le travail de l’ombre : sole et sous-sol au coeur des expérimentations

23 mai 2019

Constance Demaille ( stagiaire )

Des fosses pédologiques pour expérimenter une dizaine de porte-greffes

 

Des expérimentations avant une généralisation ? Dans le cadre des groupes MIVIGNE, organisés dans la recherche de solutions contre les maladies du bois, la Chambre d’agriculture de Charente-Maritime a explicité, devant un public restreint de viticulteurs , les sol et sous-sol d’une parcelle proche de Merpins  en attente de plantation expérimentale de différents porte-greffes.

Sous un ciel immaculé et un frais, une petite aune de Saintonge a laissé découvrir son sol et son sous-sol, de 1m20 à 1m40. Sous les commentaires de Manon Catania et Clarisse Robineau, toutes deux ingénieurs agronomes, respectivement conseillère en viticulture, et conseillère en agronomie à la Chambre d’agriculture de Charente-Maritime, quatre fosses pédologiques d’une parcelle dans les nus faubourgs de Vieux-Bourg (six à sept kilomètres à l’ouest de Cognac) ont confié leurs réalités enterrées. La préparation s’effectue dans le cadre d’un essai de dix porte-greffes de Charente choisis avec les pépiniéristes locaux pour juin 2019, par le groupe MIVIGNE (voir encadré) contre les maladies du bois. Il s’agit pour les équipes concernées d’observer et de définir le comportement des porte-greffes vis-à-vis des maladies du bois selon le type de sol. « La pédologie est la curiosité du sous-sol, très pédagogique », explique, simplement, Clarisse Robineau, archéologue de la viticulture.

 

Pratiques culturales et nouveaux plants

 

Ainsi, la conseillère en agronomie présenta l’intérêt du profil de sol par rapport à l’utilisation d’une tarière ou un sondage du sol moins profond, et, donc, livrant moins d’information. L’analyse de fosses pédologiques  en profondeur permet de renseigner sur la « structure, la nature et la présence ou non d’éléments fertilisants. Cela permet d’adapter les pratiques culturales, par rapport à l’homogénéité ou l’hétérogénéité des parcelles. » De plus, cela « montre l’enracinement des plantations : la profondeur, les limites, les éventuels blocages à cause d’un sol séchant ou d’une réserve d’eau ; également les dispositions d’éléments fertilisants (phosphore) et les réserves utiles dans le sol. »

Où donc faire les profils de sol ? Selon la parcelle, il est bon de déterminer les lieux à problème et les lieux sans problème, déterminés par la « battance, couleur, cailloux, texture (sableux, limoneux, etc.). » Toutes ces informations permettront de dégager les typicités de la parcelle, globalement et de manière spécifique selon certains lieux : mesures de résistivité (résistance du courant dans le sol dépendant de sa teneur en eau), les différences de comportement du sol (collant, drainant), afin de dégager les choix de plantation les plus justes. Ainsi, « la jeune vigne échangent avec le sol les éléments fertilisants qui seront lui facilement disponibles, détaille Clarisse Robineau. »

 

L’importance de la mise à disposition des éléments à la plantation

 

Les conseillères de la Chambre d’agriculture demandaient donc à observer la biodiversité du sol (collamboles, carabes, larves d’insectes variés…) et la quantité de vers de terre. Enracinée, la vigne pouvant aller chercher ses nutriments et l’eau à plusieurs mètres voire dizaine de mètres de profondeur, la nature du sol est essentielle. « Le calcaire tendre relargue de l’eau et restitue par capillarité : la vigne enracinée peut aller chercher de l’eau, ici 1m40 », explique l’agronome. Elles précisent également, évoquant les différentes strates visibles des fosses, que les « cailloux augmentent la souplesse du sol (ce qui est le cas du calcaire, les silex sont plus durs). »

Outre les structures, les couleurs livrent une information concernant l’activité biologique des sols. « Un sol brun, plus ou moins foncé renseigne sur quantité (plus à moins) de matière organique », d’où sa structure, sa souplesse, son stock d’eau. « Un sol ocre contient de l’argile (avec la présence de marne calcaire) d’où un sol hydraté. Un sol blanc est calcaire, vérifié par l’acide chlorhydrique, et sera plutôt tendre (très effervescent au calcaire actif). » Idem pour la présence d’oxygène, informant de surcroît sur l’aération du sol. « Les différentes couleurs de fer sont rouge, ocre, bleu, d’un fer oxydé à un fer hydraté (réduit), avec de moins en moins d’oxygène présent», permettant, ou non, une bonne aération du sol et donc un bon enracinement de la vigne.

 

Les caractéristiques d’un sol

 

En Charente et Charente-Maritime, rares sont les sols inexploitables pour l’agriculture. Elle façonne le territoire par la sueur des hommes. Cette parcelle calcaire « sera un sol riche en calcium, avec une bonne structure (contenant potasse, phosphore et argiles potassiques). » La bonne connaissance et préparation du sol s’avère stratégique, notamment par la connaissance du taux de matière organique, du taux de calcaire actif (prudence pour la chlorose ferrique), de la texture du sol (argileux, sableux ou limoneux)  ou du pH du sol (basique ou acide). « Un pH élevé, c’est une bonne absorption de fer, de manganèse, de phosphore. » Informations primordiales car « les chloroses ralentissent la minéralisation. » Avec les possibles chloroses des vignes. Rien n’est laissé au hasard, rien ne se fait par hasard. « Le hasard est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer », disait Théophile Gautier.

Sous les notes du ruisselet du Charenton, affluent de la Charente, de rudes machines et de savantes mains, le souci de la terre (jusqu’à la patrie, la terre des pères) s’étend du visible à l’invisible.

 

 

GROUPE MIVIGNE

 

Les groupes MIVIGNE, Mobilisation Innovation Vigneronne, regroupent dans les deux Charentes 35 viticulteurs, réunis, dans le cadre du Plan Dépérissement, pour mutualiser leur expérience dans la lutte contre les maladies du bois. Manon Catania, co-animatrice de 2 groupes MIVIGNE avec Michel Girard en Charente Maritime, travaille avec les viticulteurs pour les aider à récolter et confirmer des pratiques du vignoble contre les maladies du bois. La mise en place d’essais directement chez les viticulteurs des groupes permet de valider ou non ces pratiques selon un protocole rigoureux.

Au cœur du Plan National Dépérissement du Vignoble, l’initiative MIVIGNE regroupe 3 bassins viticoles : les Charentes, le Val de Loire&Centre et Vallée du Rhône-Provence.

 

Les parts de sel de la terre

 

Anatomies divergentes d’une même parcelle : quatre profils de sol.

Clarisse Robineau, en tête et en immersion, et Marion Catania, ont détaillé les caractéristiques des fosses chez Julien Bia (membre de MIVigne), dans une de ses parcelles à Merpin (16). Les ingénieurs ont insisté sur la nécessité de garder une zone témoin afin d’observer les éventuelles « carences oligoéléments passagères dues au climat ou les subcarences (peu visibles en amont ou trop tard quand elles se manifestent). » En présentant ces différents profils, le duo de la Chambre d’Agriculture 17 a expliqué l’importance de ces analyses dans les « équilibres et choix agronomiques à faire : une question quasi philosophique. Chaque choix aura du positif et du négatif. C’est un bilan en connaissance de causes, et les choix sont peu transposables de parcelles en parcelles. L’objectif est d’optimiser les choix, faire mieux avec moins, dans l’utilisation des produits phytopharmaceutiques et de la matière organique. Le démarrage s’effectue à la sortie d’hiver pour les engrais de fonds, différents selon les sols et les lieux de la parcelle. » Anatomie de quatre fosses pédologiques à la suite de l’ « Interprétation de quatre fosses pédologiques sur une parcelle d’essai porte-greffe chez Julien Bia ».

 

 

Profil F1

 

Ensemble du profil : Profil proche d’une terre de Champagne avec une roche mère calcaire très blanche, puis un horizon ocre argileux (marne) qui semble issu de la dégradation de la roche mère et enfin un horizon de surface brun riche en matière organique et en calcaire. Sol à horizon très marqué et à apparition à profondeur inégale. Station en haut de pente (percolation et drainage). Enracinement sur l’ensemble du profil, pas de traces d’hydromorphie.

 

Atouts : Bonne structure dans l’ensemble avec une bonne mais lente circulation de l’eau. Horizons calcaires qui permettent de conclure sur la richesse disponible en potasse, phosphore et calcium de ce sol. Horizons calcaires tendres constituant donc une réserve utile importante en stockant l’eau, puis en la restituant par capillarité.

 

Vigilances : Risque de chlorose ferrique avec un sol riche en calcaire actif, qui limite l’absorption du fer et du manganèse dû au pH élevé de ces sols. Faire attention à la plantation car possibilité d’une mauvaise mise à disposition des éléments.

 

Conclusion : Sol très calcaire, sûrement riche en potasse. Risque de chlorose important et probable retard de minéralisation (azote, potassium et soufre) en sortie d’hiver (forte présence de calcaire), mais sol foncé n’ayant pas de soucis pour se réchauffer. Pas d’obstacle à l’enracinement (bonne structure, horizon plutôt souple), très bonne réserve utile, circulation lente de l’eau mais pas de problème d’hydromorphie.

 

Profil F2

 

Ensemble du profil : Large présence de silex entourés de calcaire. Incohérence de continuité des différents horizons car un horizon non calcaire est « pris en sandwich » entre deux horizons calcaires. Présence d’une bande très argileuse et plastique qui limite la circulation de l’eau à la verticale, et d’une bande caillouteuse type dépôts alluviaux (galets) qui forme un fort ralentissement pour le développement des racines en profondeur.

 

Vigilances : Chlorose ferrique avec un sol calcaire. Moins bonne réserve utile que dans le profil F1 à cause de l’argile plastique.

 

Conclusion : Sol calcaire à discontinuité d’horizons. Probables risques de chlorose et de stress hydrique les premières années avant l’enracinement de la vigne au-delà de l’horizon fermé non calcaire.

 

Profil F3

 

Ensemble du profil : Profil en bas de parcelle. Premiers horizons (sol brun + cailloutis + argile plastique) beaucoup plus présents que dans le profil F2. Roche calcaire uniquement à partir de 120 cm. Battement de nappe (argile plastique très peu drainant) beaucoup plus important que dans le profil F2. Couche de cailloutis plus épaisse.

Vigilances : Chlorose ferrique avec l’horizon calcaire du dessus. Moins bonne réserve utile que dans le profil F1 à cause de l’argile plastique. Enracinement des jeunes plants car il faudra traverser une épaisse couche de cailloutis + argile très compact.

 

Conclusion : Sol calcaire, à discontinuité d’horizon peu explicable. Probable risques de chlorose et de stress hydrique les premières années avant enracinement de la vigne au-delà de l’horizon fermé non calcaire.

 

 

Profil F4

 

Ensemble du profil : Profil en haut de la parcelle. Zone hydromorphe (présence d’eau au fond de la fosse). Problème d’hydromorphie à 1m40 de profondeur de sol. Mêmes horizons que dans le profil F2 et F3 (sol brun + cailloutis + argile plastique) avec en plus un horizon marneux (comme dans le profil F1) mélangé avec du calcaire. Roche calcaire non visible et se trouve plus en profondeur (> 1m70).

 

Conclusion : Sol calcaire, à discontinuité d’horizon peu explicable. Probable risque de chlorose et de risque de stress hydrique les premières années avant enracinement de la vigne au-delà de l’horizon fermé non calcaire.

 

 

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