut-être allons-nous vers un rapport plus professionnel et donc plus équilibré, sur le modèle gagnant/gagnant.

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