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De coeur et de raison

27 décembre 2008

La signature d’un CTE n’obéit pas à la seule logique arithmétique. Certes il y a les aides. Mais derrière le CTE il y a souvent un projet ou un centre d’intérêt antérieur au CTE. Et qui dit projet dit «s upplément d’âme » ou en tout cas engagement dans lequel on est prêt à s’investir. La question du « pourquoi un CTE ? », nous l’avons posée à plusieurs viticulteurs et leurs épouses, car, à l’expérience, il s’agit presque toujours d’une affaire de couple. Comme toute mesure nouvelle, c’est d’abord un public de « leaders » que le CTE attire. Après et après seulement vient le deuxième cercle. Jusqu’à maintenant, les souscripteurs se recrutent en priorité parmi la population des viticulteurs ayant déjà reconverti et qui satisfont donc « sans rien faire » à l’obligation des 15 %, ce qui, somme toute, paraît assez normal. L’intérêt le plus patent concerne les mesures agro-environnementales, que ce soient les aides annuelles ou les investissements de type aire de lavage, local de stockage des produits phytosanitaires, pulvérisateur équipé… Ne doit pas y être étrangère la question de la « mise aux normes » soulevée par les acheteurs Cognac. Pratiquement tous les CTE comportent une partie investissement mais, comme déjà dit, plutôt liée aux aspects agro-environnementaux. Non pas que les viticulteurs boudent la partie socio-économique. Ils aimeraient bien profiter du CTE pour financer des cuves et autres matériels de chai, mais ils se heurtent souvent aux critères ONIVINS ou CTE (plus de 3 ha reconvertis, chiffre d’affaires minimum…). En outre, un travail de calage s’avère encore nécessaire entre les élaborateurs (Chambres d’agriculture, Centres de gestion, ADASEA…), la Profession et l’Administration pour savoir avec précision quels investissements peuvent être pris en compte et à quel niveau (par exemple, estimation du surcoût lié à la vendange manuelle, à la vendange en vert…). En Charente, huit CTE viticoles avaient été signés début avril et la CDOA du 11 avril allait en examiner une dizaine d’autres. Qui plus est, des avenants « vignes » compléteront des CTE. Lors de la dernière CDOA du 5 avril, la DDA 17 a enregistré 10 CTE vignes parmi les 37 dossiers présentés. Auparavant, 22 CTE viticoles avaient déjà été signés mais sous l’empire de textes légèrement différents du contrat type « viticulture charentaise ». Dans chacun des deux départements, la profession a en stock une centaine de dossiers. Pour tenir compte de la date butoir du 31 juillet relative à la campagne viticole et l’arrachage primé, priorité a été accordée en CDOA aux dossiers viticoles.

Diversification en vins de pays charentais : un projet de vie

cte_guillon.jpgPlus qu’une nouvelle corde à leur arc, la reconversion en VPC constitue un vrai projet de vie pour Gilbert Guitton et son épouse. Leur CTE viticole fait partie des premiers à avoir été signés en Charente.

Gilbert Guitton – « Quand vous perdez les contrats Cognac, quand le revenu viticole se dégrade du jour au lendemain, quand le rendement agronomique vous prive de l’argent réalisé avec les excédents, il faut bien faire quelque chose, trouver une solution. Nous avons commencé par une activité de prestation de service de taille, l’hiver avec un gros groupe pneumatique et puis, en 2001, nous avons démarré la vente directe de vins de pays charentais à la propriété. C’est grâce à Jean-Claude Bureau, un ami de la commune dont la renommée n’est plus à faire en matière de VPC, que nous en sommes là aujourd’hui. C’est lui qui nous a aidés à prendre le tournant et on ne le regrette pas. Il nous a mis le pied à l’étrier, prêté du matériel, brisé l’isolement car dans notre secteur la diversification est encore vue d’un œil méfiant. Nous avons commencé à planter en 1999, à partir d’achats de transferts, parce que nous avions fait agréer des vins de pays les années précédentes. A ce jour, sur nos 7,50 ha de vignes, 1,24 ha est voué à la diversification, essentiellement en rouge. Sont prévus 50 ares supplémentaires de Merlot, avec demande de plantation anticipée pour l’arrachage d’une surface équivalente d’Ugni blanc dans deux ans. Produire du vin, c’est autre chose que du Cognac. Il a fallu “bosser”. Un stage de vinification conduit par Patrick Vinet, à l’Université des eaux-de-vie, nous a beaucoup aidés. La barre de l’agrément est placée assez haut, on en sait quelque chose. Mais nous ne voulions pas alimenter le marché du Cognac à la casse. Donner notre vin pour rien, on était “anti-ça”. Où va-t-on si l’on ne peut pas valoriser ce que l’on vend ! C’est vrai que les plantations nouvelles nous “tirent sur les bretelles” comme on dit familièrement mais on y arrivera. Et puis, avec le CTE, la reconversion est tout de même pas mal aidée en Charentes, avec un niveau de prime plus élevé que la moyenne. Certes les chasseurs de subventions ne doivent pas trop compter sur le CTE pour se remplir les poches. Le CTE n’aidera pas non plus à sortir de la crise. Par contre, si on fait le bilan, son impact n’est pas négligeable, surtout au niveau des aides à l’ha. Et puis, qu’on le veuille ou non, il s’inscrit dans l’air du temps. La signature d’un CTE ne nous a pas posé de problème particulier. A tout prendre, cela vaut aussi bien que de signer un contrat de bonne fin ne mentionnant pas la date de reprise des eaux-de-vie. “Dans deux-trois ans, le Cognac va repartir !” disent les gens. Nous, on y a jamais cru. Les bonnes années sont dernière nous, on ne les retrouvera pas. Même vendu en vrac, le vin de pays charentais écoulé à la propriété fait jeu égal avec le Cognac.

On y avait bien réfléchi à deux avant mais le dossier CTE a vraiment démarré le 15 septembre 2001. Il a été bouclé en quinze jours-trois semaines. Après une réunion d’une journée à la Chambre d’agriculture, Philippe Mesnard, le conseiller agricole, est venu à la maison deux après-midi. Le dossier CTE demande de recenser ses parcelles, de fournir beaucoup de chiffres comptables, EBE, etc., mais ne présente pas de réelles difficultés. Qui plus est, nous sommes aidés. Présenté à l’ADASEA le 6 novembre 2001, le dossier a été soumis sans aucune modification à la CDOA du 14 décembre, qui l’a accepté. Par contre, beaucoup de choses que nous avions mises n’ont pas été retenues. La CDOA a effectué un tri. On s’en doutait un peu mais on a tenté. A été refoulé tout l’aspect concernant les investissements “caves particulières”, ouverts aux unités possédant plus de 3 ha reconvertis, ce qui n’est pas notre cas. Ainsi, nous ont été refusés la cuverie, les drapeaux mais aussi un véhicule utilitaire pour livrer les vins. Le suivi œnologique du vin a été retenu mais seulement sur trois ans alors que nous en avions demandé cinq. Par contre l’isolation du chai est passée comme un local de stockage des palettes de bouteilles et bien sûr tout ce qui concerne l’amélioration des conditions de travail, des attacheurs chez nous et les investissements liés à l’environnement. On peut ne pas accepter l’arbitrage de la CDOA mais nous n’avons pas souhaité le faire. De toute façon, il n’était pas question de s’engager sur de gros investissements car il faut suivre derrière. Et la CDOA nous aurait retoqué, compte tenu de la structure d’exploitation. Par contre, au niveau de l’engagement financier qui est le nôtre, nous n’avons pas l’impression de courir un grand risque. Tout ceci reste raisonné et raisonnable. Cuverie, échangeurs thermiques ont été achetés hors du CTE. Nous n’avions pas le choix, ces équipements s’avéraient indispensables.

Les aides liées à l’environnement sont bien plus significatives que les aides à l’investissement. L’enherbement, on y était déjà et voilà des années que l’on ne traite plus à l’acaricide. Possédant 34 ha de céréales à côté des 7,5 ha de vignes, nous n’avons pas réfléchi très longtemps avant d’opter pour un CTE viticole avec extension aux céréales.

L’an dernier, tout le vin produit a été vendu. Il n’y en a jamais assez. Fin juin, il n’y avait plus de rosé et début septembre nous manquions de vin rouge, vrac et bouteille. Cette année, nous avons présenté à l’agrément 67 hl de vins rouge, rosé et blanc, proposés en bouteilles, cubi et bag in box. Les gens viennent chez nous et nous allons commencer à faire des marchés. Le vin circule dans les réunions de familles, les communions, le comité des fêtes. On débute mais le bouche à oreille fonctionne bien. Il y a aussi un peu de passage l’été car nous sommes à 300 m de l’axe Barbezieux/Jonzac/Royan. Nous avons la chance d’avoir les vignes d’un seul tenant, tout autour de la maison et nous travaillons tous les deux sur l’exploitation, ce qui donne de la souplesse. Oui, nous sommes toujours tous les deux, sur les chantiers de taille l’hiver mais aussi pour vinifier ou pour vendre le vin. Nous avons été très impressionnés par un voyage en Alsace. La propreté des abords, leur côté avenant peut servir d’exemple. C’est comme cela que nous concevons de faire du vin. »

La cible de l’environnement

cte_rolland.jpgLutte raisonnée, enherbement contrôlé, maîtrise des rendements, comptage des auxiliaires, notations diverses… toutes choses que Michel Rolland pratiquait déjà sans le CTE mais que le CTE facilitera, par les aides qu’il dégage.

Michel Rolland – « Voilà déjà 5 -6 ans que j’ai commencé à pratiquer la lutte raisonnée, en essayant de traiter au plus juste. A ce niveau, je profite du suivi technique des établissements David, appuyés par Yvon Bugarret, ingénieur conseil. Depuis deux ans, je considère que j’économise 20 % de mes coûts de traitement, en positionnant mieux les interventions. Sur la dernière campagne, j’ai par exemple éliminé deux traitements. Ma démarche est motivée par un souci économique mais aussi de protection de l’environnement. Ici, d’une parcelle à l’autre, nous passons d’une terre de champagne à des sols argilo-sablonneux très filtrants et donc très sensibles au lessivage. L’enherbement s’imposait comme la solution adaptée. Mes premiers semis de fétuque rouge et de ray-grass remontent à une dizaine d’années. Après avoir commencé à enherber un rang sur deux, j’enherbe en totalité depuis trois ans. Niveau fertilisation, je me cale sur les analyses de sols réalisées à intervalles réguliers et voilà sept ans que je ne fais plus d’acaricide. Si les insecticides restent à l’ordre du jour – nous sommes dans le périmètre de la flavescence dorée – les comptages sur feuilles indiquent la présence de triphlodromes. En terme de notations, je ne ferais guère plus avec le CTE que sans. D’ailleurs, les notations, c’est l’affaire de ma femme. Elle marque tout, de la pluviométrie aux temps de travaux en passant par mon paquet de cigarettes, c’est vous dire ! Le CTE ne représentera donc pas vraiment une charge de travail supplémentaire par rapport à l’existant. C’est pourquoi j’ai ”mordu dedans” sans hésiter. Par rapport aux 15 % de reconversion, avec 3 ha 24 de Sauvignon sur une surface viticole totale de 22,96 ha, je rentrais juste dans les clous ; à 3-4 ares près, ça colle. J’ai opté pour un enherbement total toutes les allées mais une année sur deux, pour tout de même se ménager un petit échappatoire en cas de déboire climatique. Ceci étant, je nourris aucune réserve à l’égard de l’enherbement dans nos sols. Avec le recul d’une dizaine d’années, j’ai pu constater une augmentation du TAV moyen d’environ un demi-degré et une stabilisation des rendements autour de 120-140 hl/ha, avec une disparition des à-coups. Il n’y a plus de très petites années ni de très grosses. Bien sûr, par rapport à un désherbage du sol, l’aspect de la vigne est différent. Il ne faut pas se cantonner au seul aspect visuel et rechercher une vigne très verte. Les étés secs, la vigne peut ressentir un certain stress. C’est pour cela qu’il faut conserver une certaine latitude à l’intérieur du CTE pour pouvoir désherber un rang sur deux si besoin se fait sentir. Par contre, je le répète, l’enherbement ne doit pas constituer un frein. L’expérience démontre que pour s’adapter en positionnant différemment son système racinaire, la vigne va mettre en moyenne de 3 à 6 ans, parfois beaucoup moins dans des terres fortes. Durant cette période et sur sols légers, les rendements peuvent chuter de 20 à 30 %. Ensuite, tout rentre dans l’ordre. Pour la qualité de la vendange comme pour la qualité du raisin, ma préférence va sans conteste à l’enherbement semé.

Sur la période des cinq ans du CTE, la totalité des aides à l’ha (pour 23 ha de vigne et 56 ha de céréales) représente chez moi une somme de 49 540 e. En ce qui concerne les investissements, ils se concentrent pour l’essentiel sur la partie agro-environnementale, pour un montant de 51 730 e. Y figurent par exemple une aire de lavage et des cuves de réception, en sachant que ce qui est subventionnable aujourd’hui sera obligatoire demain ; une mise aux normes du local de stockage des phytos ; des fermetures électriques pour les panneaux récupérateurs. J’en profite aussi pour m’équiper d’une cabine avec filtre à charbon et climatisation sur tracteur étroit car, bien que traitant moins, on continue tout de même à traiter ; une machine à relever la vigne, pour améliorer les conditions de travail. J’ai également porté dans le CTE deux cuves inox de 300 hl pour le Sauvignon. Si elles passent, tant mieux ! Tel que le dossier est constitué aujourd’hui, le total des aides à l’investissement représenterait une somme de 17 643 e. L’élaboration du dossier n’a pas pris trop de temps – en tout deux jours et demi – après avoir pas mal dégrossi le projet avec ma femme. Déposé en janvier 2002, il est dans les tuyaux à ce jour. Je n’ai pas le sentiment de m’engager dans des dépenses supplémentaires ou superflues. Les aides existent, j’en profite. Elles me permettront juste de faire un peu plus et un peu mieux. Si nos produits étaient payés normalement, nous n’aurions pas besoin d’être aidés. Dans nos secteurs de Bons Bois, nous vendons très peu au Cognac. Personnellement, j’ai un petit contrat Grand Marnier. Au niveau rentabilité, ça passe parce que nous n’avons pas de main-d’œuvre. Mais on travaille comme des ânes ! J’aime mon métier et j’aime la vigne tout particulièrement. Ce métier, il faut l’aimer et être très très motivé pour poursuivre dans cette voie. La vigne demande beaucoup de main-d’œuvre car on ne peut pas tomber dans l’excès et cultiver des vignes trop à la course. Déjà, ça va plus vite que ça allait mais on ne peut pas aller trop loin. Il faut essayer de trouver le juste milieu. Ici, nous voyons de tout. Des gens qui arrêtent et qui vendent leurs vignes. Très peu arrachent avec la prime. En général, les vignes sont rachetées par des gens du coin et participent à l’agrandissement des exploitations. Pour la première fois, depuis deux ans l’on voit des viticulteurs encore jeunes, de 35 à 45 ans, cesser d’exploiter et se recycler qui dans le commercial, qui dans des études d’infirmier. De mémoire d’anciens, c’est une première. D’autres partent à la retraite à 58-59 ans, dégoûtés. A l’heure actuelle, il faut vraiment être très très motivé pour continuer et que la famille aille dans le même sens. Un ne doit pas tirer à gauche et l’autre à droite. Le conjoint qui a un autre boulot – ce qui en soit n’est pas une tare – ne supporte pas toujours les conditions de vie. Le fait de lier le CTE à la reconversion pénalise le nombre de CTE. Il s’en fait moins qu’il ne pourrait s’en faire. Je comprends les gens que la reconversion rebute. En perdant leur droit à produire Cognac, ils ont l’impression de ne plus rien être dans la région. De père en fils, ils ont été formés pour produire ce que la région défend depuis des siècles. On ne change pas du jour au lendemain. C’est dommage car, pour les gens qui sont au bout, le CTE permet d’aller plus loin. Il améliore les conditions de travail, diminue la peine et protège un peu l’environnement. Ce n’est pas le moindre de ses intérêts.

Le pragmatisme d’un gestionnaire

Si le CTE viens à toi, tu peux le prendre mais s’il faut faire beaucoup de route pour aller vers lui, à mon avis, il vaut mieux le laisser. » Pascal Chaignier, de Lussac près de Jonzac, a le désenchantement actif et le pessimisme qui va de l’avant. Dubitatif face au CTE, il n’en fait pas moins un « passage obligé ». Paradoxes d’un agnostique qui a la foi… dans ce qu’il fait.

« Le CTE, j’y vois une opportunité mais le pire, c’est que je ne suis même pas convaincu de faire le bon choix en l’adoptant. Par exemple, à ce jour, toutes les règles du jeu ne sont pas connues avec précision. Dans les grandes lignes, oui mais dès que l’on entre dans le détail, les réponses deviennent floues. Quel type de matériel peut bénéficier de l’aide CTE, à quel niveau le surcoût lié aux vendanges manuelles est-il pris en compte ? Ces imprécisions qui ouvrent la voie à une interprétation administrative des choses m’inquiètent un peu. J’y vais mais sans passion, parce qu’il faut bien aller de l’avant et ne pas se fermer les portes. Je crois que le CTE risque de devenir un passage obligé. C’est déjà le cas pour pouvoir prétendre à des aides à la reconversion majorées. Demain, un CTE sera peut-être nécessaire pour accéder aux prêts bonifiés. On l’a bien vu avec la PAC. La mesure n’était pas obligatoire mais ceux qui ne l’ont pas prise vendent aujourd’hui leur blé 60 c. En dix ans, la PAC s’est refermée sur les agriculteurs comme un piège. Je suis assez pessimiste sur l’évolution de notre métier. Nous devenons des salariés, pire, des tâcherons voire même des assistés, mais qui « trinquent » quand ça ne va pas. Que reste-t-il de notre indépendance à travers l’intégration souhaitée par les grandes maisons de Cognac ou la vision pseudo-écologiste qui nous gouverne ? Ceci étant, qui n’avance pas recul. Il faut bien vivre avec son temps ou se mettre la tête contre les murs. A 12 ans de la retraite, la tentation vient parfois de tout lâcher. Mais on se dit aussitôt qu’on ne va tout de même pas baisser les bras à 48 ans quand nos prédécesseurs se sont battus comme des chiffonniers jusqu’à 65 ans pour achever leurs tâches et conforter leurs exploitations. Le CTE, pour moi, c’est juste l’opportunité de rentrer dans le cadre sans rien faire de plus. Par contre il ne me serait pas venu à l’idée de diversifier pour répondre aux conditions. Mon approche est très pragmatique et sans illusion. Cela va se traduire par des papiers en plus. Mais je réagis en gestionnaire. Face à des revenus/ha très faibles, a-t-on le droit de négliger toute opportunité qui se présente ? C’est un peu la même philosophie qui m’a guidé quand j’ai fait des contrats de stockage de jus de raisin ou de l’enrichissement. On est bien obligé d’être à l’écoute de tout ce qui se passe, même s’il n’y a pas tant d’argent que cela à récupérer. Avec toutes les réfractions liées à la surface, les aides à l’ha qui auraient pu représenter chez moi jusqu’à 100 000 F ne dégageront au final que 50 ou 55 000 F. Est-ce que cela vaut la peine de “s…” pour cela au vu du carcan dans lequel on se glisse ? Avec le comptable, je me le suis demandé mais comme celui qui n’a pas mangé depuis 15 jours et qui ne peut se permettre de cracher sur le morceau de pain, je me suis dis que je n’avais pas le droit de négliger tout coup de pouce financier. J’ai des salariés et comme tout employeur de main-d’œuvre, je me sens quelque part responsable des gens qui travaillent toute l’année avec moi. Ayant commencé à diversifier depuis plusieurs années, les investissements sont derrière moi et je ne profiterais certainement pas à plein du CTE, sans regret d’ailleurs. Dépenser pour avoir des aides CTE me semblerait proprement irrationnel. A priori mon principal investissement concernera des sécateurs électriques. La partie “lutte raisonnée” m’intéresse davantage. L’avenir passe sans doute par là. On parle beaucoup du bio mais sans tomber d’un extrême à l’autre, la vérité se situe peut-être entre les deux. Cela ne changera pas grand-chose sur l’exploitation car, déjà, je raisonne l’itinéraire technique, ne serait-ce qu’avec mon portefeuille. Je suis tout le temps à l’économie maximale en étant convaincu que ce qui coûte le plus cher, ce sont les trois brins d’herbes qui font la différence entre une vigne bien faite et une vigne acceptable ou le traitement qui vous apporte la sécurité. Au niveau de l’enherbement, oui, ça va changer car je n’ai jamais répondu clairement à la question. J’ai toujours été tenté par le désherbage, avec des doses les plus réduites possibles. Une partie va être enherbée en totalité, tous les ans et une autre – les vignes à 2 m – conduite comme avant, en désherbage. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas confiance dans les contrôles. Si le désherbage sous le rang mord de 10 cm la banquette enherbée, le contrôleur ne sera-t-il pas tenté de faire une application tatillonne des règles ? Quand on voit comment se passent les contrôles PAC, il y a matière à s’interroger même si, personnellement, je n’ai jamais eu à subir les rigueurs de l’Administration. L’enherbement total dans les vignes à trois mètres me semble un risque jouable dans la mesure où l’on vise aujourd’hui les 110 hl vol. Je n’envisage pas de mise en place du couvert herbacé. L’herbe poussera naturellement. Le semis, il faut déjà le réussir et quand la période des vendanges est mauvaise, on abîme tout et puis ce n’est pas gratuit. J’ai pris la mesure triphlo. parce que je ne traite pas aux acaricides et que c’est la mesure qui rapporte le plus. Il ne faut pas la rater. En ce qui concerne les observations, j’enregistre déjà pas mal de chose. Il va falloir le faire plus régulièrement mais, à notre âge, il vaut peut-être mieux passer deux jours de plus à remplir les papiers que d’attraper mal au dos à tailler, si ce temps est rémunéré à son juste prix ! D’autant que ces obligations administratives ne feront que se rajouter à d’autres, registres douaniers, documents main-d’œuvre, etc. Dans mon cas, le CTE ne s’apparente pas à un “projet d’exploitation” dans la mesure où il ne remet pas en cause l’évolution de la structure. Il joue plutôt comme une mesure d’accompagnement, parmi d’autres. La vraie décision, antérieure au CTE, a été de savoir si oui ou non j’allais arracher des Ugni Blanc pour reconvertir en vin de pays. Cette décision-là, j’ai mis deux ans à la prendre. Au départ, il y a quatre-cinq ans, j’étais un peu comme tout le monde, attaché aux productions traditionnelles de la région, Pineau et Cognac. Pourtant, l’étau se resserrait. Il fallait bien faire quelque chose, selon le bon vieux principe de “aides toi, le ciel t’aidera”. Et puis je me suis demandé quel risque je courais en reconvertissant ? Entre les aides à la reconversion et la QNV d’exploitation qui prend en compte les hectares arrachés, la diversification se traduisait presque par une opération blanche. C’était l’opportunité de refaire une partie de son vignoble à moindre frais. Et qui sait, dans 10 ou 15 ans, c’est peut-être ce pan du vignoble qui intéressera le plus un repreneur potentiel, car je suis aujourd’hui convaincu de la qualité des vins que l’on peut produire. Les unités de 7-8 ha reconverties d’un seul tenant ne seront peut-être pas légion. D’autant que, techniquement, nous avons essayé de faire les choses comme il faut, en accord avec les structures collectives auxquelles je vais livrer mes vins, l’ACV pour les blancs, Marcillac pour les rouges. Les densités de plantation s’élèvent à plus de 4 000 pieds/ha et les écarts entre pieds à 1 m (avec des inter-rangs de 2,20 m). Alors que sur le Cognac, on a jamais pu mettre en avant son savoir-faire sur la partie “vignoble”, autant là il s’agit d’une aventure nouvelle, stimulante intellectuellement, encore qu’en terme de coûts et de main-d’œuvre “il va falloir se l’avaler”. Un jeune m’a dit il y a peu : “finalement, la diversification, c’est bon pour ceux qui n’en ont pas besoin”. A la réflexion, ce n’est peut-être pas faux. A 48 ans, j’ai conscience que je ne profiterai pas pleinement de ce que je mets en place actuellement. Pourtant, à tout prendre, la diversification me semble moins risquée que la vente directe. Faire de la vente directe pour rentrer dans le CTE me semblerait folie. Ce serait envoyer les gens à l’échafaud. Au risque de paraître schématique, je vois trop de jeunes se lancer dans la vente directe aujourd’hui, la petite trentaine, avec une jeune femme qui travaille toujours à l’extérieur, des parents frisant la soixantaine et 15-20 ha de vignes. Le fils travaille dans les vignes la semaine, fait les marchés ou les foires le week-end, le père gère le quotidien, la mère garde les enfants. Cela dure 3 ou 4 ans et puis tout le monde en a assez. N’oublions pas que la durée légale du travail ne dépasse pas 35 heures aujourd’hui. Alors, un projet exigeant de travailler 70 heures par semaine est-il viable ? Sans doute est-ce possible de démarrer dans ces conditions pendant deux ans ou trois ans mais ensuite il faut faire des choix. La vente directe ne doit pas être conçue comme une occupation en plus mais un travail à part entière. Pour revenir à la reconversion, elle représente tout de même un pari sur l’avenir. En ce qui me concerne, il s’agit d’une “vraie” reconversion, avec arrachage de cépages Cognac pour replanter. Bernard Guionnet avait laissé entendre que des grandes maisons pourraient récompenser cet effort. Je suis un peu amer de voir qu’apparemment rien n’a été fait dans ce sens. »

Un CTE viticole avec arrachage

mondy.jpgSur leur exploitation de polyculture-élevage du sud-Charente, la spéculation vigne a tendance à devenir marginale. Surtout, les Mondy se vivent davantage comme éleveurs que comme viticulteurs. Ils en tirent la conséquence en arrachant une partie de leurs vignes les plus âgées et en situation gélive, avec surprime liée au CTE.

Dominique Mondy – « Mon mari a 52 ans, moi 47. Nous possédons 55 ha de SAU dont 5,30 ha de vignes, 25 vaches laitières et leurs “suites”, soit une cinquantaine de génisses. A coup d’attributions de 5 000, 10 000 litres de lait, notre quota laitier a grimpé à 165 000 litres, ce qui reste encore une petite référence par rapport à certaines exploitations. Il faut dire que tout est “moyen” chez nous, les surfaces, le troupeau… La dernière attribution de quota laitier a porté sur 15 000 litres de lait supplémentaires, ce qui représente un équivalent-revenu de 30 000 F. C’est ce que l’on gagne sur toutes nos vignes dans l’année, sans compter notre temps. On a donc pris la décision d’arracher 1,30 ha de vieilles vignes en situation gélive. Passe encore pour le reste, plantées à 3 mètres et qui n’a pas plus de dix ans, même si le revenu à en espérer n’est pas bien élevé. On ne vend rien au Cognac. Cette année, tout est partie en moût de vinif. ou en vin de conso., à 16 F le °hl. Notre idée, puisque le CTE court sur 5 ans, ce serait d’attendre que les jeunes vignes atteignent 10 ans pour les arracher avec prime. Mais notre fils n’est pas forcément d’accord. Il a un BTA machinisme agricole, fait les vendanges et les moissons chez des entrepreneurs de travaux agricoles et envisage éventuellement de s’installer. Sa situation personnelle lui ouvre peut-être la perspective de reprendre des vignes qui, additionnées aux nôtres, pourraient constituer un vrai atelier viticole. En fait, tout va dépendre de lui. Quant à nous, nous préférons les vaches à la vigne, sans hésitation. J’aime mieux m’occuper des petits veaux que d’aller dans les vignes.

Nous avons déposé notre dossier d’arrachage avant le 31 décembre, ce qui fait que nous sommes dans les clous pour pouvoir bénéficier dès cette année de la surprime liée au CTE. Et, bien sûr, la surface arrachée dépasse les 15 %. Le dossier va prochainement passer en CDOA. En matière agro-environnementale, nous avons choisi l’option enherbement un rang sur deux. Sur le chapitre investissement, il n’y a pas grand-chose de prévu, exceptés un masque pour mon mari et l’achat d’une porte pour isoler le local de stockage des produits phytosanitaires. Notre CTE viticole n’est pas du tout coordonné avec un CTE lait. Peut-être le ferons-nous plus tard et encore, ce n’est pas évident. En sud-Charente, nous n’avons pas de prairies. Nos vaches sont en stabulation. »

La porte d’entrée de la vente directe

m_opt.jpgSon projet de vente directe de Pineau/Cognac, Daniel Bouillard le mûrit depuis deux ans. Dans son cas, le CTE ne joue pas comme un déclencheur mais comme le « plus » qui permettra d’aller plus loin dans la réalisation.

« Le développement actuel était prévu et programmé. Disons que le CTE arrive au bon moment. Voilà deux ans que nous réfléchissions, ma femme et moi, à la création d’un atelier de vente directe, pour contribuer au fonctionnement de l’exploitation et aussi pour créer une activité complémentaire à mon épouse, qui travaille à mi-temps à l’extérieur. Cet été, nous avons fait un stage de commercialisation à la Chambre d’agriculture de Cognac, avec Laurent Duquesne et Gilles Carpentier. Le projet consiste à ouvrir un magasin ici, sur la ferme, de commencer par faire les marchés l’été sur la côte avant d’aller sur les régions nantaise et lorraine où j’ai deux frères. Le Cognac est prêt à la mise, le Pineau rosé de la récolte 2000 est agréé et le Pineau blanc sous peu. J’ai reconverti 10 % de ma surface en vins de pays mais c’était insuffisant pour rentrer dans les clous du CTE. C’est donc le projet de vente directe qui a servi de porte d’accès. L’an dernier, les personnes qui participaient au stage de commercialisation étaient pour la plupart intéressés par le CTE mais regrettaient l’existence de cette barrière des 15 %. Je ne suis pas inquiet sur le résultat de la vente directe. Nous prévoyons de faire en sorte que cela réussisse.

Au niveau des investissements, sont programmées dans le CTE la création du magasin de vente dans d’anciennes écuries, l’amélioration des abords, la réfection des façades et puis aussi la création des étiquettes, la signalétique. Nous sommes à la sortie du bourg de Burie, tout près de l’axe principal. Dans le dossier, les investissements se montent à 250 000 F. Comme il y a création d’un emploi (un mi-temps), je crois que nous pouvons prétendre à une aide majorée, avec un taux de subvention d’au moins 40 % sur la partie investissement. Ainsi, en fonction des réalisations prévues, nous devrions arriver au volant maximum d’aide de 100 000 F. Je m’étais déjà informé sur les CTE au printemps dernier mais j’ai attendu que le CTE viticole soit vraiment sorti pour aller plus loin. Ensuite, les choses sont allées assez vite puisque le projet de démarrer la bouteille était déjà mûr dans nos têtes depuis deux ans. En octobre, j’ai participé à une réunion d’information organisée par la Chambre d’agriculture à Saintes et le dossier a été lancé aussitôt derrière, en novembre. La partie « dossier » m’a semblé assez simple. Nous sommes déjà habitués aux papiers administratifs et le conseiller est là pour nous aider. Il faut répertorier les parcelles du CVI, indiquer les mesures choisies, monter le projet d’exploitation. En fin de compte, c’est de la gestion. Après instruction par l’ADASEA, le dossier a été transféré à la DDA en février dernier. Il y a un peu de file d’attente mais j’espère qu’il passera en CDOA en début d’été. Les contraintes environnementales ne m’ont pas gêné car je pratiquais déjà l’enherbement et la lutte raisonnée. J’ai pris en plus la mesure typhlo. Sur les 22 ha plantés, les aides annuelles à l’environnement représentent chez moi 40 000 F par an. Ces aides annuelles associées aux aides à l’investissement vont donner une bonne bouffée d’oxygène à l’exploitation. Le projet, on l’aurait porté de toute façon, avec ou sans CTE mais ce sera plus facile avec. Aujourd’hui, le CTE occupe une place significative dans le montage. »

Elaborateur du dossier : Chambre d’agriculture 17

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