Circuits courts, marchés fermiers : les consommateurs adorent

30 juillet 2012

On ne compte plus les petits marchés de pays « semi-nocturnes » du jeudi soir, les magasins de producteurs qui s’ouvrent en chaîne. L’idée du circuit court, sans intermédiaire entre « producteur et consommateur », séduit de plus en plus les clients. Jacques  Mathé, économiste au CER France, a exploré toutes les arcanes du circuit court, en France et à l’étranger. Revue de détail.

p24.jpgLors de son assemblée générale du printemps 2012, le réseau comptable et de gestion CER France Poitou-Charentes avait invité un intervenant, Jacques Mathé. L’homme possède plus d’une corde à son arc. Economiste au sein du réseau CER France, il est aussi professeur associé à l’université de Poitiers et grand connaisseur de la culture américaine, à travers deux pays, le Canada et les Etats-Unis. Expert de la PAC (Politique agricole commune), il s’intéresse aussi de près à ces nouvelles formes d’agriculture qui font la part belle à « l’économie de proximité » : des producteurs locaux pour des adeptes du « consommer local ». C’est toute la dynamique des « circuits courts, apparue depuis une vingtaine d’années. Le mouvement bio avait donné le « la » avec ses AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) et autres magasins bio.

Une démarche de qualité

Aujourd’hui, le concept s’est étendu aux magasins de producteurs, marchés fermiers, marchés de plein-vent, etc. Pour la plupart, les producteurs fermiers ne cultivent pas la fibre bio et se gardent bien de jouer l’ambiguïté. Par contre, ils revendiquent une démarche de qualité, de traçabilité et de bien manger. Avec, à la clé, la défense d’un revenu décent, « qui rémunère le travail de l’agriculteur ».

En Poitou-Charentes, des initiatives de ce genre font tache d’huile. Le premier magasin fermier à ouvrir ses portes fut peut-être celui de La Rochelle, quai du Gabut, il y a une dizaine d’années. Jean-Bernard de Larquier en fut un des piliers. Il a fermé depuis, pour cause de parking sous-dimensionné et surtout de loyer à la hauteur de la « boboïsation » du lieu. Un autre magasin l’a remplacé, dans les locaux de la Chambre d’agriculture (association Bienvenue à la ferme). Plaisirs fermiers à Niort a vu le jour il y a trois ans dans une zone commerciale de la ville des assurances. Son succès ne se dément pas et dépasse même les attentes. Il regroupe neuf producteurs associés et une petite soixantaine de producteurs apporteurs. Dans le même esprit, des structures se sont montées à Tonnay-Charente, Surgères, Saintes (La Ferme Santone), Angoulême (La Belle Fermière, Coccinelle et Coquelicot)…

Ce courant de pensée en faveur de « l’ économie de proximité », Jacques Mathé le fait remonter au premier sommet de Rio, en 1992. A l’époque, cette conférence sur l’environnement, baptisée « sommet de la terre », théorisa des solutions alternatives à l’agriculture traditionnelle. Les crises sanitaires – listériose, vache folle – favorisèrent la prise de conscience. « Si je sais d’où ça vient, ça me rassure. »

Alors que les productions locales restaient largement en dehors du champ institutionnel et notamment de la PAC, plusieurs réseaux militants s’employèrent à le faire reconnaître. En France, on peut citer le réseau CIVAM (Centre d’initiative et de valorisation pour l’agriculture et le milieu rural), proche de la démarche bio ou encore le mouvement « Bienvenue à la ferme » des Chambres d’agriculture. Il ne faut pas nier non plus l’apport d’un mouvement trans-national comme Slow Food pour qui « manger bon, propre et juste, c’est convivial ».

Professionnalisation

Aujourd’hui, qu’observe-t-on ? Les circuits courts se professionnalisent. A meilleure preuve, ils proposent de plus en plus de produits transformés, plats cuisinés, viande à la découpe… Dans les structures qui se créent, J. Mathé note la place importante faite au collectif. « Le collectif représente un élément essentiel de professionnalisme mais aussi de partage des coûts. » Pour ces structures de ventes directes, internet apparaît incontournable. Il s’agit d’un outil structurant. « D’un simple clic, le client sait ce qu’on lui propose. »

Des logiques différentes animent ceux qui s’engagent dans de tels projets. Comme partout, on retrouve la logique entrepreunariale. « Aujourd’hui, indique J. Mathé, c’est dans ce secteur que se manifestent les taux de rendements les plus élevés, avec des taux de marge qui atteignent parfois 30 ou 40 %. » Joue aussi une logique militante, plus responsable et plus respectueuse de l’environnement. Et puis s’exerce aussi une logique de curiosité et d’apprentissage, qui va souvent de pair avec l’amour de la gastronomie.

Un bon business plan

Pour autant, les « circuits courts » ne dispensent pas d’un bon « business plan ». C’est ce que rappelle avec force l’économiste du CER. « Les circuits courts sont de vrais projets qui ne peuvent se réduire à un petit prévisionnel chiffré. » Un de ses copains du Québec, professeur à l’université de Montréal, a cette phrase définitive : « Si tu ne sais pas où tu vas, tu es sûr d’aller ailleurs. »

J. Mathé attire l’attention sur le dimensionnement du projet. « Vendre trois poules et un lapin représente peu d’intérêt. Vous gagnerez 3-4 000 € la première année et 10 000 € dix ans après. Il faut dimensionner son projet pour qu’il fasse vivre une famille. En France, ce point pêche souvent. » Il met aussi en garde sur la valeur ajoutée qui ne dégage pas de marge. Réaliser de la valeur ajoutée c’est bien, dégager des résultats, c’est mieux.

Il aborde la question du « mix marketing » que toute entreprise devrait avoir en tête. Il s’agit de la fameuse règle des 4 P : Produit, Prix, Place (distribution) et Promotion (communication). « Si vous ne le faites pas, vous passez à côté de l’essentiel. »

Enfin, l’économiste délivre un conseil précieux : savoir déléguer. « Dans la phase de réflexion, abordez le problème de la densité de travail à fournir. Si vous devez vous lever à 4 h du matin et vous coucher à minuit, vous risquez de vous tuer à la tâche. Vous protéger est une manière de sécuriser votre entreprise. »

Enfin, il parle de l’envie d’entreprendre et de l’esprit innovant qui doit animer les futurs « locafermiers » : « Ces métiers de circuits courts sont réservés aux meilleurs. »

Avec Hélène Raymond, Jacques Mathé a écrit un livre sur ces défricheurs qui réinventent le lien au vivant, des deux côtés de l’Atlantique. Des 400 heures d’entretiens émerge le portrait de gens « qui ont une patate infernale ! »

CER France Poitou-Charentes – Quatre entreprises en une
En septembre 2009, les quatre CER France Poitou-Charentes (Charente, Charente-Maritime, Deux-Sèvres, Vienne) ont fusionné. Retour d’expériences lors de la 3e AG de la structure à Cognac au printemps.
Marie-Luce Spanjers, présidente de l’entreprise associative, a parlé d’une ambition très forte. « Vos exploitations évoluent, nous posent des questions. Il faut que nos compétences s’adaptent aux besoins de nos “clients-adhérents”, répondent à leurs projets, tout au long de leurs parcours professionnels. »
Durant ces trois années de vie commune, les quatre CER France Poitou-Charentes ont appris à se connaître, se sont réorganisés, sous la houlette, notamment, de Gilles Gault, directeur délégué en charge des territoires. Toute une politique de « gouvernance de l’entreprise » s’est mise en place. Il a fallu gérer les « effets de seuils ». Dans la phase de fusion, des charges annexes sont venues se greffer, liées à l’éloignement des sites. Ces frais supplémentaires ont obéré le résultat. Mais tout cela est en train de rentrer dans l’ordre.
La structure emploie aujourd’hui 550 collaborateurs. Lors du dernier exercice, elle a développé un produit de 32,50 millions d’€, en hausse de + 4 %. Son « cœur de métier » – la gestion, la fiscalité – a représenté 25 millions d’€ de chiffre d’affaires, soit 77 % du total.
CER France Poitou-Charentes travaille pour plus de 12 000 entreprises dans la grande région, dont un tiers d’artisans-commerçants. Des agences, au nombre de 34, maillent le territoire. Dans chacun de ces territoires, six administrateurs animent la vie associative.
Le territoire Jarnac-Cognac compte 390 adhérents viticulteurs/stockeurs et 140 adhérents uniquement stockeurs (la plupart retraités). Il emploie 27 collaborateurs. Patrice Fradet dirige le territoire Jarnac-Cognac.

« Bonnebouffe » au pays du Mc Do.
Le choix de bien se nourrir existe-t-il pour des américains biberonnés à la « junk food », aux sodas XXL, aux frites « king size » et à l’alimentation industrielle ? La réponse est oui. Depuis 10 ou 15 ans, la production fermière a décollé aux States. Paniers bio, animaux « nourris à l’herbe », produits laitiers issus de vaches indemnes d’hormones de croissance… Les consommateurs en redemandent. Et, comme toujours aux Etats-Unis, tout va très vite. On estime à 140 000 le nombre de fermes américaines pratiquant la vente directe (ventes de légumes frais, de volailles, de viande rouge…), soit environ 10 % des exploitations. En 1995, elles n’étaient que 30 000. La France, qui a une longue tradition fermière derrière elle, n’en compterait pas plus de 340 000.

Les producteurs américains sont décrits comme « ultra-créatifs », avec une capacité étonnante à prendre des risques. Jacques Mathé relate cet exemple d’abattoir mobile, très performant et adapté aux petites structures. Il se déplace de ferme en ferme, pratique l’abattage, récupère les jus, offre toutes les garanties sanitaires. L’investissement a coûté 400 000 $, financé à 50 % par le département américain de l’agriculture, à 20 % par le Comté et le reste par les associations d’éleveurs.

A travers le New Farm Bill, la machine à subvention est en marche. « La politique agricole américaine accompagne les producteurs locaux » signale l’économiste du CER France qui ne constate pas le même engouement au sein de la PAC 2014. « Le système fermier n’y est presque pas abordé. » « Les Américains, dit-il, prennent une longueur d’avance sur nous. A l’OMC (Organisation mondiale du commerce), ils vont donner l’impression de « laver plus blanc que blanc ». Attention ! « Ces fichus yankees, dès qu’ils ont un genou à terre, ils se relèvent très vite. »

Des exploitations viticoles aux finances mondiales : une conférence du CER France Poitou-Charentes
Sous l’intitulé « Quel avenir pour l’économie du Cognac : des exploitations viticoles aux finances mondiales », CER France Poitou-Charentes organise une conférence à Cognac, le 6 novembre prochain.
Le programme, en cours de finalisation, s’articulera autour de trois thèmes :
• L’économie des exploitations viticoles cognaçaises, au regard des chiffres du CER, présentés par Patrice Fradet, directeur du territoire du Cognac.
• Une réflexion générale sur la fiscalité agricole, avec une comparaison des différents systèmes européens, suivie de propositions d’évolution de la fiscalité agricole. La question spécifique des revenus très variables (type Cognac) sera appréhendée. Intervenant : Jean-Marie Seronie-Vivien, directeur du CER France Manche, responsable de la veille économique à CER France.
• Géopolitique et marché du Cognac, où comment prendre de la hauteur pour revenir à des réalités très concrètes. Alain Simon, économiste, maître de conférences associé à l’université de Rennes 1, communiquera sa vision des grands enjeux géopolitiques actuels, en établissant des passerelles avec le Cognac.
Les deux caisses de Crédit Mutuel intervenant en Charente et Charente-Maritime ainsi que la coopérative Charentes Alliance apporteront leurs concours à la manifestation. Programme définitif dans un prochain numéro du journal.
Lieu : Espace 3000.
Date : mardi 6 novembre 2012 (16 h à 19 h).

 

 

 

 

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