Agriculture africaine : Entre précarité et développement

13 novembre 2013

Burkina Faso, Tchad… Dans cette partie de l’Afrique subsaharienne, les difficultés liées au climat (sécheresse, érosion…) le disputent au manque de moyens des Etats et des citoyens. Manger à sa faim, scolariser ses enfants, se soigner, restent un combat permanent. Mais la société évolue à vitesse V et le développement avance, sous l’impulsion de la population et des aides extérieures.

 

 

Afrique : continent proche et lointain

Quel Européen peut se targuer de parler pertinemment de l’Afrique ? Peut-être quelques chercheurs en ethno-sociologie rompus à l’étude des sociétés traditionnelles africaines, quelques résidents ayant fait du continent africain leur choix de vie ; et encore. Avec ses rites, ses croyances, sa cosmogonie, sa pauvreté, ses richesses, l’Afrique se prête peu – ou trop – aux interprétations d’un cerveau occidental pétri de sa propre culture. Sans doute l’Afrique est-elle aussi rétive à notre compréhension que peut l’être l’Asie. Pour autant, faut-il renoncer à découvrir « l’Afrique fantôme », telle que la qualifiait Michel Leiris dans l’un de ses ouvrages ? L’indifférence se révèle parfois la pire des condescendances. A coup sûr, les adhérents de l’AFDI – Agriculture française et développement international – ne cèdent pas à ce travers. Ils sont dans l’empathie et l’échange. Au printemps dernier, leur mouvement et celui des Jeunes Agriculteurs organisaient conjointement une réunion sur le thème de « qui va nourrir les villes ? »

Car le phénomène de l’urbanisation galopante n’est pas l’apanage des seuls pays riches. Les pays pauvres assistent aussi à la montée des mégalopoles. Le « défi alimentaire » est plus que jamais d’actualité. Il renvoie à la question du modèle agricole le plus apte à y répondre – agrobusiness ou agriculture familiale ? – et à la place du paysan dans la société – citoyen de seconde zone ou acteur reconnu ? Dans la foulée, arrivent les notions d’alphabétisation, d’infrastructures, d’accès au crédit, de détention du foncier… Car en Afrique comme ailleurs, « sans foncier, il n’y a pas de projet ». Accessoirement, cela signifie que paysans africains et paysans occidentaux partagent plus d’une problématique en commun. L’échange d’expériences n’est pas vain.

Des hommes en sont convaincus, tels Jacques Blois ou Patrice Fradet. Vieux monsieur de 80 ans révolus, originaire de Réparsac, près de Jarnac (16), Jacques Blois a mené toute sa carrière dans le monde de la formation et de la coopération. Formé dans les rangs de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), il fut l’ami de Michel Debatisse et de René Raymond, philosophe et universitaire. J. Blois croit aux vertus de la science politique et de la promotion collective. A sa retraite, il consacrera 15 ans de sa vie à l’Afrique, plus précisément au Tchad.

Directeur de territoire à CER France Poitou-Charentes, Patrice Fradet cultive le même type d’engagement. Il accomplit des missions régulières de développement pour le compte de son réseau comptable et de gestion.

En France et partout dans le monde, des milliers d’associations se mobilisent. Quoiqu’on en dise, la solidarité nord-sud fonctionne. Elle revêt des formes multiples, des gros projets aux initiatives plus circonscrites.

C’est le cas de l’association « Les Amis de Boala » qui apporte son soutien à une communauté villageoise du Burkina Faso située à 150 km de Ouagadougou. En 2011, le maire de Cognac, Michel Gourinchas, a signé un accord de partenariat avec le maire de Boala.

p30.jpg« Un lièvre ne peut pas grossir plus que sa peau ». Par cette  expression imagée, Marcel Koudougou, de la communauté villageoise de Boala, au centre du Burkina Faso, résume la frugalité qui règne dans sa région. Les paysans et leurs familles ne mangent bien souvent qu’une fois par jour et presque toujours le Tô, le plat national à base de mil ou de sorgho, accompagné d’une sauce à l’oseille et au gombo. Les boulettes de Tô se mangent à la main, dans un plat commun. D’où les menottes grasses des enfants, le soir, à la tombée de la nuit et le bruit du pilon des femmes le matin, aux aurores.

L’arachide, le haricot, le sésame, le petit pois – tout ce qui ne fait pas partie des cultures vivrières – ne sont pas consommés sur place mais réservés à la vente. Même chose pour la viande – poulet, dindons, chèvres… – jamais destinée à ceux qui élèvent les animaux. Pour la bonne et simple raison que la population est pauvre « et qu’un lièvre ne peut pas grossir plus que sa peau ».

Ne pas manger à sa faim

Le dénuement, un mal bien partagé. Dans le monde, il faut savoir que les trois quarts des citoyens vivent dans des pays considérés comme pauvres, en Afrique, en Asie, en Amérique du sud. La notion de pauvreté répond à une grille de lecture simple, proposée par les organisations non gouvernementales. « Qui dit pays pauvres dit des personnes qui ne mangent pas à leur faim ; il faut aller chercher l’eau au puits ou à la rivière ; cette eau n’est pas toujours propre ; il est difficile de se faire soigner quand on est malade ; on meurt assez jeune ; les enfants travaillent ; les logements sont très simples. A contrario, dans les pays riches (Amérique du nord, Europe, Océanie, Japon), on peut manger beaucoup et des choses très différentes ; on peut avoir de l’eau facilement au robinet ; on peut se faire soigner quand on est malade ; on vit vieux ; les enfants vont à l’école ; les maisons sont confortables. » Bien sûr, il y a des pauvres dans les pays riches et des riches dans les pays pauvres.

Le mobile, partout

Cependant, si un objet se retrouve partout, c’est le téléphone portable. En moins d’une décennie, le mobile a colonisé la planète entière. En Afrique, à peu près tout le monde en possède un, jeunes, vieux, femmes qui le glissent dans leurs boubous. Normal ! Chacun a envie et besoin de communiquer.

Image surréaliste d’un village africain et ses cases traditionnelles en toit de chaume flanquées d’une antenne relais de 60 mètres de haut. Elle se voit de partout. Contraste entre une Afrique rurale à hauteur d’homme et le symbole d’une société où la technologie domine le système. Le télescopage peut paraître violent, incongru, dérangeant. On peut regretter l’irruption du consumérisme dans le sillage du mobile. Il faut de l’argent pour acheter les cartes de téléphonie aux opérateurs. Mais le portable est aussi la réponse adaptée à la situation. Alors que l’électrification démarre à peine dans les campagnes, les pays émergents zappent le téléphone fixe. Et demain s’inviteront les smartphones, les tablettes numériques et, avec l’électricité dans les cases, les écrans de télévision…

AFDI : une large tradition de coopération

p31.jpg« A l’origine de l’AFDI, il y a la JAC » note Jacques Blois. Quand il prend sa retraite en 1992-1993, l’homme de la coopération qu’il est se rapproche de ses vieux amis de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne). « Il faut que tu viennes avec nous. Nous sommes une petite équipe qui faisons du boulot au Tchad avec AFDI (Agriculture française et développement international). » J. Blois s’y est préparé psychologiquement. Sa première mission durera deux semaines. Il les enchaînera pendant 15 ans, sur des périodes de plus en plus longues, de plus en plus denses. « Il faut du temps pour comprendre ; cela m’a demandé au moins 5 ans. » Au Tchad, il atterrit dans la région de Doba Moundo, devenue aujourd’hui la région du pétrole. A l’époque, le pays est en pleine guerre civile. Une évidence s’impose très vite à lui. L’essentiel du développement ne concerne pas l’aspect technique. « Les Africains savent faire, contrairement à ce que certains pensent. Heureusement qu’ils ne nous ont pas attendus pour manger. » Le développement, il le voit beaucoup plus en terme d’organisation des hommes. « Comment fonctionne un groupement, quel est son but, son objet ? » « Nous avons monté des groupements qui ressemblaient à des syndicats mais en prenant grand soin de ne pas les baptiser syndicats, pour ne pas effrayer le gouvernement. » Groupement pour la valorisation de l’agriculture, groupement de machinisme agricole (Gumac), groupement féminin, greniers communautaires, groupe de forgerons pour fabriquer des charrues, bineuses, pelles. Sur ce « coup-là », AFDI entraîne dans ses bagages un jeune agriculteur-forgeron de l’Allier. Pendant 7 ou 8 ans, il épaulera un groupe d’une cinquantaine de forgerons de toutes confessions religieuses, religion musulmane, chrétienne. Ils acceptent de travailler ensemble et de s’auto-former. Avec le jeune forgeron français, ils apprennent à souder « fer sur fer. » Un véritable échange de savoir-faire s’instaure. Parmi les programmes auxquels J. Blois participe, il y a aussi l’initiation à la gestion – apprendre à compter, voir le résultat qui reste une fois les charges déduites. » « Même les illettrés savent compter, dit-il et d’ailleurs il y a de moins en moins d’illettrés au Tchad. » En vieil humanise qu’il est, Jacques Blois inscrit comme thèmes de formation la décentralisation, la démocratie. « Faire de la science politique, ça c’est indispensable ! » lance-t-il avec enthousiasme, même s’il n’oublie pas que, toujours, c’est la sécurité alimentaire qui l’emporte. « Si les paysans ne mangent pas à leur faim, ils tombent malades et meurent. » « En 15 ans au Tchad, dit-il, j’ai vu une belle évolution. Certes, la disette peut revenir les très mauvaises années, quand les pluies diluviennes saccagent les récoltes, quand la sécheresse sévit, mais c’est de plus en plus exceptionnel. »

Qui va nourrir les villes ?

p32.jpgAu mois de mars 2013, AFDI Poitou-Charentes et le mouvement des Jeunes Agriculteurs de la région ont co-organisé une rencontre sur la reconnaissance du métier de paysan, avec une interrogation : « Qui va nourrir les villes ? », flanquée d’un sous-titre « La reconnaissance du métier de paysan ».

Cette question de « qui va nourrir les villes » vaut aussi bien pour les pays émergents que pour les pays riches. Si l’Europe, l’Amérique du nord et l’Amérique du sud sont déjà très urbanisées, l’Afrique et l’Asie, encore à forte dominante rurale (+ de 60 % de la population active travaillent dans les champs), connaissent une urbanisation très rapide.

Le professeur Jacques Marzin, enseignant-chercheur travaillant sur l’économie du développement au CIRAD (Coopération internationale et recherche agronomique), a indiqué que, d’ici 2050, les deux continents, asiatique et africain, allaient voir leur population augmenter d’un milliard d’individus. Et cette progression se fera essentiellement en zones urbaines. Dans ces conditions, comment va évoluer la relation ville-campagne ? Jusqu’où pourra descendre le nombre d’agriculteurs ? Entre auto-consommation et extension du marché, où se situera la ligne de partage ?

En 2008, à l’occasion de la crise alimentaire et des émeutes de la faim qui s’en sont suivies un peu partout en Afrique, un début de prise de conscience s’est opérée. Les gouvernements se sont dit qu’il fallait peut-être mieux que les jeunes restent au village « plutôt que d’aller s’asseoir en ville ». Qu’électoralement aussi, il était sans doute plus facile de gagner les voix des villageois que celles des jeunes urbains. Pour autant, la question de fond n’est pas tranchée : pour nourrir la population des villes, quel modèle vont privilégier les Etats ? Feront-ils confiance au modèle familial local où, au contraire, arbitreront-ils en faveur des investisseurs extérieurs ? Le défi alimentaire, une affaire de producteurs mais aussi de gouvernance.

Souveraineté alimentaire

L’arrivée des investisseurs chinois en Afrique a été largement médiatisée. En question, la souveraineté alimentaire des pays touchés par le phénomène. Des baux emphytéotiques ont été signés, distrayant les terres agricoles sur une période longue (99 ans, renouvelable). Anecdotique ? Pas du tout. Tous les ans, des dizaines de milliers d’ha changent de main. « A terme, la terre africaine vaudra de l’or » pronostique un bon observateur.

Pour autant, l’Afrique n’avait pas attendu l’arrivée des Chinois pour découvrir ce qu’il est convenu d’appeler « l’agrobusiness ». Dans les zones péri-urbaines, cela fait belle lurette que la production de certains aliments comme les œufs, la viande, le lait ou les produits horticoles est entre les mains de sociétés capitalistiques. « L’agrobusiness, ce n’est pas une mauvaise chose en soi, relativisent les paysans afraicains eux-mêmes mais à condition que ce type de développement soit bien pensé et conçu de façon à éviter tout conflit avec l’exploitation familiale. » Or, dans bien des cas, l’agrobusiness s’est traduit par des expropriations ou des captations de terre.

De manière plus générale, cela pose le problème du foncier. Car, en Afrique comme ailleurs, « sans foncier, il n’y a pas de projet ».

Droits fonciers et système coutumier

Sur le continent africain – au moins en Afrique de l’ouest francophone – les droits sur le foncier sont liés au système coutumier mais pas seulement. L’autorité publique (échelon national et local) a son mot à dire. Ce système de pilotage à double commande du statut des terres introduit une insécurité juridique qui ne peut que participer à la vulnérabilité ambiante (voir article pages 33-34). Un autre facteur limitant – de taille – concerne l’accès au crédit.

Si un paysan fait une demande de prêt pour acheter une charrue, il a fort peu de chances d’être entendu de la banque. Pour ne pas dire pas du tout. L’organisme financier aura trop peur de ne pas être remboursé, eu égard aux difficultés climatiques, etc. Ce manque d’accès au financement rajoute à la précarité. Il constitue un frein essentiel au développement de l’agriculture.

Certes, il existe bien le mécanisme de la microfinance, en pleine expansion, mais il ne peut pallier tous les besoins. Selon un rapport de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest (BCEAO), environ 41 institutions de microfinance (IMF) agissent au Burkina Faso. Elles servent 800 000 clients, sur une population de 14 millions d’habitants. Et sur ce nombre, combien de paysans ?

« Chez nous en Afrique, le paysan n’est pas considéré. C’est un citoyen de seconde zone. Aujourd’hui, nous devons chercher notre place et faire en sorte que le métier de paysan soit de nouveau considéré ».

Qui tient ces propos ? Le secrétaire général d’une fédération de groupements de développement agricole du Burkina Faso, présent à la rencontre AFDI-JA. Il parle de l’exode de ces jeunes qui partent en Côte-d’Ivoire ou au Ghana travailler dans les plantations de cacao. Ils rentrent au pays, construisent une case couverte en tôle – le signe distinctif de ces travailleurs migrants – puis repartent à nouveau, sans être jamais sûr de ne pas prendre une balle perdue au détour d’échauffourées politico-militaires (comme en a connu la Côte-d’Ivoire en 2011). « Les jeunes ne demandent pas grand-chose, remarque-t-il, une moto, une maison, de beaux habits. » L’économie des campagnes peine à assurer ce « minimum vital ». Les concessions (unités de résidence des familles rurales africaines) se vident de leurs forces vives par manque de « quoi faire au village », selon l’expression de Marcel Koudougou, de la communauté villageoise de Boala. Depuis 2008, son association Bangr-Nooma (le Savoir est bon) se bat pour endiguer le phénomène du départ des jeunes. Ses actions se déploient dans trois directions : alphabétisation, protection des sols et lutte contre la pauvreté. Soutenue par l’Etat, les ONG, elle propose l’introduction de nouvelles activités, telles que le maraîchage ou l’embouche bovine (engraissement d’animaux pour la revente). « Nous arrivons ainsi à “caler” une dizaine de jeunes par an » glisse Marcel Koudougou. Une politique des petits pas qui fait avancer le développement.

Afdi Poitou-Charentes en bref
– Afdi (Agriculteurs français et développement international) est une association paysanne de solidarité internationale.
– Afdi Poitou-Charentes compte environ 220 adhérents.
– Elle intervient au Tchad, au Togo et à Madagascar.
– Quelques actions : groupements villageois, mise en place de micro-crédit, expérimentation de nouveaux itinéraires techniques, coopératives de vente, maraîchage, aide à l’irrigation…
Afdi France
– Le réseau se compose de 14 Afdi régionales, 9 Afdi départementales, 1 Afdi nationale.
– Il regroupe plus de 6 000 militants.
– Il intervient dans 15 pays (la plupart des pays de l’Afrique de l’ouest mais aussi Haïti, Colombie, Kosovo, Arménie et Cambodge.
Le réseau Afdi appuie 70 organisations de producteurs.
Contact : Afdi Poitou-Charentes – Maison de l’agriculture – BP 80004 – 79230 Vouillé – Tél. 05 49 28 98 32 – Site web : www.afdi-opa.org

 

 

 

 

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