Bidonvilles, précarité: la face cachée du vignoble bordelais

17 mai 2023

Des poules et chiens vagabondent parmi de vieilles caravanes décrépies sur un terrain vague, tandis que des enfants jouent au football parmi les détritus ; tout cela à quelques encablures de la Garonne où les promeneurs et touristes aiment déambuler : bienvenue au quai de Brazza, le plus important bidonville de Bordeaux en passe d’être démantelé.

La crise des vins de Bordeaux, qui met en difficulté de nombreux viticulteurs et écorne sérieusement l’image de ce produit si réputé, met aussi en lumière une situation dramatique qui ne date pourtant pas d’hier. Face au manque de main d’œuvre saisonnière, les exploitations ont en effet fait de plus en plus appel à des saisonniers à bas coût, provenant majoritairement d’Europe de l’Est. Une forte demande en personnel, mais sur une durée limitée ; pour beaucoup de ces travailleurs non-qualifiés et souvent ne parlant pas français, difficile de trouver une activité le reste de l’année. Eradiqués dans les années 70, des bidonvilles ont ainsi recommencé à fleurir un peu partout en France dans les années 2010, occupés majoritairement par des Roms et Bulgares suite à l’adhésion de leur pays à l’Union Européenne. Taille, relevage, récolte : une main d’œuvre indispensable, mais mal valorisée et laissée sur le carreau une fois ses tâches accomplies.

Stéphane Pfeiffer, adjoint au maire de Bordeaux chargé de l’urbanisme et conseiller métropolitain à l’habitat, affirme que sans ces populations, ces emplois « ne seraient pas occupés » par d’autres.

Une politique locale de relogement insuffisante

Selon des chiffres officiels, l’agglomération bordelaise est passée de 870 habitants en squats et bidonvilles en 2016 à 1 700 en 2021. La préfecture, qui recense une centaine de sites dans la zone, revendique une politique « dynamique » de résorption, en appliquant « les demandes des propriétaires des terrains », avec 147 évacuations en 2022.

Le bidonville du quai de Brazza, l’un des plus importants de l’agglomération avec plus de 200 habitants, est lui aussi sur la sellette ; la Mairie a en effet ordonné son évacuation d’ici la fin de l’été. Jusqu’à présent, seules 70 personnes ont reçu une solution de relogement. Selon Brigitte Lopez, porte-parole du collectif Brazza, « Les 130 personnes restantes vont faire ce qu’elles ont déjà fait : le jour où les bulldozers vont arriver, elles vont s’implanter ailleurs, dans un autre bidonville, peut-être encore plus précaire. »

D’autres associations comme l’Observatoire annuel du collectif national Romeurope dénoncent une politique « absurde », « sans relogement », qui « condamne à l’errance » en reformant des squats ou campements dans les nombreuses friches de la métropole. La Direction départementale de l’Emploi, du travail et des solidarités (DDETS) se défend : « Toute personne diagnostiquée avant une évacuation reçoit une proposition d’accompagnement » Mais « très souvent, des manquements aux critères d’éligibilité – être en situation régulière, avoir des ressources économiques légales, un casier judiciaire vierge – entravent le relogement ».

L’Etat et les collectivités mettent en avant leurs dispositifs de relogement : des terrains avec des mobil-homes, pouvant accueillir des dizaines de personnes, et un suivi social régulier. Selon Harmonie Lecerf, adjointe aux solidarités à la mairie de Bordeaux, Cette solution temporaire, « c’est aussi leur dire : Vous êtes les bienvenus », cela « permet de se projeter dans l’intégration ». Pour l’élue, qui ne recourt aux évacuations qu’en cas de graves problèmes sanitaires, « ces personnes ne s’évaporent pas, si elles sont ici, c’est par nécessité. Si l’on ne fait rien, dans 20-30 ans, ce sera toujours pareil ».

Une interprofession dépassée

L’interprofession du vin de Bordeaux (CIVB) affirme « mettre tout en œuvre » pour trouver des solutions : création d’un hôtel pour saisonniers de 146 places à Libourne, prêt de bâtiments et sanitaires par des communes viticoles, rachat de campings par un employeur, ou mise en place d’une charte garantissant de meilleures conditions de travail et d’hébergement.

Cependant, selon un recensement publié en 2019 par le parc naturel régional, 65% des 14600 des saisonniers annuels pour le seul Médoc sont des migrants ou des « nationaux itinérants ». Les solutions proposées par le CIVB semblent donc une goutte d’eau dans la mer…

Christophe Chateau, directeur de la communication de l’interprofession, se justifie : « Créer des hôtels durant les pics d’activité, ça ne se fait pas en claquant des doigts » ajoutant que beaucoup de viticulteurs bordelais « ont des difficultés et pas forcément la capacité » de loger tous leurs salariés.

La Préfecture, elle, rappelle : « Il faut aussi que la rémunération du travail, dans le cadre du droit commun, couvre le logement » pour « passer de la solution d’urgence à la solution durable ».

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