Des Températures Moyennes En Hausse d’Au Moins 3 °C Dans Les Années 2050 À 2070

15 mars 2009

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M. Bernard Seguin, directeur de recherche à l’unité Agroclim de l’INRA d’Avignon.

M. Bernard Seguin est directeur de recherche à l’unité Agroclim de l’INRA d’Avignon. Cela fait 40 ans qu’il travaille sur la bioclimatologie et, au fil des années, il est devenu un spécialiste de l’évolution climatique. Dès la fin des années 70, il a eu la chance d’être parmi les quelques chercheurs français qui ont participé aux premières conférences mondiales sur les perspectives d’un changement climatique. A l’époque, les débats se limitaient à l’expression par un certain nombre d’experts de craintes vis-à-vis d’un éventuel changement climatique d’ici 20, 50 ou 100 ans. Comme ces idées et ces réflexions prospectives ne s’appuyaient pas encore sur des observations scientifiques concrètes, la thématique sur le changement climatique ne mobilisait pas encore. A partir du milieu des années 80, des outils d’observation ont été mis en place et des scientifiques de différents continents ont commencé à observer que le niveau des températures moyennes s’élevait année après année. B. Seguin et son équipe à l’INRA d’Avignon consacrent depuis le début des années 90 leurs travaux aux conséquences de l’évolution climatique sur les productions agricoles. Fort de cette expérience, ce chercheur est devenu depuis 2002, le responsable de la mission « changement climatique et effet de serre ». C’est à ce titre que les responsables du BNIC avaient souhaité qu’il intervienne dans le cadre de la journée technique de la Station Viticole du BNIC qui s’est tenue à Cognac le 6 septembre dernier.
« Le Paysan Vigneron » – A partir des années 2050 à 2070, le territoire français sera-t-il confronté à une climatologie radicalement différente ?

Bernard Seguin – L’élévation des températures moyennes sera réelle et progressive et dans les années 2050, des canicules estivales comparables à celle de 2003 seront devenues banales. Les calculs des modèles laissent entrevoir qu’une année sur deux nous aurons des étés aussi brûlants que celui de 2003. Cela correspond à une augmentation des températures moyennes de 3 °C sur l’année, ce qui est considérable. Les études montrent qu’un accroissement de 1 °C des températures moyennes engendre une remontée climatique d’environ 180 km. Aussi en 2050, le niveau des températures moyennes annuelles à Paris correspondra à celui que connaît aujourd’hui la région de Marseille. L’augmentation des températures moyennes annuelles ne s’accompagnera pas systématiquement d’une diminution des pluviométries. A l’échelle mondiale, le niveau global des précipitations devrait augmenter mais avec de fortes disparités selon les pays et les continents. En France, la partie sud sera nettement moins arrosée et dans le nord, on assistera à un renforcement des pluies en hiver. Tous ces propos reposent sur des études scientifiques validées qui nous ont permis de caractériser les paramètres des grandes tendances de l’évolution climatique d’ici la fin du siècle. Néanmoins, même si ces outils de modélisation sont validés et performants, ils n’ont pas la précision suffisante pour nous indiquer où se situera en France la limite nord-sud de rupture des précipitations.

« L.P.V. » – L’évolution du climat d’ici la fin du siècle peut-elle entraîner un déplacement des aires de production viticoles en Europe et en France ?

B.S. – Vraisemblablement, il va se passer des choses au niveau des aires de production viticoles en Europe. Actuellement, le potentiel de production des régions viticoles est adapté à des variations de températures moyennes de + ou – 1 °C. Les spécialistes de la viticulture estiment même que la plupart des cépages cultivés dans les vignobles possèdent une aptitude naturelle à s’adapter à des écarts de températures moyennes allant au maximum à + ou – 2 °C. L’introduction de principes de conduite du vignoble différents doit permettre de minimiser l’impact des conséquences d’un réchauffement climatique allant jusqu’à + ou – 2 °C mais au-delà cela devient mission impossible. La perspective d’un réchauffement climatique d’au moins 3 °C d’ici les années 2050 à 2070 est donc préoccupante pour la filière viticole. Cela modifie profondément les cycles végétatifs des cépages et les caractéristiques des vins qui risquent de devenir de plus en plus riches en alcool, moins acides et leur typicité sera très différente. Le raccourcissement du cycle végétatif pendant la phase de maturation aura des conséquences sur les caractéristiques aromatiques et gustatives des vins au point d’en modifier profondément leur typicité historique et culturelle. Certaines zones de production en Espagne comme la Catalogne sont sans doute menacées et en Italie du sud, la situation est aussi préoccupante mais l’effet de la mer peut jouer un atténuant non négligeable. En Australie et en Afrique du Sud, on pense d’ores et déjà à déplacer les aires de production dans des zones plus tempérées car les sécheresses successives mettent en péril le développement de la vigne. La prise de conscience actuelle des conséquences de l’évolution climatique au niveau des grands décideurs dans le monde représente un événement majeur qui semble vouloir se concrétiser par une volonté de réduire l’émission de gaz à effet de serre à l’horizon des années 2050. Si cette situation venait à se concrétiser, on peut penser que cela permettrait de limiter le réchauffement climatique mais dans une proportion qu’il nous est aujourd’hui difficile d’évaluer.

« L.P.V. » – La culture de la vigne dans le vignoble méridional sans irrigation sera-t-elle possible ?

B.S. – En terme de sécheresse, je ne pense pas que les vignes de la zone méridionale seront soumises à des situations plus contraignantes que celles de 2003. La vigne va adapter son fonctionnement hydrique et physiologique à ce nouveau contexte climatique et les cycles végétatifs seront différents et sûrement beaucoup plus précoces. Les sols légers qui sont actuellement les plus qualitatifs deviendront beaucoup plus sensibles à la sécheresse et cela posera effectivement de nouveaux problèmes. Le premier élément concerne la structure qualitative des vins qui s’en trouvera profondément modifiée. L’autre risque dans le vignoble méridional est le niveau des rendements. La possibilité de voir baisser les rendements est mise en évidence par les outils de modélisation dont nous disposons actuellement. D’ailleurs, un certain nombre de professionnels s’inquiètent déjà d’un léger recul des niveaux de production moyen depuis une dizaine d’années. La succession d’années de sécheresse dans le Midi de la France aura donc des conséquences volumique et qualitative sur la production viticole. L’irrigation est la piste à laquelle on pense classiquement et il est certain qu’un apport d’eau modéré de complément serait justifié pleinement dans les conditions de sécheresse de ces dernières années. En dehors de cette solution, la plupart des agronomes souhaitent s’orienter vers des démarches plus globales. Il ne semble pas inimaginable de modifier la carte des terroirs locaux en déplaçant les parcellaires vers des sols plus profonds et lourds aujourd’hui déconseillés pour l’élaboration de vins de qualité.

« L.P.V. » – Les vignobles de Bordeaux et de Cognac avec leur situation sur la façade atlantique seront-ils aussi concernés par des situations de stress hydriques plus fréquentes en été ?

B.S. – Il est probable que les situations de sécheresses estivales seront beaucoup plus fréquentes mais pas au point de rendre systématique l’irrigation. Le climat atlantique actuel va profondément évoluer et des étés comme 2003 deviendront beaucoup plus fréquents. On va assister à une remontée du climat méditerranéen vers la façade atlantique mais certaines spécificités demeureront. Les saisons intermédiaires comme le printemps et l’automne vont se contracter et le cycle végétatif de la vigne sera plus court. L’augmentation des niveaux de températures moyennes sur l’année entraînera une nette réduction des intervalles floraison/véraison et véraison/récolte. Les vendanges seront de plus en plus précoces et le potentiel de maturation des cépages va s’accroître. Les régions viticoles de Bordeaux et de Cognac produiront des vins plus alcoolisés et moins acides, ce qui posera des problèmes vis-à-vis de la typicité traditionnelle des vins et des eaux-de-vie. Le nouveau contexte climatique permettre de cultiver de la Syrah à Bordeaux et à Cognac.

« L.P.V. » – Des vendanges au 15 août en Charentes dans les années 2050 à 2070, c’est envisageable ?

B.S. – Oui, il est probable que la récolte des Ugni blancs en Charentes pourra s’effectuer autour du 20 ou 25 août, ce qui modifiera complètement la conduite des vinifications. La récolte de raisins sous un climat chaud de 30 °C va poser de nouveaux problèmes et des approches technologiques adaptées devront être mises en places pour y faire face.

« L.P.V. » – La culture de la vigne pourra-t-elle être envisagée dans le Nord de la France ou en Angleterre ?

B.S. – Effectivement, il est tout à fait envisageable de cultiver la vigne à Lille ou dans le sud de Londres. Si le scénario climatique se limite à 3 °C de réchauffement, des cépages traditionnellement septentrionaux comme le Pinot Noir ou le Chardonnay pourront être cultivés dans ces régions. Par contre, si le réchauffement atteignait l’hypothèse haute de 4-5 °C, on pourrait cultiver à Lille du Merlot et de l’Ugni blanc. Si réellement nous sommes confrontés à un scénario de fortes élévations de températures, les conséquences pour la filière de production viticole française seront importantes. C’est un gros sujet de préoccupation pour l’avenir des structures de production viticoles actuelles car jusqu’à 3 °C d’élévation de températures, on peut jouer sur des leviers techniques mais au-delà c’est beaucoup plus compliqué. D’ailleurs, l’observation fine depuis le milieu des années du déroulement des cycles végétatifs dans la plupart des régions viticoles françaises atteste déjà d’un changement significatif du climat. Le potentiel de maturation des différents cépages s’est considérablement accru dans toutes les aires de production. La Syrah, réputée tardive dans le sud, voit son aire de production se développer ; le Merlot et le Cabernet Sauvignon à Bordeaux atteignent régulièrement des niveaux de maturité importants ; l’Ugni blanc en Charentes produit des vins plus riches en alcool et beaucoup moins acides ; en Alsace, l’ensemble des cépages sont récoltés avec une dizaine de jours d’avance…Depuis 15 ans, on a presque oublié ce qu’était une mauvaise année. En 2007, l’été humide et froid que nous avons connu nous a fait craindre le pire, mais au final le très beau temps de septembre et d’octobre a permis de sauver ce millésime sur le plan de la qualité. Les données météorologiques confirment que d’ores et déjà on est rentré dans la partie haute du climat antérieur. Une plante pérenne comme la vigne s’adapte parfaitement à cette évolution en ayant un déroulement de son cycle végétatif plus court.

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