Dépollution des effluents de distillation : Le collectif des canalisations et des roseaux

22 décembre 2016

Entre Siecq, Ballans, Sainte-Sévère et Macqueville, 11 viticulteurs et 2 distillateurs dépolluent leurs vinasses de distillation sur un mode collectif. Pour la mise aux normes de leurs installations, ils ont choisi la solution des lits de roseaux précédés d’un bassin aérobie. Mais le « plus » du système tient aux 20 km de canalisations enterrées qui transportent les vinasses des distilleries jusqu’au site de dépollution. Fini les camions sur les routes ! Quelque part une mini-révolution et, à coup sûr, l’élément fédérateur du projet, en plus de l’implication totale de deux ou trois membres du groupe. Dont Hervé Jobet, viticulteur à Macqueville.

 

A Macqueville justement, la cuvette du « Pays-Bas », cisaillée de multiples petits cours d’eaux, s’étend au pied du village un peu plus en hauteur. C’est dans cette dépression qu’a pris place la station de traitement des effluents de distilleries du Bassin de Malemont.  La géologie bien particulière du secteur explique d’ailleurs en partie le choix technique des sociétaires. Ici, en hiver, le manque de portance des sols interdit toute idée d’épandage. N’existe d’autres choix que de stocker la totalité des effluents de distilleries. Ou de les envoyer par camions dans un centre de dépollution. Quand le sujet de la mise aux normes s’est posé, vers où s’orienter ? Vers une solution autonome, le recours à un prestataire, un stockage XXL ? Réponse d’Hervé Jobet – «L’avenir de l’épandage nous interrogeait, surtout ici. Et puis on s’est dit qu’il valait mieux avoir dix ans d’avance que dix ans de retard. Le cognac nous donnait un peu de moyens pour investir, il fallait en profiter. » 

 

Réunions publiques

 

La réflexion démarre dans les années 2003 / 2004, soit une douzaine d’années en amont. F. Jobet souhaite mettre sa distillerie aux normes et contacte l’Agence de l’eau. Qui lui conseille de rencontrer ses voisins – « Voyez ce que vous pouvez faire ensemble ». Pari tenu. Des réunions publiques rassemblent quarante ou cinquante viticulteurs des communes de Siecq, Ballans, Sainte-Sévère, Courbillac, Macqueville, Brie-sous-Matha, Neuvicq le Château. D’emblée est évoqué un système de lagunage aérobie avec système de filtres à sable plantés de roseaux, un dispositif relativement rustique, demandant assez peu d’entretien. De nombreuses caves en sont équipées en Gironde et c’est aussi le choix qu’ont fait en Charentes le Chateau de Beaulon (Saint Dizan du Gua), le Domaine de la Ville (Saint Thomas de Conac) ou, plus récemment, la distillerie Piron (Angeac-Champagne). Par contre, pas question d’aller sur de la méthanisation. Trop compliqué et trop coûteux. Il n’empêche que le processus s’annonce forcément long et sans véritable assurance d’aboutir. A ce stade, un certain nombre de personnes préfèrent en rester à des systèmes classiques. C’est ainsi que dans les années 2006/2007, le projet procède à un premier recalibrage. Il passe d’un groupe de 20/25 à un groupe de 17, dont 13 bouilleurs de cru et 4 bouilleurs de profession. Car la démarche présente une autre originalité : celle d’associer deux populations qui, a priori, n’ont pas l’habitude d’investir en commun, les viticulteurs et les distillateurs. « A mon avis, il y avait une volonté conjointe d’avancer » se souvient Hervé Jobet. » « Et puis, ajoute-t-il, un élément fédérateur nous liait, celui des canalisations enterrées. »

 

Canalisations enterrées

 

Ah, ces fameuses canalisations enterrées ! En elles-mêmes, elles constituent une mini-révolution, la colonne vertébrale, le ciment du projet. « Plus de camions sur les routes. Merveilleux ! » L’idée vient d’un irriguant du collectif, Jean-Claude Mattiuzzo, de Siecq. « Nous, nous transportons l’eau de cette façon, pourquoi pas les effluents de distillation ! » Le groupe demande à un bureau d’études de réfléchir à la faisabilité. Acidité des marcs, température, flux, sédimentation, période d’arrêt des installations…la question est complexe. D’ailleurs le premier bureau d’études s’y cassera les dents, spécialiste qu’il est des effluents vinicoles mais pas du tout des effluents de distillation. A décharge, c’est sans doute le premier dossier de ce type qui s’échafaude en Charentes et, a priori, en France. Un véritable bond en avant…et dans l’inconnu. « Nous avons essuyé les plâtres, à tous les niveaux » reconnaît Hervé Jobet.

En ce qui concerne la forme juridique par exemple, après avoir envisagé d’abord un statut type Cuma, les membres du collectif changent leur fusil d’épaule. Ils s’orientent  vers une  SAS, une société par action simplifiée. «La problématique, c’était de trouver une forme associative  qui fédère tout le monde ; que chacun s’y retrouve et « soit bien dans sa tête ». Un outil comme celui-là, on n’allait pas le remettre entre les mains de gens non concernés par l’agriculture. » H. Jobet poursuit – « La SAS ne ressemble pas à une ASA, association syndicale autorisée. Ne s’y retrouvent que les associés du début. Ce qui nous lie, c’est le capital social. Les adhérents sont engagés à hauteur de leurs volumes de livraison. »

 

Amortisseurs de coûts

 

Pour les bouilleurs de profession, l’engagement portera sur tout ou partie des volumes distillés ; les bouilleurs de cru, eux, n’ont pas le choix. Ils doivent livrer la totalité de leurs effluents. Il n’empêche ! Les bouilleurs de profession apparaissent comme les  « amortisseurs de coûts » du projet. Quelque part, son équilibre économique dépend d’eux. Et aussi son efficience technologique. Car pour bien fonctionner, le process doit disposer d’un certain volume, de manière récurrente. Comme les bouilleurs de profession ne livrent pas à 100 % , en cas de petites récoltes, ils peuvent compenser le déficit. « C’est ça l’intérêt du projet » confirme un intervenant. Ainsi, il y a douze ans comme aujourd’hui,  les initiateurs du projet s’attachent à conserver la même proportion entre bouilleurs de profession et bouilleurs de cru : 40 % des apports proviendront des premiers, 60 % des seconds.

 

Dimensionnement 

 

L’accès aux aides représente un autre volet, pas plus simple à traiter que les autres. Au-delà des aides de l’Agence Adour-Garonne, il va falloir aller chercher les aides du Feader (fonds européen) qui, d’un Plan à l’autre, ont varié. De même, il faut faire bouger les lignes de la Région pour que les stations d’épuration vitivinicoles puissent être subventionnées. En tout, le collectif arrive à capter 1,2 million d’€ d’aides. Mais, en août 2014, à trois mois du lancement du chantier, l’association ouvre les plis de l’appel d’offres (lot terrassement, , lot process, lot pompes, lot canalisations, lot génie civil)…et découvre que le coût d’investissement est prohibitif : 3,6 millions d’€. Le budget ne passe pas. En urgence, il faut revoir le dimensionnement du projet. De 17 apporteurs, le volant d’activité se concentre sur un groupe de 13, 11 viticulteurs et 2 distillateurs. Au lieu de traiter 17 000 hl m3 d’effluents, la station n’en traitera dans un premier temps que 12 000 m3, même si sa capacité peut monter à terme jusqu’à 24 000 m3. Ces coups de rabot de dernière minute permettent de sauver l’outil. L’investissement retombe à 2,1 millions d’€, dont 1,2 million de subventions brutes, apportées à 50 / 50 par le Feader et l’Agence de l’eau Adour-Garonne (625 000 €). Reste 840 000 € à la charge des associés, financés sur 20 ans et 76 000 € remboursables sur 10 ans (durée finalement portée à 20 ans). L’idée ! Ne pas aboutir à un coût de traitement supérieur à celui de Revico, la station de méthanisation des vinasses charentaises. Finalement c’est la Caisse d’Epargne qui acceptera d’accompagner le projet, après qu’aient été interrogés le Crédit Agricole et le Crédit mutuel. « Pour les banques, l’investissement présentait pourtant zéro risque » commente Hervé Jobet.

Aujourd’hui, le coût de traitement s’élève à 12,60 € le m3, transport compris (canalisations ou camions). « Tout est mutualisé ». A ne considérer que la partie traitement, le coût s’élève à 8,10 / 8,15 € le m3 (4,10 / 4,20 € le m3 pour la partie transport). « Il y a des volucompteurs partout, en entrée, en sortie » signale H. Jobit. A priori ces coûts sont stables et devraient être linéaires. « Nous avons essayé de tout prévoir, le vieillissement du matériel, son renouvellement… ». En moyenne, les bouilleurs de cru s’engagent sur des volumes d’effluents d’envron 300 m3, correspondant à des tailles d’exploitations comprises entre 20 et 25 ha.

 

Engagement total

 

Ce dossier un peu pharaonique – non pas tant par son montant que par sa durée (12 ans) et son côté novateur – n’a pu aboutir que grâce à l’engagement total et à la mobilisation de quelques-uns, plus précisément de trois personnes – « C’est pas compliqué, pour qu’un dossier avance, il faut des gens qui donnent du temps, de l’énergie et apportent parfois des connexions. Avec ces trois personnes, nous avons eu tout ça » résume en souriant un membre du collectif. » Un autre complète – « Dans tout projet, il faut un moteur. S’il n’y a pas de moteur, il ne se passe rien, ni avant, ni pendant, ni après ». Clairement, Hervé Jobet a joué ce rôle de moteur et continue de le faire. Le viticulteur de Macqueville évoque pour sa part les questions quasi existentielles du début : quelle taille intéressante, quel seuil critique ? Et identifie ce qui constitua, selon lui, les deux principaux facteurs bloquants : « l’administratif » et les relations avec le (les) bureaux d’études.

Paradoxalement, ce qui était censé apporter une aide – le bureau d’études – s’avéra un frein, au moins au début. «Il fallut reconnaître assez vite que le premier bureau d’études ne maîtrisait pas du tout le process technique. A la limite, c’est nous qui devions lui apporter la solution. Bien qu’ayant pignon sur rue en matière d’épuration vinicole, il était totalement néophyte concernant les effluents de distillation. Après s’être séparés de lui, nous avons mandaté un autre bureau. Même déconvenue. Ce n’est qu’à la troisième tentative que nous avons trouvé le bon interlocuteur (Hydraulique environnement à Angoulême ndlr). » Entre les deux, le temps avait passé. 

 

Première campagne en 2015-2016

 

Alors que le projet avait été lancé en 2004, la construction ne démarre qu’en décembre 2014. Entre « page blanche » et « erreurs de jeunesse », il a fallu trouver les bons rails. Mais cette fois, ça y est ! La station de traitement vit  sa première campagne de distillation en 2015/2016. Même s’il est toujours difficile de comparer « des carottes et des navets », l’outil représente une capacité de dépollution de l’ordre de 25 000 équivalents habitants, une ville comme Cognac. Dans le domaine vinicole, cela en fait l’une des plus grosses stations d’épuration autonome. L’arrêté d’autorisation actuel a été accordé pour une collecte et un stockage de 17 000 m3. Un épais dossier ICPE sous-tend l’autorisation préfectorale : étude du biotope, étude topographique, étude des fluides, des refoulements etc… « Nous avions et nous avons toujours une obligation de résultat » souligne Hervé Jobet. Très régulièrement, des analyses de DCO, DBO, matière en suspension sont réalisées sur le liquide dépollué. Les résultats s’avèrent excellents.

En amont, le collectif a énormément communiqué auprès de la population, multipliant les réunions publiques. Objectif ! Rendre le projet transparent, pour le démystifier. L’inauguration officielle a lieu le 13 septembre 2016. La SAS du Bassin de Malmont a préféré laisser passer une année, pour être sûr que tout fonctionne.  Une autre raison explique ce délai. En novembre 2015, alors que les premières vinasses rejoignent les bassins, pas l’ombre d’une subvention en vue. A l’inverse, l’outil, lui, a déjà été réglé, à 99,5 %. A l’automne 2016, changement de décor. Les subventions ont bien été validées et versées.

La plus grande satisfaction d’Hervé Jobet et de ses collègues concerne peut-être la cohésion du groupe, durant toutes ses années. « Depuis ces six ou sept dernières années, tout le monde nous a suivis, jusqu’au bout. Aucune défection n’a été constatée. Si nous arrivions à régler le coût des canalisations, demain, ceux qui sont partis reviendraient. Je n’ai pas le souvenir d’une discussion houleuse. » Cette cohésion, H. Jobet l’a met sur le compte d’un partage d’informations, à toutes les étapes. « Les regards, les ventouses, les bifurcations…toutes ces petites décisions partagées ont fait que le collectif a tenu. » « Et puis, rajoute-t-il, il faut être honnête avec tout le monde ».

 

 

Un équipement d’envergure

 

Fondée sur le système Vaslin-Bücher de traitement des effluents, la station fonctionne en autonomie. L’eau épurée est récupérée  pour l’irrigation, tout en répondant à un plan d’épandage.

 

Doit-on parler du système Vaslin Bucher de traitement des effluents ou du système Agro-environnement, puisque le second a racheté le premier ? Quoi qu’il en soit, la station du Malemont repose bien sur l’ingénierie Vaslin Buchermais c’est la société Agro-environnement, situé au Pian sur Garonne, en Gironde, qui pilote le process à distance, même si un contrat de maintenance prévoit le passage régulier d’un technicien. Au fond du local technique, une grande armoire bourrée d’électonique permet cette télégestion.

A Macqueville, les associés indiquent le top départ de la distillation et la hauteur de rejet journalier. Ensuite, la gestion des flux se fait automatiquement, grâce à un logiciel. Bon, évidemment, il s’agit d’une version très très simplifiée du dispositif. Dans la même veine, on peut dire que le poste de contrôle est équipé d’un voyant rouge et d’un voyant vert…et qu’il vaut mieux que le voyant soit vert. Cela signifie que la pompe est en route.

Car une station de traitement, c’est avant tout une affaire de pompes, de flotteurs, de bassin. Et de sondes de température dans le cas des effluents de distillation. Ici en effet tout démarre des distilleries des bouilleurs et donc des « cana » (canalisations) qui transfèrent les effluents jusqu’au bassin aérobie. Intuitivement, on penserait que les vinasses circuleront d’autant mieux que le liquide coulera dans le sens de la pente. Faux ! Les pompes doivent toujours être en charge. L’idéal, c’est donc de monter ! Les canalisations présentent un diamètre de 63 à 110 mm. Rien que de très classique. « On s’en fait tout un monde mais il faut démystifier.» Des pompes de relevage assurent l’autocurage. Car la sédimentation se crée par le non-fonctionnement ou un débit inférieur à la section de la canalisation. La SAS de Malemont exploite ainsi un réseau de 20 kms de canalisations. Entre les deux extrêmes, la distance est d’environ 11 kms. Les canalisations normées PEHD 16 barres sont enterrées à 80 cm de la surface du sol, hors gel, comme les autres canalisations gaz, eau, électricité. L’emprise sur le terrain a-t-elle posé problème ? « Nous avons la chance d’être assez nombreux. Ainsi 9/10 ème des surfaces nous appartenaient » répond Hervé Jobet. Il précise aussi que, quand c’était possible, le choix fut fait de suivre le bord des routes. Malgré tout, quelques conventions de passage ont dû être signées.

Les effluents de distillation se déversent dans le bassin de stockage, d’une capacité de 12 000 m3. Des hydro-injecteurs agitent le liquide. L’oxygénation ainsi provoquée a le pouvoir de favoriser le développement des bactéries. Leur rôle ? « Manger » le carbone, c’est-à-dire la matière polluante. Quand le carbone a disparu, il précipite sous forme de boues. Le Ph  remonte, pour atteindre 8 / 8,5. On considère alors le traitement aérobie terminé. Peut commencer le traitement par filtration. La première firlation s’effectue sur un massif de roseaux reposant sur un lit de sable de 80 cm. Le liquide percole et ainsi de suite sur plusieurs lits de roseaux.

L’eau épurée allait-elle être rejetée dans le milieu ? C’était la préconisation de départ de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement, du logement) mais pas celle de la police des eaux. La solution, de nouveau, va venir des irriguants. Pourquoi ne pas se servir de cette eau pour irriguer, tout en respectant un plan d’épandage ? Aujourd’hui le bassin de Malemont dispose d’une autorisation d’épandage pour 60 ha, à hauteur de 600 m3/ha. Tous les ans, sont ainsi irrigués 20 ha (rotation sur trois ans). Une économie circulaire s’est mise en route, en phase avec l’idée de développement durable.

 

 

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