Récolte 2026 : la vendange de toutes les inconnues
Il y a des millésimes que l’on prépare avec des repères. Des dates, des moyennes, des habitudes, des souvenirs de campagne. Et puis il y a 2026. Une année où les repères glissent les uns après les autres. À la vigne, au chai, sur les marchés. Partout, la même impression domine : nous avançons dans une campagne sans véritable référence, avec des certitudes fragiles et des inconnues lourdes.
À la vigne d’abord. Le millésime avait commencé sous des auspices presque rassurants : des réserves hydriques encore correctes, une pression mildiou contenue, un état sanitaire globalement satisfaisant. Puis juin est arrivé. La chaleur. Le sec. La bascule. En quelques semaines, la vigne est passée d’un cycle précoce à un cycle sous tension. Quinze jours d’avance, parfois trois semaines. Des colombards déjà engagés dans la véraison dans certains secteurs quand d’autres parcelles ralentissaient brutalement sous l’effet du stress hydrique. Des baies qui grossissent moins, des acidités qui menacent de tomber vite, des maturités qui ne progressent pas partout au même rythme. Une vigne qui mûrit ici, qui se bloque là , qui se défend ailleurs.
C’est peut-être cela, la première grande inconnue de 2026 : la récolte ne sera pas une récolte moyenne. Elle sera une addition d’îlots, de situations, de sols, d’expositions, de situations saines et moins saines. Le plan unique ne fonctionnera pas. La date unique ne fonctionnera pas. La lecture globale ne fonctionnera pas. Il faudra regarder, prélever, goûter, mesurer, revenir, arbitrer. Et accepter que deux parcelles voisines puissent ne plus raconter la même histoire.
Et comme si cela ne suffisait pas, la grêle est venue rappeler que la crise climatique n’est pas une théorie. Entre le 13 et le 16 juillet, quatre épisodes violents ont traversé le vignoble cognaçais. Salignac-de-Mirambeau, Villexavier, puis un large couloir de Chadenac à Hiersac, en passant par Échebrune, Lonzac, Salles-d’Angles, Angeac-Champagne, Segonzac ou Échallat. Puis Le Chay, au nord de Saint-Georges-de- Didonne. Puis Le Seure, Thors, Sonnac, Bresdon, Saint-Ouen-la-Thène, Verdille, Aigre, Chenon, avant de filer vers Confolens. Les pertes vont de 10 % à presque 100 % selon les parcelles. Des grêlons de 4 à 5 cm en moyenne, localement 8 à 10 cm. Des vignes hachées, des toitures perforées, des véhicules détruits, des tournesols et des maïs parfois entièrement défoliés. À celles et ceux qui ont été touchés, Le Paysan Vigneron adresse son soutien.
Au chai ensuite, l’inconnue ne sera pas moindre. Car une récolte précoce, hétérogène, chaude, parfois altérée, ne se vinifie pas comme une récolte ordinaire. Les laboratoires le répètent tous à leur manière : cette année demandera de la rigueur. Beaucoup de rigueur. Préparer les installations avant les vendanges, nettoyer, désinfecter, contrôler les maturités, mesurer l’azote assimilable, séparer les lots, suivre les densités, maîtriser les températures, anticiper les risques d’arrêts fermentaires. Rien de spectaculaire. Rien de magique. Mais tout ce qui fera la différence entre une campagne subie et une campagne tenue.
Car les moûts de 2026 pourraient cumuler plusieurs fragilités : températures élevées, acidités basses, pH hauts, carences azotées, degrés parfois rapides, raisins parfois flétris ou marqués. Le genre de combinaison qui ne pardonne pas. Une fermentation qui ralentit, ce n’est pas un détail. Une cuve qui part de travers, ce n’est pas un incident isolé. Dans une année comme celle-ci, chaque retard de réaction peut devenir une perte qualitative. Et chaque perte qualitative pèsera davantage encore dans un marché déjà saturé d’incertitudes.
C’est là que la troisième inconnue apparaît. La plus lourde peut-être : que faire de cette récolte ? Cognac, VSIG, jus de raisin, autres débouchés ? À quel prix ? Avec quels acheteurs ? Avec quelles capacités de vinification ? Avec quelles garanties de paiement ? La déclaration d’affectation, au plus tard le 31 juillet, n’est pas une formalité administrative. C’est un choix stratégique. Et cette année, plus que jamais, il ne faudra pas attendre le dernier moment pour faire ses calculs.
Le VSIG est dans toutes les têtes, parce que les réductions et résiliations de contrats cognac poussent logiquement à chercher de nouveaux débouchés. Mais le VSIG n’est pas un bouton sur lequel on appuie. C’est un vin à construire. Avec du froid, de la technicité, des levures adaptées, une clarification maîtrisée, un suivi analytique, une séparation stricte des chantiers. Ce n’est pas le trop-plein du cognac que l’on rebaptise en vin blanc. Ceux qui réussiront seront ceux qui auront préparé. Les autres risquent de découvrir que changer d’affectation ne suffit pas à créer un marché.
Le jus de raisin, lui non plus, n’offre pas une réponse évidente. Des décalages de paiement et de retiraison ont déjà fragilisé l’accès à certains opérateurs. Les fortes chaleurs et la sécheresse peuvent réduire les volumes disponibles. Là encore, rien n’est simple. Rien n’est automatique. Rien n’est acquis.
Et pendant que chacun cherche une issue locale, les marchés internationaux restent fermés dans leur brouillard. Les perspectives IWSR ne laissent guère de place à l’illusion : croissance négative jusqu’en 2029, puis seulement une légère reprise. Pas demain. Pas l’an prochain. Pas assez vite pour absorber les volumes, les stocks, les charges et les espoirs. En 2025, la production globale atteignait encore 697 044 hl AP, pour une production commercialisable de 659 999 hl AP, avec un stock de réserve climatique de 375 987 hl AP. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ce sont des volumes à financer, à loger, à porter, à transformer ou à ne pas produire demain.
Le cognac n’est pas seul dans la tempête. C’est toute la viticulture française qui vacille. Quand un pays de 750 000 hectares de vignes commence à se demander s’il faudra en arracher 100 000, ce n’est plus une crise passagère. C’est un changement d’époque. Bordeaux a déjà ouvert la voie, avec des milliers d’hectares arrachés et près de 20 % du vignoble potentiellement concernés à court terme. Le tabou est tombé. Et derrière lui, une évidence : produire n’a plus de sens si l’on ne sait pas vendre.
Les spiritueux, eux aussi, encaissent le choc. Trois années consécutives de baisse. Des ventes en recul. Des exportations qui plongent. En 2025, les exports de spiritueux français ont chuté de 17,4 % en valeur. Le cognac, qui représente à lui seul plus de 60 % des ventes extérieures de la filière, a perdu 24 %. États-Unis, Chine, tensions commerciales, droits, fiscalité, trésoreries sous pression : tout se tient. Tout se cumule. Tout pèse.
Voilà donc le paradoxe de 2026. Nous pouvons manquer de raisins dans certaines parcelles grêlées, grillées ou bloquées par la chaleur, et rester en excédent face aux marchés. Nous pouvons craindre une sousproduction agronomique ici, et subir une surproduction économique là . Ce n’est pas contradictoire. C’est précisément la nature de cette crise : la vigne ne répond plus au même rythme que la consommation, le chai ne répond plus au même rythme que les contrats et les marchés ne répondent plus au même rythme que les cycles longs du cognac.
Alors que faire ? D’abord, ne pas mentir. Cette récolte ne sauvera pas la filière à elle seule. Elle ne corrigera pas quatre années de baisse, ni les tensions américaines et chinoises, ni la baisse structurelle de la consommation, ni les trésoreries qui se tendent. Mais elle peut éviter d’ajouter du désordre au désordre. Elle peut être pilotée. Elle peut être triée. Elle peut être pensée. Elle peut être affectée avec lucidité. Et c’est déjà beaucoup.
En 2026, la réussite ne viendra pas de la moyenne. Elle viendra du détail. Du contrôle de maturité fait à temps. Du chai prêt avant les congés. De la cuve isolée. Du lot fragile distillé plus tôt. Du VSIG engagé seulement si les conditions techniques et commerciales sont réunies. Du raisin que l’on accepte de ne pas aller chercher à tout prix. Du volume que l’on renonce à produire quand il détruit plus de valeur qu’il n’en crée.
Ce n’est pas une année pour subir. Ce n’est pas une année pour attendre que le voisin décide. Ce n’est pas une année pour croire qu’un débouché providentiel apparaîtra au détour d’un mail ou d’un courtier. C’est une année pour faire des choix. Durs, parfois. Inconfortables, souvent. Mais nécessaires.
La récolte 2026 sera peut-être précoce. Peut-être faible. Peut-être hétérogène. Peut-être sauvée par une pluie bien placée. Peut-être compliquée par une chaleur de trop. Personne ne le sait encore. Mais une chose est certaine : l’inconnue n’excuse pas l’improvisation, alors ANTICIPEZ !