Du financement du Cognac … à la crise de la dette souveraine

1 mars 2012

Après la crise des subprimes de 2008, la crise de la dette souveraine pose un nouveau défi aux établissements bancaires. Jean-Pierre Vauzanges, directeur général de la Caisse régionale de Crédit agricole Charente-Périgord et Antoine Mornaud, directeur des clientèles spécialisées, commentent à la fois le contexte général et l’environnement proche. Dans une économie financière compliquée, l’agriculture des deux départements et plus particulièrement le Cognac apparaissent comme de « bons risques ». La caisse de Crédit agricole s’est associée à l’initiative du cabinet d’expertise comptable PWC pour organiser la « Journée du Cognac », le 17 janvier dernier. A notamment été soulevée la question du financement des réserves Cognac.

 

 

Pourquoi la Caisse régionale de Crédit agricole s’est-elle impliquée dans cette journée du Cognac ?

Jp19.jpgean-Pierre Vauzanges – Pour nous, il est très important de suivre de manière très très précise tout ce qui se passe dans la filière Cognac, de l’amont à l’aval. Car le Cognac constitue un pilier de notre activité. Côté viticole, le Cognac représente un tiers de nos encours agricoles. Quant à la filière négoce, elle pèse pour la moitié de nos encours entreprises, tous secteurs confondus. L’intelligence du travail de collaboration initié avec le cabinet PWC a été d’associer les syndicats viticoles, les grandes maisons de Cognac, l’interprofession, afin de trouver des modes d’accompagnements financiers qui collent le mieux aux besoins de nos clients. Avec le Cognac, nous sommes sur une industrie incroyablement spécifique, qui a la capacité de savoir instaurer un dialogue fructueux entre ses différentes composantes. Nous le voyons avec la question du financement des réserves Cognac, dont le débat fut amorcé lors de cette journée. Nous avons bien entendu le message et allons y travailler.

Avant d’aborder ce point spécifique, pourriez-vous nous parler de la situation générale, qui soulève bien des interrogations ?

Je ne reviendrais pas sur la crise des subprimes de 2007, qui a créé un effet de contagion, partout dans le monde. Les Etats – c’était leur rôle – ont soutenu leurs économies. Ils se sont endettés. Aujourd’hui, ils sont confrontés à une situation compliquée. A la fois, ils doivent consentir des efforts budgétaires pour essayer de réduire leur dette. En même temps, ils sont confrontés au ralentissement de la croissance. Les agences de notation ont dégradé la note de la plupart des Etats de la zone euro et, par ricochet, les banques de ces Etats voient leurs propres notations affectées. Par ailleurs, les établissements bancaires ont acquis de la dette souveraine, que certains Etats ont du mal à rembourser. C’est le cas de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal. D’où des difficultés supplémentaires. Mais au moins tous les établissements bancaires sont-ils totalement désintoxiqués des subprimes. Par ailleurs, la France et l’Espagne ont émis récemment de la dette et celle-ci fut largement couverte. C’est un bon signe. Ceci dit, l’environnement n’a jamais été aussi incertain, aussi peu visible.

Le groupe Crédit agricole est-il plus engagé que d’autres sur le front de la dette souveraine ?

Les grandes banques françaises détiennent de la dette souveraine pour des montants sensiblement différents, mais le risque n’est pas plus fort pour le groupe Crédit agricole que pour la BNP ou la Société générale. On évoque parfois le risque de défaut total de paiement de la Grèce. C’est un risque important mais pas un risque majeur, de nature à mettre en péril le marché bancaire. A l’inverse, un vrai sujet de préoccupation serait que des pays comme l’Espagne, l’Irlande, l’Italie soient pris pour cible par des prédateurs financiers. Par ailleurs, le Portugal pourrait démarrer son deuxième plan d’aide, épaulé par le FMI, la Banque centrale européenne. Il faut que le Portugal s’en sorte car, sinon, existerait un fort risque de systémie.

Les banques ont-elles commis une erreur de gestion en recouvrant de la dette souveraine ?

Jusqu’au milieu de l’an dernier, tout le monde considérait que la dette d’Etat constituait la dette la plus sûre que l’on puisse imaginer. Il n’était pas envisageable qu’un Etat soit en situation de défaut de paiement. Acheter de la dette souveraine, c’était une sécurité garantie. Sur des produits d’assurance-vie, nous avions même la nécessité de les couvrir prioritairement avec des obligations (dettes d’Etats) plutôt qu’avec des actions.

Pourtant, en Grèce, les banques privées – dont vous faite partie – vont devoir s’asseoir sur une partie de la dette souveraine.

Le G 20 de septembre 2011 avait prévu d’effacer 50 % de la valeur nominale de la dette grecque, en gros 100 milliards d’euros. A l’heure où l’on se parle (interview du 20-01-2012 ndlr), la pierre d’achoppement entre les banques et l’Etat grec porte sur les modalités d’accompagnement des 50 % restant. L’idée est que les créances soient réinvesties mais à quel niveau de rémunération ? Les banques privées proposent un taux d’intérêt de 4-5 % alors que l’Etat grec réclame 2-3 %. Selon le taux d’intérêt, la perte des banques pourrait osciller entre 60 et 75 %. Le fond du débat est là. Tous les établissements bancaires ont déjà provisionné 60 % de décote nominale. Ce serait une autre paire de manche de se retrouver avec une dépréciation bien supérieure. Côté grec, les enjeux sont clairs. Au 20 mars prochain, l’Etat doit rembourser 12,4 milliards d’euros. S’il ne parvient pas à lever cette dette auprès des établissements bancaires, il sera déclaré en défaut de paiement. Une « tombée d’échelle » qui n’est pas à exclure.

Le 13 janvier dernier, la France a perdu son triple A. Quel regard portez-vous sur cet événement ?

C’est un fait, la France a perdu son triple A. Après, les investisseurs ne s’y trompent pas. La France n’est pas l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. Elle a des spécificités fortes, industrielles, techniques, intellectuelles. Avec l’Allemagne, la France fait partie des deux pays moteurs de l’économie européenne. Le niveau d’épargne des Français a tout de même de quoi impressionner. En terme d’assurance-vie, d’épargne bilancielle, il représente des centaines de milliards d’€. Ceci dit, quand vous êtes une banque et que vous portez des dettes d’un Etat dont la note a été dégradée, vous pouvez vous attendre à voir votre propre note revue à la baisse (c’est ce qui s’est passé le mardi 24 janvier. Standart & Poor’s a abaissé de A + à A la note du Crédit agricole et de deux autres établissements financiers, BCPE et Société générale. Les analystes ont tendance à voir dans cette dégradation la conséquence directe de l’abaissement de la note de la France, passée de AAA à
AA + – ndlr).

De la part du groupe Crédit agricole, quelle réponse cela appelle-t-il ?

L’effet le plus tangible va être de payer un peu plus cher la ressource. Dans ces conditions, la seule réponse appropriée, pour une banque, consiste à renforcer ses fonds propres et à travailler ses liquidités. C’est déjà et ce sera notre grand chantier des mois à venir.

La crise des subprimes vous avait déjà imposé des contraintes.

En effet, la crise des crédits hypothécaires américains puis Bâle 2 nous avaient conduits à mettre en place toute une batterie d’instruments. Mais, cette fois-ci, l’échelon politique s’en mêle. Ce que les Etats européens nous disent aujourd’hui : « Etablissements privés, nous ne voulons plus venir à votre secours avec de l’argent public. Plus jamais ça ! Vous devez renforcer vos fonds propres. » L’autre composante, c’est que le système interbancaire s’avère complètement figé et ce depuis 2008. Les banques ne se font plus confiances entre elles. Par contre, il n’y a pas de problème de liquidités. La BCE (Banque centrale européenne) vient d’émettre 500 milliards d’euros la semaine dernière. Le problème numéro 1, actuellement, c’est la confiance. En face, la priorité des priorités des grandes banques consiste à renforcer leurs fonds propres. Car qui dit fonds propres dit effet de levier pour aller accorder des crédits. Un euro de fonds propres va générer 7,8 ou 10 en effet levier.

Quand on est une banque, comment fait-on pour renforcer ses fonds propres et, plus généralement, ses ressources ?

On fait d’abord appel à son réseau et à sa capacité de mobiliser ses créances. En cas de besoin, on mobilise également les réserves d’argent apportées en contrepartie des prêts. La banque universelle que nous sommes va peut-être lever aussi un peu le pied sur les métiers fortement consommateurs de liquidités comme le crédit à la consommation. Elle veut se concentrer sur son cœur de métier qui est de financer les investissements. Hier, le groupe Crédit agricole SA pouvait légitimement se demander s’il n’irait pas faire du crédit conso. en Chine. Vu la taille du marché, c’était tentant. Je puis vous assurer que la question n’est plus du tout à l’ordre du jour. De même, le financement des collectivités locales est devenu bien plus compliqué. La ressource est longue et là où il y avait plusieurs acteurs, il y en a plus qu’un, le Crédit agricole. La solution n’est pas simple. Doit-on aller chercher de la ressource chère pour la vendre peu chère ? Après tout, nous ne sommes jamais que des commerçants. Avec les difficultés rencontrées par Dexia et la défection de presque la totalité des banques, les pouvoirs publics travaillent à une solution de substitution. Mais, en attendant, la pression des élus locaux est très forte.

Comment se porte Crédit agricole SA ?

A Casa (Crédit agricole SA), l’heure est plutôt à réduire la voilure, à passer un certain nombre de provisions pour dépréciation d’actifs (2,5 milliards d’€), à financer des mesures d’accompagnement (500 millions d’€), à se séparer de certains actifs, et malheureusement aussi à se séparer de certains collaborateurs. Le paradoxe c’est que, pris isolément, tous les métiers dont nous parlons sont rentables. Sauf qu’ils sont consommateurs de fonds propres et que les fonds propres, aujourd’hui, représentent un peu la quête du Graal. Tout ce travail de réajustement a déjà été fait en partie sur l’exercice 2011. Sur ce même exercice, les résultats de Crédit SA ne seront pas bons. Par contre les résultats du groupe Crédit agricole – qui agrègent les résultats des caisses régionales – seront, eux, bénéficiaires.

Le bilan de santé de la caisse régionale Charente-Périgord, quel est-il ?

Durant cet exercice, nous avons continué à faire notre métier, qui consiste à prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin. Malgré une croissance relativement timide, nous avons consenti 1,150 milliard d’€ de crédits nouveaux. Tout au long de l’année, l’activité est restée soutenue, avec un PNB (Produit net bancaire) en croissance. Nous avons augmenté notre niveau d’investissement, les charges ont également cru. En ligne de mire, deux projets : le projet Nice, qui a trait à la refonte de l’informatique et notre projet d’entreprise, qui concerne davantage la formation des collaborateurs, pour accroître la qualité de service aux clients.

Et le risque, comment évolue-t-il ?

Le risque reste sous contrôle et c’est très important. Certes, selon les segments de clientèles, nous voyons une montée des difficultés mais tout cela reste sous contrôle. En Charente comme en Dordogne, le commerce de proximité a un peu souffert, avec un pic de risque en juin, matérialisé par une hausse des créances douteuses et litigieuses. De même, les prêts habitat ont un peu plus de mal à être remboursés. Mais, au total, nous ne constatons pas de dérive. Sur l’exercice qui s’achève, les encours de crédit de la Caisse régionale se sont élevés à 5,7 milliards d’€, pour une collecte totale de 9,5 milliards d’€.

Vous n’avez donc pas besoin de vous refinancer sur les marchés financiers, pour trouver de la ressource.

Il faut savoir que sur les 9,5 milliards de collecte, 4,6-4,7 milliards correspondent effectivement à de l’épargne qui reste dans notre bilan. Par contre, nous ne gardons pas tout ce que nos clients nous confient sous forme d’OPCVM (épargne mobilière) ou d’assurance-vie. Nous devons donc aller chercher de l’argent à l’extérieur.

En ce qui concerne la ressource que nous captons en direct, elle nous coûte un peu moins cher que si nous passions par les grands mécanismes de marché. Et nos clients profitent d’une bonne rémunération. C’est intéressant pour les deux parties. Plus nos clients nous confieront leur épargne, plus nous pourrons les accompagner. Par rapport à nos différents confrères, nous pouvons affirmer que 80 % de notre ressource va à l’octroi de crédits sur le territoire et que 100 % des crédits que nous délivrons sont décidés sur place et non à Paris.

Venons-en à l’agriculture et au Cognac. Quelle perception en avez-vous ?

Jean-Pierre Vauzanges – Si l’on se place du point de vue macro-économique, je voudrais dire que le groupe Crédit agricole considère l’agriculture et les métiers de l’agro-alimentaire comme des métiers plutôt acycliques, facteurs de développement sur le long terme. Nourrir 9 milliards de personnes sur la planète eixgera une mobilisation de tous les moyens. Fin 2010, l’ensemble des caisses régionales et CASA ont travaillé sur un projet à dix ans où l’agriculture et l’agro-alimentaire s’affirment comme des axes stratégiques. On a pu entendre dire ici et là que le Crédit agricole ne s’intéressait plus aux agriculteurs mais privilégiait la clientèle des particuliers. C’est évidemment faux. L’agriculture fait partie de notre culture. C’est d’ailleurs perceptible dans la composition de nos conseils d’administration des caisses locales et de la Caisse régionale. Les agriculteurs y sont majoritaires.

Antoine Mornaud – Au plan régional, le printemps a été difficile, nous avons eu chaud, à tous les sens du terme. La Charente fut l’un des départements de France les plus touchés par la sécheresse. Grâce à un retour de la pluie courant d’été et à une hausse des prix, les grandes cultures ont « sauvé les meubles ». Au final, elles s’en sortent correctement. Pour les éleveurs, ce fut plus difficile. Ils ont dû décapitaliser à la marge, en réalisant quelques anticipations de mises en marché, sur des jeunes bovins viande et lait. Mais là aussi, la hausse des cours de la viande a permis de préserver le chiffre d’affaires qui reste toujours une multiplication du volume par le prix. Le problème de fourrage n’est pas complètement réglé. Les éleveurs furent obligés de « taper dans les réserves ». La bonne surprise est venue des cultures reconstituées sur pied (maïs fourrage…). La filière porc demeure toujours un peu difficile mais nous avons affaire à des éleveurs très professionnels, qui gèrent plutôt bien les à-coups.

Et la filière Cognac ?

Comme dit en préambule, pour nous, elle est essentielle. Clairement, sur le Cognac, nous ne distinguons pas d’indicateurs de risque, sauf à assister à un improbable retournement de marché. Mais, à entendre les négociants, ce n’est pas d’actualité.

Lors de la Journée du Cognac, il a été dit que l’endettement moyen viticole était relativement bas.

C’est vrai. Si l’on intègre l’ensemble du patrimoine viticole – le foncier, les moyens d’exploitation, le stock – on s’aperçoit que 90 % de ce patrimoine est financé sur fonds propres. Seulement 10 % relèvent de l’emprunt. Cela signifie que nous pouvons prêter davantage, sans mettre en risque le client et sans nous mettre en risque ; en faisant notre métier, normalement.

La filière vous a interpellé sur le financement des réserves.

En effet, la filière souhaiterait que nous financions les réserves qui, par essence, ne sont pas contractualisées. Comme vous le savez, une banque aime bien avoir quelques garanties pour accorder un prêt. Et le contrat représente le summum de la garantie. Mais le financement des réserves représente un vrai sujet. Nous allons y regarder de plus près et nous reviendrons vers le syndicat viticole et le négoce. Ceci dit, que se passe-t-il dans la réalité ? A 95 %, les eaux-de-vie détenues par les viticulteurs sont autofinancées. N’y a-t-il pas un certain paradoxe à nous demander de financer les réserves climatiques et de gestion quand presque 100 % du stock est autofinancé ? L’autofinancement est un gage d’indépendance. Il ménage une véritable marge de manœuvre, qui relève d’une approche patrimoniale. En même temps, nous reconnaissons volontiers que cet autofinancement handicape les exploitations. Elle peut empêcher des financements autres : plantations, modernisation des distilleries… La taille des exploitations grossit. Les besoins se font plus professionnels et intègrent une dimension plus dynamique du financement. A l’évidence, il y a un travail de fond à réaliser, entre le Crédit agricole, l’interprofession et les représentants de la filière. Nous sommes totalement ouverts à la réflexion. Nous avons des idées.

La question de la libéralisation des droits de plantation ne vous laisse pas indifférent. Vous avez mené une étude sur le sujet.

En effet, il s’agit d’un dossier sur lequel nous sommes très attentifs. Au-delà du strict aspect patrimonial, on peut imaginer la destruction de beaucoup d’éléments, la mise en péril des grands équilibres régionaux. On ne le souhaite pas. C’est aussi parce qu’il a su s’autoréguler que le monde du Cognac possède un tel niveau de notoriété.

 

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