Des tailles en vert raisonnées selon le stade des vignes

5 mars 2019

Constance Demaille ( stagiaire )

Après des grêles précoces et plus tardives, comment stimuler le redémarrage de la végétation ?   

La période des sinistres de grêle et surtout l’état de développement des vignes n’ont-ils pas une influence sur la nature des souches à reconstruire leur équilibre végétatif ? Ne faut-il pas adapter la pratique de retaille en vert en fonction de l’époque des sinistres ? Kylian Dixneuf dont la propriété a été confrontée à deux orages de grêles de fortes intensités en quelques années, s’est beaucoup interrogé sur ces sujets. Le sens de l’observation avisé de ce viticulteur, l’a amené à adopter deux stratégies différentes dont les résultats ne laissent indifférents.

Le vignoble de Kylian Dixneuf à Vaux-Rouillac n’avait jamais été touché par des sinistres de grêles majeurs jusqu’en 2009 et en 2016. La puissance du premier sinistre reste gravée dans la mémoire de ce viticulteur et d’ailleurs, il en parle encore avec beaucoup d’émotion : « Mon père qui exploitait le vignoble avant moi avait été confronté à un ou deux petits sinistres de grêle qui n’avaient concerné que de petites surfaces, au maximum une parcelle entière. Aussi, on n’imaginait pas que toute la propriété puisse être ravagée par la grêle. C’est arrivé le 11 mai 2009, une journée que je n’oublierai jamais. L’orage est arrivé très vite avec une séquence de vent violent. Les grêlons étaient si gros qu’ils ont littéralement tout cassé en moins d’une demi-heure. Aussitôt l’orage, j’ai fait le tour de toutes les vignes et aucune parcelle n’y avait échappé. On était grêlé partout entre 90 et 100 %. C’était un spectacle de désolation. J’étais perdu et totalement démoralisé ».

 

Un viticulteur très investi dans l’entretien de son vignoble

 

            Le vignoble de K Dixneuf est implanté sur des terres de groies dans un rayon de 2 à 3 km autour du village de Vaux Rouillac. La mise en valeur des potentialités agronomiques du terroir représente un centre d’intérêt majeur pour ce bouilleur de cru qui distille chez lui toute sa production. Il mobilise beaucoup d’énergie et d’attention au niveau de l’entretien de son vignoble essentiellement constitué de vignes larges hautes à 3 m d’écartement. Après la première grêle, l’ampleur du sinistre de 2009 avait complètement déstabilisé cet homme expérimenté qui est aussi un fin observateur de la nature. Malgré son désarroi, il a réfléchi aux moyens qu’il pourrait mettre en œuvre pour stimuler le développement des souches.

 

Éliminer toute la végétation pour stimuler la sortie des contre-bourgeons

 

            Dès le lendemain de la grêle, il s’est ce qu’il pouvait faire dans ces vignes totalement meurtries : « J’avais envie d’aider les souches à redémarrer rapidement mais sans savoir réellement quoi faire. Il me restait une peu d’ammonitrate destinée à des parcelles de maïs que dès le lendemain j’ai mis dans les vignes. Cet apport représentait au final 30 unités d’azote/ha. Ma principale préoccupation concernait le potentiel de végétation qui allait se développer suite à un ravage aussi important. Après avoir consulté des collègues ayant subi dans le passé de gros sinistres de grêle, je me suis qu’il fallait « aider les vignes à répartir ». Cette grêle était intervenue précocement en tout début de cycle végétatif et seulement deux à trois semaines après le débourrement. La sortie des bourgeons principaux en 2009 très régulière semblait prometteuse et les jeunes rameaux de 10 à 15 cm de long n’avaient pas résisté. Il ne restait sur les bois de taille que des chicots verts en très mauvais état. Ma réflexion a été toute simple : Si on coupe tous ces fragments de rameaux, on devrait favoriser la sortie des contre-bourgeons en ce début de cycle végétatif. Je me suis interrogé sur la façon d’éliminer le reste de végétation. Après divers essais, je me suis rendu compte que la meilleure solution était d’éliminer les fragments de petits rameaux en les poussant à la main. C’était plus efficace que d’utiliser un sécateur avec lequel on risquait d’abîmer les contre-bourgeons ».

 

Supprimer les « chicots » de rameaux sans dégrader les autres bourgeons

 

            Deux jours après la grêle, une équipe de 5 personnes est intervenue pour éliminer toute la végétation présente sur les 13 ha. Ce travail qui a duré une grosse semaine, a forcément laissé un mauvais souvenir à K Dixneuf : « C’était une intervention assez simple à réaliser. Les rameaux poussés juste avec un léger effort des doigts se décollaient facilement à leur base et leur chute n’entraînait pratiquement aucuns dégâts. Le travail était propre mais très fastidieux, d’autant que les souches se sont mises à pleurer abondamment. J’avoue qu’au bout d’une semaine de travail, la vision de toutes ces souches très abîmées était devenue pour moi de plus en plus difficile à supporter. Au 15 mai, les vignes avaient le même aspect qu’en mars après l’attachage et il fallait maintenant attendre qu’elles repoussent ».

 

Les vignes s’étaient refait Des beaux bois de taille et une récolte 2 010 généreuse

 

             Le débourrement des contre-bourgeons est intervenu trois semaines après la grêle vers la fin mai. Cette seconde sortie a été au final assez régulière et comme l’été 2009 a été très beau, le mois de retard qu’avaient les vignes grêlées a été en partie rattrapé. K Dixneuf avoue avoir été surpris par la capacité de réaction des vignes : « L’aspect végétatif des vignes trois mois après la grêle faisait plaisir à voir. Elles avaient une belle végétation et certains rameaux issus des contre-bourgeons portaient même des raisins mais dont la charpente était plus petite. À ma grande surprise, les vignes s’étaient refaites ! Nous avons même décidé de récolter la vendange dont la maturité a été un peu plus tardive. Au final, on a fait un rendement moyen de 28 hl/ha. Les vins étaient très acides ce qui a permis d’élaborer des eaux-de-vie de belles typicités. Le point le plus positif de notre démarche d’élimination totale de la végétation a concerné la qualité des bois de taille. Le débourrement des contre-bourgeons a permis d’obtenir de beaux sarments, sains, suffisamment nombreux et bien aoûtés. L’hiver suivant, on a pu reconstruire sans aucune difficulté une taille en guyot double structurée avec de belles lattes et des coursons bien placés. La récolte 2 010 a été très généreuse en volume et les vignes n’extériorisaient pratiquement aucunes séquelles de la grêle précoce de 2009 ».

 

Une autre approche de taille en vert après la grêle plus tardive de 2016

 

            Cette propriété a subi un second gros sinistre de grêle en 2016 à une date plus tardive, le 26 mai. K Dixneuf juste après ce nouvel orage a eu le sentiment d’avoir réellement la « poisse » : « Cet orage, je l’ai vu venir car je travaillais sur les coteaux. J’ai juste eu le temps de rentrer à la maison avant les premiers grêlons. Cela a duré à peine 10 minutes. Aussitôt l’orage terminé, le tour des vignes m’a révélé le même constat qu’en 2014 : Les 13 ha de vignes étaient détruits entre 80 et 100 %. Les dégâts étaient encore plus spectaculaires car au 27 mai, la végétation était déjà très développée. Comme en 2009, on s’est dit qu’il fallait aider les vignes à se refaire mais la date plus tardive du sinistre nous a obligés à aborder les choses différemment. Cette fois, l’objectif était de retailler les fractions de rameaux verts restants à leur base pour faciliter le redémarrage d’entre-coeurs puissants. Tous les rameaux meurtris ont été coupés avec un sécateur à une longueur de 1 cm. Ce travail a été fait dans les 5 à 6 jours après le sinistre sur environ la moitié du vignoble, soit de 6 ha. Le reste des vignes a été laissé en l’état. Le travail de retaille avec les sécateurs s’est avéré être beaucoup plus long et aussi plus fatigant ».

 

Un retard de 3 à 4 semaines mais la végétation s’était bien refaite

 

            À la suite du sinistre, les deux fractions de vignoble de K Dixneuf ont évolué très différemment au cours de l’été et de l’automne. Tout d’abord, les vignes laissées en l’état sont reparties un peu plus vite au bout de 15 jours alors que les parcelles retaillées n’ont fait de la végétation que trois semaines après la grêle. Dans la partie taille en vert, la sortie de rameaux a été assez régulière mais la végétation a accusé un net décalage de développement tout au long de la saison. Le viticulteur estime que l’écart de développement entre les deux parties de vignoble a été marqué (de 3 à 4 semaines) et permanent entre la fin mai et la mi-novembre : « Heureusement l’été et l’automne 2016 chauds et ensoleillés ont permis aux vignes laissées en l’état et surtout à celles retaillées en vert d’accomplir un cycle complet. Au mois d’août l’aspect végétatif de ces vignes était surprenant. Leur croissance faisait plaisir à voir. Dans les 6 ha taillés en vert, une partie des rameaux qui ont repoussé portaient de gros verjus qui au fil des semaines ont continué de grossir. Leur taille proche d’un petit raisin au début véraison à la fin septembre nous a incités à envisager de les récolter. Les vignes laissées en l’état ont été vendangées fin septembre et les autres à la fin du mois octobre. Ces vendanges très tardives ont permis d’obtenir des vins bien acides qui avaient des teneurs en alcool équivalentes aux vins issus de la première phase de récolte. Dans les vignes, les moins touchées, les rendements atteignaient 35 hl/ha alors que dans les parcelles les plus détruites, ils ne dépassaient pas 20 hl/ha. En 2016, le rendement moyen de la propriété a été de 3 hl d’AP/ha. J’estime que la récolte tardive des petits raisins de deuxième génération nous a apporté en moyenne, 1 hl d’AP/ha de plus. Néanmoins, heureusement que l’on était bien assuré ! ».

 

Un vrai bonus au niveau de la qualité des bois de taille

 

            Au moment de la taille durant l’hiver 2016/2017, les différences d’état des bois entre les deux fractions de vignoble étaient très perceptibles. Dans les vignes laissées en l’état après la grêle, la qualité de bois de taille était très aléatoire et même problématique. La volonté de K Dixneuf de chercher à réaliser en priorité une taille en guyot s’est avérée compliquée à mettre en œuvre. Très souvent, les bois présents très abîmés et mal placés n’ont permis de sélectionner que de courtes lattes, souvent fragiles et dont l’attachage a nécessité beaucoup de souplesse. Les temps de travaux de taille et d’attachage ont été augmentés de 30 à 40 %. Dans les vignes retaillées en vert, la qualité des bois de taille était surprenante. Les sarments étaient sains, solides, assez bien répartis et d’un diamètre normal.

 

Des vignes grêlées méritent d’être « encore plus choyées »

 

            K Dixneuf ne cache pas que le bon rétablissement des vignes taillées en vert après un grêle assez tardive a été pour lui une grande satisfaction : « La belle arrière-saison de l’année 2016 a favorisé l’aoûtement des rameaux qui étaient ressortis après la taille en vert. On a eu dans ces vignes une belle qualité de bois de taille qui a permis de reconstruire l’architecture des souches plus facilement. Des sarments s’étaient développés au niveau des courants de sèves. Le délicat travail de taille en vert était récompensé. À l’inverse, dans les parcelles laissées en l’état, trouver une belle taille a été beaucoup plus difficile. La rareté des bois sains et bien placés était un vrai problème. Néanmoins, je n’ai pas perçu une différence très nette de productivité entre les fractions du vignoble lors de l’année suivante. La récolte 2 017 a été généreuse avec plus de 13 hl d’AP/ha de moyenne et avec peut-être un petit plus pour la partie retaillée en vert. Dans les vignes grêlées, l’entretien agronomique est resté identique à celui d’une année normale. Les fumures, les apports annuels de chélates au sol n’ont pas été diminués et la protection du vignoble a été encore plus soignée surtout en arrière-saison. Je pense réellement que pour faire face au traumatisme engendré par la grêle, les vignes doivent être encore plus choyées. Par contre, j’observe que les conséquences des grêles de 2009 et de 2016 sont toujours beaucoup plus marquées dans les jeunes plantations de 2e et 3 eme feuille. La construction des troncs et des fourches des ceps a souvent dû être reprise ce qui a profondément perturbé durant la phase clé d’installation de ces vignes ».

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