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« La Charente n’a pas de stratégie claire sur ses vins »

13 mars 2009

Directeur des achats vins au sein du groupe des Grands Chais de France (*), Bruno Kessler a manifestement le goût de la provoc. Ou serait-ce celui du « parler franc » ? En tout cas ses propos sont décapants dans une filière vin de table/vin de base souvent passée sous silence. Les Grands Chais de France achètent 50 000 hl vol. de vins de base mousseux dans la région. La société dit pouvoir doubler la mise, à condition de…

bruno_kesler.jpg« Le Paysan Vigneron » – Avant tout chose, comment se présente la campagne et les prix à en attendre ?

Bruno Kessler – Il est un peu tôt pour parler de prix (interview réalisée durant la première quinzaine de septembre). Au niveau européen, une grosse récolte se présente partout. D’ores et déjà, on peut dire que les prix seront très concurrentiels et sans doute inférieurs à ceux de l’an passé. L’écart de prix se maintient entre l’Espagne et les autres pays. L’Espagne reste très compétitive sur le marché des vins de base mousseux. Ses prix sont inférieurs au prix de distillation communautaire. Je ne peux guère en dire plus. Les Charentes récoltent dans trois semaines et il peut se passer bien des choses. C’est pour cela que je demeure très prudent.

« L.P.V. » – En tant qu’acheteur de vins de base mousseux, quel regard portez-vous sur les Charentes ?

B.K. – A la demande de l’interprofession, une table ronde a été organisée au printemps dernier avec tous les opérateurs des « autres débouchés », jus de raisin, vins de base mousseux… Au nom de ma société, j’ai émis des propositions en faveur d’une spécialisation et d’un professionnalisme accru des Charentes en matière de vin. Il est clair qu’en tant qu’acheteur de vins de base mousseux, à rapport qualité/prix comparable, je préfère acheter en Charentes qu’ailleurs en Europe. D’abord parce que ma société est française. Ensuite parce qu’en terme logistique, pour nous qui sommes basés à Bordeaux, il est plus facile de venir en Charentes que d’aller en Espagne et a fortiori en Italie. Par contre, je dois dire que le niveau de vinification que je trouve en Espagne n’a rien à voir avec celui des Charentes. En terme d’équipement, l’Espagne est au XXIe siècle tandis que les Charentes en sont encore au XXe. Un écart énorme est en train de se creuser. Il faut bien l’avouer : la vinification en Charentes n’est pas très « sexy » !

« L.P.V. » – Qu’entendez-vous par là ?

B.K. – Si l’on veut s’attaquer sérieusement au marché des vins de base mousseux, il faut pouvoir présenter des lots homogènes, en quantité importante. En Charentes, du fait de l’atomisation des producteurs, de la multiplicité de petits lots provenant de petites caves mal équipées en froid comme en matériel de pressurage, la qualité est plus compliquée à obtenir. Dans votre région, les viticulteurs savent produire du raisin. Ils possèdent le savoir-faire viticole. L’outil de production est bien entretenu. Le climat s’avère propice aux vins de base. Par contre, l’outil de vinification est souvent obsolète et vieillissant. Pour résumer, la spécialisation du vignoble nous va bien mais nous aurions besoin de grandes unités de vinification spécialisées. Aujourd’hui, en Charentes, il en existe peut-être trois ou quatre. Ce n’est déjà pas mal mais ces gens-là ne sont pas aidés du tout par la région.

« L.P.V. » – Dans quel sens ?

B.K. – J’apporterai deux réponses à cette question. Premièrement, pour investir, vos entreprises ont besoin d’un geste fort de l’interprofession, d’engagements durables, sur plusieurs années. Or, la région ne semble pas développer de projet stratégique clair pour ses vins autres que Cognac. Un manque de clarté se fait sentir dans ce périmètre-là. A titre d’exemple, la réunion du printemps n’a pas connu de suite. Mes collègues et moi n’avons pas obtenu de réponses précises sur la place que la région entendait accorder à nos produits. Nous restons dans le flou. Deuxièmement, pour avoir des unités de transformation performantes, on pourrait imaginer d’aider les vinificateurs. Or, ils ne bénéficient d’aucun soutien. Il s’agit d’ailleurs d’un vaste débat qui dépasse largement le cadre charentais. En France, tout l’argent va du côté de la production et rien du côté de la vinification. On « schinte » le milieu c’est-à-dire le liquide, qui constitue pourtant un maillon essentiel. Et quand je dis cela, je ne distingue pas entre outil coopératif et outil privé. Je n’ai pas d’état d’âme à cet égard. Je parle d’unités de vinification correctement dimensionnées et dotés d’équipements performants. A mon avis, pour être rentable, un outil de vinification devrait pouvoir au moins traiter 100 000 hll vol. Par ailleurs, l’apport de raisin à l’unité de transformation peut constituer un choix stratégique sur les vins de bouche. En Charentes, on produit du vin essentiellement pour le Cognac et le reste, eh bien, l’on voit ce que l’on peut en faire.

« L.P.V. » – Si vous reprochez aux Charentais leur manque d’engagement, certains sont tentés de vous retourner le compliment. La filière vins de base est-elle prête à s’engager aux côtés de la Charente ? C’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule.

B.K. – Ne confondons pas les rôles. Je suis l’acheteur. Il faut que la production apprenne ce qu’est un client. En France, les producteurs ont un peu le défaut d’attendre tout le temps de l’acheteur qu’il fasse la première démarche. N’oublions pas que le client est roi. Nous, en tant qu’acheteurs, nous disons ce que nous voulons et, à partir de là, s’il y a une part de risque à prendre, c’est au producteur de l’assumer. Le veut-il, ne le veut-il pas ? Je ne peux pas répondre à sa place.

« L.P.V. » – Les autres pays sont-ils plus engagés ?

B.K. – Oui, en matière « d’autres débouchés », l’Espagne et l’Italie ont une stratégie claire, contrairement aux Charentes. Si la région n’est pas décidée à changer son fusil d’épaule, elle restera pour nous un fournisseur potentiel occasionnel de nos besoins. Aujourd’hui j’achète 40 à 50 000 hl de vins de base mousseux en Charentes. Demain, je pourrais doubler ce volume mais à condition d’avoir des assurances tant en terme de quantités que de qualité.

« L.P.V. » – La qualité charentaise vous intéresse pourtant.

B.K. – En matière de vins mousseux de qualité, capable de nourrir des marques, la Charente a une carte à jouer, c’est indéniable. Mais, même sur le plan de la qualité intrinsèque de ses produits, elle doit réfléchir à son positionnement. Contrairement à l’Espagne, la Charente produit très peu de cépages aromatiques. Aujourd’hui, tout se passe comme si votre région se contentait d’être un acidificateur des vins d’Espagne. C’est un peu dommage et un peu court en terme de valeur ajoutée. Cette recherche de valeur ajoutée à travers la plantation de cépages aromatiques, du type Chardonnay ou Pinot noir, pourrait faire partie des objectifs d’un projet stratégique clair. Mais attention ! Au fil du temps, ce sera de plus en plus difficile pour les Charentes. Les autres vignobles ne l’attendent pas pour évoluer.

« L.P.V. » – Quel avenir pour les vins de base mousseux ?

B.K. – La mousse se développe partout dans le monde. En fait, il y a trois types de vins qui progressent aujourd’hui : les vins de pays marquetés, les vins rosés et les mousseux. Dans cet univers-là, je le répète, la Charente a une carte à jouer.

Propos recueillis par Catherine Mousnier

(*) La société des Grands Chais de France, négociant en vins et spiritueux, a son siège à Peterbach, dans le Bas-Rhin. Réalisant 80 % de son activité à l’export, elle commercialise environ 75 millions de bouteilles dans le monde pour un chiffre d’affaires 2003 de 442 millions de francs. L’entreprise emploie 825 personnes sur ses différents sites. Au printemps dernier le groupe a racheté Vinival, 1er opérateur de vins tranquilles dans le Val de Loire (à Vallet) après avoir acquis les marques Alexis Lichine et Cruse par l’intermédiaire de sa filiale bordelaise Les caves de Landiras-Louis Eschenauer. Les grands Chais de France sont également implantés en Languedoc-Roussillon (domaine de la Baume), dans le Beaujolais et en Bourgogne (J.-L. Quinson) ainsi que dans le Jura (Cie des Grands Vins). J.-P. Chenet est la marque phare du groupe, en vins tranquilles comme en vins effervescents (avec Pierlant). Les Grands Chais de France se classent parmi les gros élaborateurs français de vins mousseux avec la Compagnie Française des Grands Vins et Kriter.
 
Espagne       La reconquista viticole

Plus grand vignoble du monde en surface, l’Espagne est en train de mettre sa production au diapason de ses hectares. De l’avis de beaucoup, l’Espagne viticole va occuper une position de plus en plus hégémonique en Europe.

Que n’entend-on pas dire sur l’Espagne aujourd’hui ! Que le pays restructure à vitesse grand V, que ses rendements augmentent d’année en année, que ses installations viticoles sont parmi les plus performantes du monde. Mythe ou réalité ? Des bureaux de courtage français en lisière de la frontière espagnole confirment. « Malheureusement pour nous, disent-ils, tout ceci est vrai. » L’Espagne a profité de façon massive des primes à la restructuration européennes. S’en sont suivis un rajeunissement du vignoble et une amélioration de l’encépagement. Une des conséquences en fut l’augmentation des rendements, que chaque nouvelle sortie de statistique permet de vérifier. Même sous le très aride vignoble de la Mancha, au sud de Madrid, l’eau a beau se trouver à 100 mètres, elle n’en est pas moins accessible et se révèle très rentable quand elle permet de quadrupler les rendements et de remplacer un mauvais cépage par un bon. Deux régions en Espagne se positionnent sur les blancs : le Pénédes, en Catalogne, sur des produits qualitatifs types cavas (mousseux haut de gamme), et la Mancha. Traditionnellement vouée aux produits basiques, la Mancha est en train de rehausser son image aux prix d’énormes investissements dans les outils de vinification, tant coopératifs que privés. Associer à ses 200 000 ha, elle gagne une force de frappe assez impressionnante. D’où la réflexion de quelques-uns : « l’Espagne est en train de faire main basse sur le monde du vin en Europe. » Il faut dire que nécessité fait loi. « Dans la Mancha, en dehors des chênes et des oliviers, il n’y a rien ! » souligne Claude Pinaud, du bureau de courtage Casenobe à Perpignan. Le pays de Don Quichotte (Don Quijote) et de son valet Sancho Pança a-t-il vocation à devenir le grenier à vin de l’Europe ? La réponse appartient sans doute aux politiques, espagnols et communautaires. Le vignoble de la Macha, situé à environ 700 m d’altitude, est complanté surtout de cépages blancs (majoritairement airen) même s’il s’arrache aujourd’hui des vignes blanches pour planter du rouge. L’été y est torride (jusqu’à 45 °C), l’hiver extrêmement froid (jusqu’à – 12 °C). Plusieurs centaines de coopératives et négociants regroupent 22 000 producteurs. Leurs tailles varient mais certaines structures atteignent plusieurs centaines de milliers d’hl. C’est le cas d’unités privées comme Movialsa à Alcazar de San Juan (région de Ciudad Real), de Lozano à Albacete, de l’union de coopératives Baco ou de la cave coopérative de Tomellos. Beaucoup d’opérateurs rentrent le raisin mais certains achètent le vin. La plupart sont très bien équipés. « Conservé sous froid, le vin est disponible à l’achat toute l’année. » Moins acide qu’en Charentes, le vin présente cependant une légère acidité lorsqu’il titre autour de 10 % vol. De nombreux élaborateurs allemands de vins de base mousseux s’approvisionnent en Espagne.

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