Eutypiose, Esca, Black Dead Arm : Un très mauvais cocktail

12 mars 2009

L’eutypiose, l’esca et le black dead arm sont trois maladies souvent installées dans les mêmes parcelles et malheureusement aussi associées sur les mêmes souches. Le fait de parler d’un complexe de maladies du bois est une réalité pratique et aussi technique car les approches de lutte en matière de prophylaxie sont cohérentes. Au niveau scientifique, les choses sont un peu différentes bien que des interactions ont été mises en évidence entre l’eutypiose et l’esca. La finalité des stratégies de lutte est d’apprendre à vivre avec ces maladies et surtout d’essayer de créer des conditions défavorables à leur propagation.

La principale difficulté à laquelle sont confrontés les viticulteurs et les techniciens est liée au fait que ces maladies ont une évolution lente dont le pouvoir de nuisance s’accroît d’une manière inquiétante mais d’une façon très progressive dans le temps. On commence à voir des symptômes sur quelques feuilles, quelques ceps, puis 2 à 3 % de souches meurent chaque année, mais la productivité globale des parcelles et des exploitations ne semblent pas affectée. Les incidences ne deviennent perceptibles qu’à partir du moment où plus de 15 % des pieds ont disparu dans les parcelles et jusqu’à présent la réalisation des traitements d’hiver a masqué la réalité de l’état d’infestation dans les parcelles. Il est probable que l’on assiste dans les années à venir à une dégradation assez nette de la productivité de nombreuses parcelles car les maladies du bois vont s’extérioriser pleinement.

4 à 8 ans D’incubation avant les premiers symptômes

L’Eutypiose est l’une des maladies du bois les plus connues des viticulteurs mais son cycle de développement lent et très fluctuant en terme d’extériorisation des symptômes rend difficile l’appréciation de son pouvoir de nuisance dans les vignes. L’apparition des symptômes souvent assez spectaculaires courant mai et début juin se dilue par la suite au moment de la phase de pousse la plus active. Dans les parcelles arrivées à leur plein développement, les symptômes sont littéralement masqués par le volume de végétation et cela donne l’impression que la maladie est en nette régression. La réalité est tout autre puisque l’eutypiose est une maladie qui, une fois installée sur des ceps, ne peut pas en être délogée. L’extériorisation des symptômes est très variable d’une année à l’autre mais les printemps froids et surtout humides favorisent leur fréquence et leur intensité. Des souches ayant extériorisé des symptômes une année peuvent rester ensuite 3 ou 4 ans sans en manifester et leur aspect végétatif parfaitement sain laisse à penser qu’elles sont guéries. L’eutypiose se comporte comme un mal insidieux qui peut se faire oublier quelque temps et réapparaître ultérieurement sous des formes encore plus graves. Une fois implanté dans les ceps, le mycélium colonise très lentement les tissus proches des vaisseaux du bois et les premiers symptômes n’apparaissent que lorsque un certain niveau de dégradation des bois est atteint. Il faut 4 à 8 ans d’incubation dans le cœur des souches avant que la maladie extériorise sa nuisibilisté sur les parties foliaires. Le vieux bois est porteur de la maladie alors que les sarments de l’année ne le sont pas. Le repérage des tout premiers symptômes foliaires est indispensable pour pratiquer un recépage précoce qui constitue le seul moyen efficace pour essayer de prendre la maladie de vitesse. En effet, le champignon Eutypa lata descend assez lentement dans les souches et le fait de pouvoir reconstruire rapidement un tronc à partir d’un gourmand pris en dessous les zones de bois altérées, constitue la seule alternative pour éliminer la maladie.

Des risques de contamination importants par les plaies de taille

La sensibilité des cépages est aussi très variable et les recherches ont permis d’établir une classification de sensibilité des différents cépages proportionnelle au niveau d’expression des symptômes. Le Cabernet Sauvignon, l’Ugni blanc, le Sauvignon, la Muscadelle, le Chenin, en extériorisent de façon régulière et intense et sont classés très sensibles. D’autres comme le Chardonnay, le Cabernet franc, le Gamay, le Pinot noir, le Malbec, en manifestent moins systématiquement et sont répertoriés de moyennement sensibles. Enfin des cépages comme le Merlot, le Sémillon, le Malbec, le Petit Verdot extériorisent peu de symptômes (malgré qu’ils soient parfois très touchés) et ils sont classés comme peu sensibles ou tolérants. Heureusement, les fortes capacités de compensation des souches sont en mesure de pallier les bras très déficients ou au millerandage des souches eutypiées. Les incidences directes de la maladie sur le rendement des parcelles âgées de plus de 15 ans sont probablement significatives et aussi bien difficiles à quantifier précisément d’autant que l’esca et le BDA se superposent parfois sur les mêmes souches. L’agent responsable de l’eutypiose est le champignon Eutypa lata qui se conserve dans le bois mort sous la forme de périthèces qui sont de petits « sacs » contenant les ascospores, les organes de dissémination de la maladie. L’Eutypa lata est aussi un des champignons responsables de l’esca, ce qui renforce l’interaction forte entre ces maladies. Les risques de contaminations sont importants pendant toute la phase hivernale où des périodes de pluies favorisent l’émission d’ascospores dans l’atmosphère. La diffusion de la maladie repose principalement sur des effets de proximité car les champignons pénètrent par les plaies de taille. Les plaies de tailles fraîches en hiver sont très réceptives aux contaminations alors qu’à l’approche du débourrement, elles le deviennent beaucoup moins en raison de l’émission des pleurs. Les spores peuvent germer lorsque les conditions de températures sont assez basses (dans une plage de températures comprise entre 1 et 30 °C) et le climat des vignobles de la façade atlantique est très propice au développement de l’eutypiose. L’étape de formation des souches est très importante vis-à-vis des plaies de taille (les interventions en vert sont préférables). Durant toute la vie des souches, la multiplication des grosses plaies de taille accentue les voies d’entrées pour l’eutypiose et la formation de cônes de dépérissement interne aux troncs.

Les dégâts d’Esca vont inévitablement s’accentuer dans les années à venir

L’esca est la maladie la plus ancienne, la plus connue qui jusqu’à ces dernières années était bien contrôlée par les traitements d’hiver à l’arsénite de sodium. Désormais, ces traitements ne sont plus possibles et la maladie va donc extérioriser son véritable pouvoir de nuisance. C’est sûrement dans les exploitations où étaient pratiqués le plus régulièrement les traitements d’hiver que le niveau de disparition des ceps va être le plus spectaculaire. Aussi, beaucoup de viticulteurs considèrent aujourd’hui l’esca comme la préoccupation majeure dans toutes les parcelles âgées de plus de 15 ans, avec la crainte de voir la mortalité des ceps s’accentuer fortement dans les années à venir. Les traitements à l’arsénite de soude bloquaient seulement l’expression des symptômes. La forme d’apoplexie de la fin juillet ou d’août provoque une mortalité immédiate des souches dont l’impact visuel et psychologique est lourd de conséquences. Ce phénomène brutal et irréversible, qui se produit généralement à la suite de périodes de fortes chaleurs, est la conséquence d’une insuffisance d’alimentation en eau de toute la surface foliaire qui ne compense pas les niveaux de consommation par l’évapotranspiration. Les vaisseaux conducteurs de la sève dans les troncs sont si obstrués et dégradés par les champignons qu’ils ne permettent plus d’assurer les besoins de toute la partie végétative. Ce stade ultime de la maladie provoque un choc visuel et psychologique chez les viticulteurs qui se sentent complètement désarmés. En fait, le repérage des tout premiers symptômes dits « lents » est indispensable pour envisager la mise en place d’une stratégie de contrôle prophylactique de l’esca.

Repérer précocement les symptômes lents pour prendre de vitesse la maladie

L’expression des symptômes lents est aussi soumise à une grande variabilité annuelle et intra-parcellaire que l’état actuel des connaissances ne permet pas réellement d’expliquer. Le fait de repérer précocement les symptômes lents permet d’envisager un recépage précoce avant que les champignons responsables de la maladie ne soient descendus trop bas dans les troncs. L’approche de régénération des ceps repose sur des principes similaires à ceux de l’eutypiose et son efficacité sur l’esca est tout aussi remarquable. L’esca est une maladie très complexe dont tous les aspects biologiques sont mal connus à ce jour. Trois champignons, le Phaeoacremonium aleophilum, le Phaeomoniella chlamydospora et l’Eutypa lata sont responsables de cette maladie de dépérissement du bois qui se conserve sur les souches malades et le bois mort. Aussi, les tas de souches mortes en bout de parcelles et le nettoyage des ceps (enlever les bras morts, arracher les ceps morts constituent des moyens efficaces et incontournables pour faire baisser le réservoir de champignons dans toutes les plantations. Les spores émises par les trois champignons rendent possibles les contaminations tout au long de l’année pendant la phase végétative mais aussi en hiver. Les périodes hivernales douces sont propices pour les contaminations au niveau des plaies de taille et comme pour l’eutypiose la multiplication des plaies de taille accroît la sensibilité des souches. L’extériorisation de symptômes d’esca, d’eutypiose, de BDA et parfois aussi de nécrose bactérienne sur les mêmes souches et dans les mêmes parcelles confirme l’importance de la notion du complexe maladies du bois et traduit aussi toute la difficulté à aborder ces problèmes sur le plan des recherches scientifiques.

Les symptômes de Black Dead Arm plus précoceS que ceux de l’Esca

Le black dead arm a été identifié en France en 1999 par M. Philippe Larignon à l’INRA de Bordeaux et les viticulteurs connaissent très mal cette maladie. Les risques de confusion des symptômes sont de plus en plus importants au fur et à mesure que l’on avance dans la saison, mais le BDA apparaît beaucoup plus tôt dans les parcelles dès la fin juin. Les symptômes précoces sont les plus faciles à identifier du fait d’une décoloration internervaire rouge vineux pour les cépages noirs et orangé brune pour les cépages blancs. Les parties de limbe atteintes se nécrosent rapidement et de façon homogène, et elles sont bien délimitées autour des nervures. Deux champignons sont à l’origine de cette maladie, le Botryosphaeria obstusa et le Botryosphaeria dothidea, et le cycle biologique de la maladie est encore mal connu. La dissémination semble s’effectuer par voie aérienne durant toute la période végétative. Les champignons se conservent au niveau des plaies de tailles anciennes, dans les troncs des ceps et au niveau des bois de taille laissés au sol. Les premières études mettent aussi en évidence que le champignon se conserverait aussi dans les bois de l’année. La maladie peut s’exprimer soit sous une forme lente avec les symptômes cités précédemment soit sous une forme sévère. On assiste alors à un dessèchement brutal de l’ensemble de la végétation de type apoplexie qui concerne carrément les ceps entiers. Selon l’époque, les inflorescences et les grappes sont aussi détruites et les souches meurent. Au niveau du tronc, on observe en dessous l’écorce une bande verticale brune de quelques centimètres qui court de la partie foliaire touchée jusqu’au bourrelet de greffage. La section horizontale du tronc laisse apparaître une nécrose sectorielle brune, voire noire si l’attaque est plus ancienne. L’état actuel des connaissances confirme l’intérêt vis-à-vis de cette maladie des mesures prophylactiques qui sont mises en œuvre pour l’esca et l’eutypiose.

Des approches de luttes communes pour ces trois maladies du bois

L’observation de l’évolution de ces maladies est le préambule indispensable à la mise en œuvre des démarches de prophylaxie. Pour ces trois maladies du bois, ce travail d’identification dans les parcelles s’apparente à celui qui est réalisé pour la flavescence dorée. L’apparition successive des symptômes à des périodes différentes, mai-juin pour l’eutypiose, juin-juillet pour le black dead arm, et juillet-août pour l’esca, permet d’envisager le marquage des souches atteintes dans le cadre de travaux comme l’épamprage et le palissage. L’enjeu de ce travail de repérage des premiers symptômes est surtout important pour envisager la reconstruction des souches dans les meilleures conditions.

En effet, le point faible de ces trois maladies est la lenteur de leur cycle de développement qui laisse à penser que les champignons mettent du temps à descendre dans les troncs. Cela justifie la réalisation d’un recépage précoce en reconstruisant le pied à partir de gourmands situés en dessous des zones touchées. Cependant, le travail des recépages est lourd car il faut marquer les ceps atteints, laisser les éventuels gourmands, les protéger vis-à-vis des désherbages d’été, les attacher, penser ensuite à sectionner les vieux troncs, tuteurer les nouveaux bois et enfin établir la nouvelle souche. Par contre, le résultat est parfois spectaculaire car la nouvelle souche dispose d’un système racinaire opérationnel qui permet une mise à fruit rapide. Certains viticulteurs dans des vignes plutôt jeunes préfèrent maintenant réaliser des entreplantations avec des grands plants plutôt que de recéper des souches. Les opérations d’implantations sont réalisées durant des périodes creuses (en général à l’automne) et le tuteurage et le travail d’établissement sont grandement simplifiés. Le deuxième volet des mesures prophylactiques, la réduction de l’innoculum potentiel dans les parcelles en enlevant du bois mort, est plus facile à réaliser au début de chaque printemps.

Un dernier volet de la lutte concerne la prévention au moment de l’établissement des jeunes plantations. Historiquement et culturellement, les travaux de formation des futures souches en 2e, 3e et 4e feuilles sont réalisés au début de chaque printemps en pratiquant un certain nombre de plaies de taille qui, dans l’avenir, pourront perturber la circulation de sève dans les troncs et servir de voie d’entrée privilégiée pour les maladies du bois. L’idéal serait de former les ceps en réalisant des interventions en vert qui sont beaucoup moins mutilantes, mais ces approches ne sont pas assez répandues. Elles constituent pourtant un moyen judicieux de limiter le nombre de plaies de taille et, par voie de conséquence, réduire la sensibilité des souches aux maladies du bois.

Bibliographie – SRPV de Cognac. Station Viticole du BNIC. Chambre d’agriculture de Charente et de Charente-Maritime. INRA de Bordeaux. ITV de Nîmes. Fiche nationale maladies du bois.

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