Une fonction de démineur

14 mars 2009

Lors du dernier comité permanent du BNIC, le 22 décembre dernier, le chef de famille de la viticulture a pris parti pour un changement du système à terme : affectation de surface contre double fin. Une position qui a le mérite de déminer partiellement le terrain. Reste pourtant quelques engins explosifs dans le maquis charentais. Citons entre autres un projet de fixation « mathématique » de la QNV Cognac et la composition du Syndicat de défense de l’appellation qui renvoie elle aussi au rendement Cognac. A vos abris !

« Le Paysan Vigneron » – Quelle fut la teneur de votre intervention au comité permanent du BNIC ?

bernard_guionet.jpgBernard Guionnet – Ce jour-là et le vendredi précédent en réunion de famille de la viticulture, j’ai tenu à restituer les éléments dont nous étions sûrs, à 100 %, en faisant fi des interprétations ou des éléments psychologiques qui, dans cette région, interfèrent trop souvent au débat. A ce titre j’ai émis trois constats. Le premier concerne la fin du Plan d’adaptation, en juillet 2006. Le deuxième a trait à l’achèvement de la seconde période biennale de dérogation à la QNV régionale. Cette période s’interrompt le 31 juillet 2005 (récolte 2004). Partant d’une QNV historique fixée à 7,4 millions d’hl AP, la Commission a admis de rabaisser temporairement la QNV régionale à 6 millions d’hl AP. Sur la récolte 2003, les volumes à l’intérieur de la QNV se sont élevés à 5,3 millions d’hl et devraient s’approcher des 6,3 millions d’hl pour la récolte 2004. La Commission a assorti le bénéfice de la dérogation à une condition, celle de procéder « à un changement plus profond du système ». Le troisième constat concerne la date de la réforme de l’OCM vitivinicole. Lors d’une rencontre avec les leaders viticoles nationaux, le 14 décembre dernier, le ministre de l’Agriculture a indiqué que cette réforme était plutôt attendue en 2006. Je précise qu’assistaient au comité permanent du BNIC, à l’invitation du président de l’interprofession, Hervé Pogliani, pour les vins de table et Olivier Louvet pour le SVBC. Le partage d’informations est encore le meilleur moyen de purger d’éventuels abcès.

« L.P.V. » – Quand la Commission parle de « changement plus profond du système », à quoi fait-elle allusion selon vous ?

B.G. – Je pense que le système qui a été proposé par la région, qui consiste à remplacer la double fin par une affectation de surface, tout en conservant la notion de cépage double fin, est de nature à représenter un changement profond. A mon sens, il n’en irait pas de même d’un article 28 non subventionné, c’est-à-dire privé de ses aides. Cela constituerait tout au plus une adaptation du régime existant, dont la faisabilité resterait d’ailleurs à prouver. Je rappellerais en outre que le projet d’affectation a été validé au moins deux fois, une fois au ministère de l’Agriculture puis une autre fois devant le Premier ministre. En trois ans, il n’y a pas eu de voix pour s’élever contre le projet. Et maintenant que l’on s’apprête à verser dans un autre système, on ne trouve rien de mieux au monde que cette double fin. On l’a pourtant suffisamment critiqué !

« L.P.V. » – Peut-on demander à la Commission européenne si, oui ou non, elle entend supprimer l’article 28 ?

B.G. – Je crois que Mme Reynaud a écrit dans ce sens à la Commission. La réponse tombera dans trois mois ou dans trois ans mais je crains qu’elle ne nous éclaire guère. La Commission va se retourner vers le ministère de l’Agriculture, qui lui-même évoquera « des changements plus profonds ». N’oublions pas qu’une épée de Damoclès pèse sur le Gouvernement : l’amende potentielle de 150 millions d’euros pour non-respect de la QNV historique. Sans tout expliquer, ce risque conditionne en partie la position du ministère de l’Agriculture sur le dossier Cognac. A court terme, nous avons à demander à la Commission de prolonger la dérogation à la QNV régionale.

« L.P.V. » – La région a besoin de souplesse. La double fin assurait cette souplesse.

B.G. – En effet. L’article 28 nous offrait toute la souplesse souhaitée. Je pense cependant qu’une affectation parcellaire assortie de rendements différenciés pour les autres débouchés serait de nature à nous ménager autant de possibilités. J’y mettrai cependant quelques conditions. Que le viticulteur ne se sente pas « stressé » par l’affectation parcellaire. En clair, qu’il ne court pas le risque d’engager au Cognac plus que de besoin. C’est bien là ce que l’on veut éviter. Ainsi, serait-il sans doute préférable, au moins dans un premier temps, de s’orienter vers une affectation biennale (l’année N et l’année N + 1) plutôt que vers une affectation triennale. Peut-être pourrait-on aussi prévoir la possibilité de changer, sans pénalité, 20 % de son affectation, toujours dans le but d’éviter que toutes les surfaces se retrouvent au Cognac. Enfin, il nous faut obtenir une hauteur de rendements pour les autres débouchés suffisamment attractive. Peut-être péchons-nous par modestie en demandant 130 + 50. Les opérateurs jus de raisins nous disent qu’ils ne seront jamais concurrentiels en dessous de 200 hl/ha. Faut-il se positionner sur 130 + 70 ? Je sais que certains évoquent, comme Jérôme Royer, l’idée d’un rendement vin de table non limité, avec ou sans article 28. Avec l’article 28, c’est impossible puisque le fondement même de la distillation article 28 est de prévoir un plafond de production. Sans article 28, nous tombons sous le régime des exploitations mixtes qui, en France en tout cas, obéissent toutes à un rendement agronomique. Je ne connais pas d’exemple d’exploitation mixte sans limite de rendement. Les Charentes feraient-elles exception ? En terme de souplesse, j’ai également demandé que l’on étudie des rendements différenciés par crus – pourquoi pas ? – ainsi que l’idée d’une réserve que l’on n’appellerait pas qualitative mais « climatique », bloquée en compte 00. Enfin a été accepté le principe qu’en cas de changement de système, le rendement Cognac soit au moins supérieur d’un hl AP à la QNV Cognac système double fin. Ceci pour tenir compte qu’il n’y aura plus une goutte de hors Cognac (jus de raisin ou autre) sur les ha affectés au Cognac. Si l’on prend l’exemple d’une QNV à 7,6 hl AP comme cette année, cela donnerait un rendement Cognac d’au moins 8,6, sachant qu’il faut 8,7 hl AP pour couvrir le coût de production d’un ha de vigne. Qui plus est, la QNV 2005 a des chances de ne pas diminuer, compte tenu de la progression régulière des ventes. On commence à parler de besoins de 520-530 000 hl AP.

« L.P.V. » – Des accrochages en perspectives sur le niveau de la QNV ?

B.G. – Oui et non. Nous sommes en train d’étudier un accord interprofessionnel qui permettrait, sur la base de chiffres constatés le 31 mai, de fixer la QNV à partir d’une formule mathématique. Le but recherché étant de sortir du contexte psychologique et humain qui pèse trop souvent sur nos discussions.

« L.P.V. » – La validation d’une « formule mathématique » pour la détermination de la QNV n’est pas acquise.

B.G. – Non mais je pense tout de même qu’elle est en bonne voie de résolution. Cette proposition est incluse dans l’étude « Etat et perspectives Cognac », en cours de validation. Pour ce faire, c’est vrai, elle devra être votée en assemblée plénière du BNIC. Il y en a une de prévue fin janvier ou début février.

« L.P.V. » – Le SVBC fait de l’élimination de 8 à 10 000 ha la condition « sine qua non » pour une application du système d’affectation parcellaire. Qu’en pensez-vous ?

B.G. – La division de 530 000 ha par 8,7 hl AP donne 60 000 ha. Si l’on admet un volant nécessaire de 8 à 10 000 ha pour les vins de table et les jus de raisin, restent toujours 4 à 5 000 ha en trop. Je suis d’avis que ce delta – d’ailleurs identifié dans le rapport Zonta – risque de perturber le système d’affectation. Comment ? En pouvant justifier la baisse du rendement Cognac, ce qui n’est tout de même pas le but recherché. Vous me direz qu’en plaçant la barre moins haut – à 8 de pur par exemple – il faudrait davantage d’ha au Cognac. Oui mais alors, comment couvrir les coûts de production, qui restent équivalents à 8,7 de pur ? Tant que les ventes progressent, tout va bien. Mais nous ne sommes pas à l’abri de difficultés sur le Cognac. Je sais aussi que certains contestent des coûts de production estimés à 8,7 hl AP/ha. J’ai commencé à établir sur mon exploitation un dossier de mises aux normes des chais et distilleries. C’est effarant. Cela renchérit très fortement les coûts. Pourtant on ne peut pas prétendre laisser les Charentes en dehors du monde. Au premier accident environnemental, on aurait tôt fait de nous tomber dessus. Ainsi, pour préserver nos revenus, il me semble hautement préférable de jouer sur la surface plutôt que sur le rendement Cognac. Le rapport Zonta prévoyait d’ailleurs un assainissement structurel mais, depuis, personne n’a rien fait. Au rythme de 200 ha par an, il nous faudra vingt ans pour arriver au résultat escompté. Peut-être devons-nous nous creuser la tête pour savoir comment faire disparaître 4 à 5 000 ha. Le SVBC propose un arrachage équivalent chez tout le monde. Cela peut s’étudier. Le secteur des Bons Bois me dit : « Nous ne voulons pas d’arrachage car il se passe toujours chez nous. » Je leur réponds que le fait de le rendre obligatoire partout, aussi bien dans le canton de Segonzac que dans le canton de Montendre, peut sauver des vignes dans des zones où l’arrachage sévit en effet plus qu’ailleurs. Je leur propose de prendre le pari.

« L.P.V. » – La proposition d’éliminer 10 % du vignoble a été repoussée par deux fois en famille viticole.

B.G. – Certes mais j’ai du mal à évaluer si c’est le principe qui choque ou la hauteur. Peut-être un niveau de 5 % est-il plus recevable ? Parmi les propositions que nous pourrions soumettre au ministère de l’Agriculture en vue d’un changement de régime, il y a l’idée de pouvoir bonifier la prime d’arrachage avec le bénéfice des aides de l’article 28. Même la double fin une fois disparue, ces aides pourraient nous être ristournées pendant quelques années. Elles pourraient également servir à la filière vin. Hervé Pogliani souligne régulièrement l’importance de l’aide européenne accordée aux Espagnols pour améliorer la qualité de leur cuverie.

« L.P.V. » – Les « 80/20 », autrement dit l’affectation « volontaire obligatoire » peut également constituer une piste.

B.G. – Je ne trouve pas cela idiot. Un « 80/20 » qui pourrait tout aussi bien être un 85/15 ou de 88/12. Tout le monde sent bien la nécessité de trouver un artifice pour obtenir un minimum d’extournement des ha, afin de ne pas courir le risque de baisser le rendement Cognac en cas de trop grosse affectation. Malheureusement, la piste du « 85/15 » bloque sur la difficulté de la validation juridique. Il a été plusieurs fois conclu à son infaisabilité juridique.

« L.P.V. » – N’est-ce pas la même chose pour la CVO proposée par le SVBC.

B.G. – D’une certaine façon oui mais les juristes du BNIC estiment que la piste CVO est plus tenable. Faudra-t-il encore que les deux familles adoptent la décision en vue d’un accord étendu. Le ministère de l’agriculture a un peu « tiqué » sur le montant de la CVO. Mais dans la mesure où il existe une volonté interprofessionnelle et que l’on ne demande rien, pourquoi pas ! On pourrait aussi imaginer un pot-pourri entre les deux pistes, « 85/15 » et CVO.

« L.P.V. » – Quel est l’état d’avancement du dossier INAO ?

B.G. – Un groupe de travail présidé par Philippe Boujut planche sur la modification du décret d’appellation de 1936. Une commission d’enquête INAO revient en mars ou avril pour faire le point. J’ai le sentiment qu’une meilleure compréhension est en train de s’instaurer entre les services locaux de l’INAO, le BN et les professionnels. Il faut continuer dans ce sens. J’espère que ce climat plus « normalisé » contribuera à diminuer la crainte des gens vis-à-vis de l’INAO. Dans la campagne, on entend encore beaucoup de réflexions du style : « Si on se met dans les mains de l’INAO, tout est foutu ! » A titre personnel, je regrette qu’en 1988, l’INAO n’ait pas voulu de nous. Un test grandeur nature sur deux crus – la Petite et la Grande Champagne – aurait sans doute permis de préparer l’avenir.

« L.P.V. » – Le sujet de friction potentiel reste toujours la composition du Syndicat de défense. Tout se passe comme si la profession peinait à l’aborder.

B.G. – Il y a deux ans, un préaccord s’était dessiné sur le principe d’une parité viticulture/négoce, avec une présidence viticole. Le syndicat se constituait de deux grosses parties, la partie des bouilleurs de cru à domicile et celle des bouilleurs de profession. Puis le débat a assez vite tourné sur la question des bouilleurs de profession, « prestataires de service » n’intervenant pas directement sur le marché. Des « intégristes » en ont profité pour réclamer un syndicat de défense 100 % viticole, à l’instar d’autres régions. A partir de là, « motus et bouche cousue ». Les discussions autour du Syndicat de défense n’ont pas avancé d’un pouce. Il va bien falloir de nouveau s’y frotter. La réforme du décret de 1936 est attendue lors du premier semestre 2005 et la composition du Syndicat de défense de l’appellation doit figurer en annexe du décret.

« L.P.V. » – Pensez-vous déboucher sur un terrain d’entente ?

B.G. – Jamais dans cette région il n’y aura de syndicat de défense 100 % viticole ou bien il y en aura deux. Si l’on arrive pas à un consensus, il est possible de voir un syndicat de défense composé du SGV seul et un autre intégrant le SVBC, les bouilleurs de profession et les négociants. Imaginez la situation quand le ministère de l’Agriculture devra rendre son arbitrage sur le niveau de rendement Cognac. La région aime vraiment se faire peur.

« L.P.V. » – A votre avis, quelle serait la solution la plus recevable ?

B.G. – Je pense qu’un équilibre 50/50 assorti d’une présidence viticole serait de nature à aplanir les difficultés.

« L.P.V. » – Outre la création du Syndicat de défense, ne croyez-vous pas que la détermination « mathématique » de la QNV puisse constituer un autre sujet de « tamponnade » ?

B.G. – C’est clair que les deux dossiers se rejoignent. Peu ou prou, il s’agit de déterminer le niveau de production. Je noterai tout de même que dans la grille de calcul proposée, figure la notion de rattrapage du trop distillé d’une année sur l’autre. A nous d’être réactifs et d’ajuster rapidement les volumes en cas de dérapage. Le négoce en est d’accord. Pour le reste, je crois que cela avance pas trop mal. Les conditions de production ne soulèvent pas de polémiques. Viticulture comme grand négoce ne céderont pas sur la question du brandy sur les ha Cognac. Les négociants intéressés pourront toujours en faire sur les vignes « autres ». Le seul problème est qu’il faudra le payer. L’épreuve de force n’est pas à attendre sur ces points-là.

« L.P.V. » – La ligne de partage entre syndicat de défense et interprofession ne risque-t-elle pas de poser souci ?

B.G. – La région n’échappera pas à la trilogie interprofession, syndicat de défense, organisme agréé. Faisons simplement en sorte que cela nous coûte le moins cher possible. A l’heure où la viticulture s’est engagée sur un financement du BNIC à parité avec le négoce, il ne faut surtout pas multiplier les sources de dépenses. Nous devons tout au contraire travailler à diminuer les charges. Les taxes interprofessionnelles vont baisser au 1er janvier grâce aux bonnes sorties, mais restons en éveil sur la question des contributions.

« L.P.V. » – Pour revenir aux propos de départ, quelle vous semble être la position du négoce sur le système d’affectation des surfaces ?

B.G. – Je n’ai pas l’impression qu’il en conçoive beaucoup de craintes. En Charentes, la tendance est plutôt de produire trop que pas assez et des débouchés mieux cadrés ne peuvent que leur faire du bien. Par ailleurs, trois représentants du négoce et non des moindres – Jean-Pierre Lacarrière, Yann Fillioux, Antoine Cuzange – ont validé le plan Zonta et ne souhaitent sans doute pas se déjuger. Un seul représentant du négoce est vraiment contre le changement, c’est Jean-Marc Olivier. Mais je ne le vois pas s’arc-bouter.

« L.P.V. » – En ce qui vous concerne, votre adhésion au principe d’affection est-elle de circonstance ou plus profonde ?

B.G. – Je crois qu’une affectation biennale à terme des trois ou cinq ans à venir permettra de responsabiliser les viticulteurs. Je ne suis pas de ceux qui traînent les pieds pour rester coûte que coûte dans le système de la double fin. Il y a une logique du changement. Par contre, je crois que ce serait bien de ne pas démarrer le système avant d’avoir supprimé au moins 5 % du vignoble. Cela présenterait aussi l’avantage de démontrer au négoce que la surproduction potentielle n’est pas éternelle dans cette région. Par ailleurs, je me demande si nous n’aurions pas intérêt à demander la prolongation du Plan d’adaptation, notamment dans sa composante « QNV d’exploitation ». A travers la nouvelle OCM, pratiquement toutes les régions viticoles réclament aujourd’hui un arrachage temporaire aidé. En Charentes, le Plan d’adaptation a permis aux viticulteurs qui le souhaitaient de gérer leur quota de production sur moins d’ha. Cette idée, que d’autres régions plébiscitent, il me semblerait peut-être bon de l’exploiter encore. Si le Cognac se porte mieux, il n’est pas à l’abri d’un revirement des ventes.

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