Bernard Guionnet : Un grand rassembleur

10 mai 2011

Il avait l’humour incisif, l’analyse rapide et l’art, si rare, de provoquer sans déplaire. Il y avait du condottiere chez Bernard Guionnet, à la fois bretteur campé sur son cheval et homme de la Renaissance, rompu à la négociation. Ses colères étaient souvent feintes mais l’aidaient à faire passer des messages sans humilier ceux à qui il s’adressait. Car lui-même « mouillait sa chemise » et acceptait de se mettre en danger. Il était surtout suprêmement intelligent, d’une intelligence qui lui permettait d’aller à l’essentiel, d’un trait. Souvenir de réunions où, en trois phrases claires et simples, il résumait la situation. Inutile d’y revenir. Tout le monde avait compris. Souvenir aussi de son œil pétillant et rieur, qui savait se poser sur vous, sans fierté ni hauteur mais avec aménité, humanité. C’est peu de dire que la mort de Bernard Guionnet, le 12 avril dernier, laisse désarmé. Sa disparition si rapide et si prématurée, à l’âge de 62 ans, a quelque chose de choquant. Comment un personnage aussi fort et positif peut-il nous quitter aussi vite ? Le sentiment d’un grand vide, difficile à combler, s’installe. Spontanément, les viticulteurs s’en font l’écho : « Il était le seul à pouvoir faire passer certains messages. » La région avait pris l’habitude de s’arrimer à cet homme.

Les obsèques de Bernard Guionnet ont eu lieu le 15 avril à Gensac-la-Pallue, sa commune natale, là où il a toujours vécu. Sans doute pas loin d’un millier de personnes est venu lui rendre un dernier hommage, hommes, femmes de tous âges et de toutes conditions. Les personnalités de la république étaient là, députés, sénateurs, hauts fonctionnaires, discrets et sans tapage, sincèrement affectés. Les salariés du BNIC ont dit adieu à leur président en exercice. Chaque maison de négoce était représentée, souvent par plusieurs membres. Et puis il y avait tous ces viticulteurs, responsables professionnels ou anonymes. Parmi eux, les délégués d’Alliance Fine Champagne figuraient au grand complet, comme si la grande famille Rémy Marin s’était resserrée autour de son président défunt.

Avec Jacques Millon, préfet de la Charente, Dominique Hériard-Dubreuil, présidente du groupe Rémy-Cointreau, fut la seule personnalité à s’exprimer. Comme toujours, elle trouva les mots justes, empreints d’émotion. « C’est un ami qui nous a quittés, un ami cher, fidèle, un guide. Nous sommes tous ici pour l’honorer. Nous mesurons la chance que nous avons eue à connaître Bernard, à travailler avec lui, voire même à s’affronter. » D. Hériard-Dubreuil a dit son amour de la vie, son attention et sa disponibilité aux autres, sans considération de statut. « Son grand objectif était de servir le bien commun. C’était un homme engagé, passionné par sa région, son terroir. Bernard travaillait sans relâche au développement économique de sa région, avec enthousiasme, ténacité et humour mais aussi en visionnaire. Il possédait un art consommé du dialogue constructif et de la négociation. Il avait cette hauteur de vue qui lui permettait de garder la distance nécessaire pour conserver son indépendance. Car c’était un indépendant forcené. Héritier de Paul Hosteing, il était doté d’une rare force de conviction. Une de ses qualités premières était le courage, dont les dernières semaines ont pu porter témoignage. Nous savions pouvoir compter sur Bernard en toutes circonstances. Il doit pouvoir compter sur nous pour mener à bien une évolution coordonnée, intelligente et prospective de la région. Bernard était fier de nous. Il m’avait dit tout récemment : “Nous avons des jeunes qui assument.” Poursuivons ensemble les conquêtes de Bernard Guionnet pour le Cognac, un produit d’artisans confié à des artistes. »

Au lendemain de la mort de Bernard Guionnet, un autre grand témoin du Cognac, Yann Fillioux, confiait sa peine et traçait un portrait vrai et attachant d’un homme avec qui il partagea tant de moments. « Il avait vraiment beaucoup, beaucoup de qualités. Simple sans être timide, il était à l’aise avec tout le monde. Son langage clair faisait qu’il était compris de tous. Ce fut un grand défenseur du Cognac, doté d’un grand bon sens et d’une vision ambitieuse pour l’avenir du Cognac. Il défendait ses convictions mais en manifestant toujours du respect pour le négoce. Au-delà des petites querelles, des petites difficultés du moment, il gardait le cap. Ses qualités humaines et son intelligence faisaient de lui un homme rare, très rare. Lors du dernier comité permanent du BNIC auquel il participa, le 9 mars, je fus frappé de son extraordinaire attitude. Alors que des tensions, des difficultés existaient, il avait tenu à y participer, malgré sa fatigue. Il y tint un discours puissant et rassembleur. Bravo. C’était vraiment un homme de grande, grande qualité, en plus d’être un ami. Bernard, nous l’aimions. »

Depuis 2008, Bernard Guionnet exerçait un second mandat à la tête du BNIC. Au nom de l’alternance viticulture/négoce, il avait remplacé Jean-Pierre Lacarrière (maison Rémy Martin) qui, lui-même, lui avait succédé. Car, en 1998, Bernard Guionnet fut le premier président viticulteur de l’interprofession du Cognac. Quelque chose d’inimaginable, ne serait-ce que
15 ans en arrière. Cette position, il la devait à ses exceptionnelles facultés d’équilibriste, qui lui permettaient d’être recevable et entendu des deux camps. Des camps qu’il s’employa à rapprocher, inlassablement. « Il avait la fibre syndicale mais aussi cette ambivalence très cognaçaise qui lui permettait de naviguer entre les différents groupes d’intérêts » note un représentant professionnel. En un mot, Bernard Guionnet était l’exact reflet de sa région. Et c’est pour cela que son action fut comprise et acceptée, même si certains eurent parfois l’impression « d’avaler leur chapeau » ou, au moins, d’être poussés dans leurs retranchements.

Vincent Géré, directeur des Domaines Rémy Martin et de l’œnologie, relate cette capacité de Bernard Guionnet à s’adapter aux circonstances. « Il comprenait que, d’une période à une autre, la situation évoluait et qu’il fallait changer de ligne. Il le disait simplement et franchement : “voilà ce qui se passe”. Et, en règle générale, il était compris. Facile à dire, difficile à faire. » Bernard Guionnet tempérait sa « plasticité » par une vision du long terme. « En homme sage, il souhaitait éviter les à-coups, les succès sans lendemain. Face aux crises, aux embellies, il savait garder son sang-froid, en privilégiant confiance et sérénité. »

C’est peu de dire qu’il connaissait de l’intérieur toutes les facettes du Cognac et ne se laissait abuser par rien. Très jeune, à vingt ans, il avait repris l’exploitation familiale après le décès prématuré de son père, Pierre. Il avait passé son diplôme d’ingénieur agronome à Montpellier. Un parcours professionnel qui le nourrissait, comme l’indique une personne de son entourage : « C’était d’abord un agronome et un grand technicien. La vision qualitative des choses n’était pas un vain mot pour lui. C’était la base de sa réflexion. »

Dans l’exercice de ses responsabilités professionnelles comme dans la vie de tous les jours, il possédait cette empathie qui le rendait disponible à chacun. Jacques Fauré, ancien directeur du BNIC, se souvient : « C’était quelqu’un de sympathique qui, en même temps, savait ce qu’il voulait. Il ne traitait pas les administratifs comme des sous-fifres. Il était d’accès facile, ne cherchait pas à en mettre plein la vue. » Même ressenti du côté des syndicalistes viticoles. Christophe Forget, président du SGV Cognac, témoigne : « Ce qui m’avait beaucoup marqué, c’est qu’un viticulteur ayant 10 ha de vignes pouvait se reconnaître à travers Bernard. » La marque des grands. Catherine Le Page, actuelle directrice du BNIC, parle de cette capacité qu’il possédait à « appréhender l’ensemble des problèmes, à laisser les gens s’exprimer et, tout d’un coup, quelque chose ressortait. Nous avancions. Il donnait une belle impulsion. »

Bernard Guionnet aimait passionnément la vie. Amoureux du cheval et de la chasse, il faisait partie du rallye de la Forêt de Chaux, un équipage de chasse à courre, entre forêt de la Braconne et Lot-et-Garonne. Avec son cheval Fulmen, il traquait le sanglier et participait à la vie de l’association, dont il était vice-président. Ses amis chasseurs, profondément tristes, évoquent son humour, sa gaieté, son affection.

Bernard Guionnet aura lutté avec courage et détermination contre la maladie. Jusqu’à la limite de ses forces, il assuma sa tâche au BNIC, en ayant choisi de rester au plus près de sa mission et des personnes pour qui il œuvrait. Le journal adresse ses plus sincères condoléances à la famille de Bernard Guionnet, son épouse, sa mère, ses filles Amélie, Flora, Maëlle.

29 septembre 1948 : Naissance de Bernard Guionnet.
1968 : Reprend l’exploitation familiale et l’atelier de bouilleur de profession de son père.
Début des années 70 : Entre au Syndicat viticole de cru puis devient président du Syndicat viticole de Grande Champagne.
Octobre 1995 : Prend la présidence de la FSVC – Entre au BNIC.
Février 1997 : La FSVC lance 14 réunions cantonales pour sensibiliser les viticulteurs à l’arrachage. Objectif : restaurer les prix du Cognac. B. Guionnet est en premier ligne. Il se confronte au CDVC-MODEF.
Juin 1997 : Adoption d’un plan de restructuration doté d’une QNV d’exploitation – Ce plan sera baptisé « Plan Guionnet ».
Juillet 1998 : Test de représentativité syndicale pour le renouvellement du BNIC.
Septembre 1998 : Grande manifestation viticole – Blocus de la ville de Cognac.
Décembre 1998 : Bernard Guionnet devient le premier président viticulteur du BNIC.
Juin 2000 : Bernard Guionnet participe à la naissance du SGV Cognac.
Septembre 2002 : Naissance du SVBC.
2002-2003 : Plan d’avenir viticole et projet d’affectation de surfaces.
2008 : Second mandat de Bernard Guionnet à la tête du BNIC.
12 avril 2011 : Décès de Bernard Guionnet.

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